La Louve de France
- Автор: Дрюон Морис
- Серия: les rois maudits #5
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Plon
- ISBN: 9782253004066
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «La Louve de France». Краткое содержание книги:
— … Siège : voilà le juste mot !
Mais son rire ne lève aucun écho, sinon chez le connétable. Le connétable n’aimait pas Robert d’Artois, autrefois, et il en avait assez donné les preuves en aidant Philippe le Long, au temps que celui-ci était régent, à défaire le géant et à le mettre en prison. Mais, depuis quelque temps, le vieux Gaucher trouve à Robert des qualités, à cause de sa voix peut-être, la seule qu’il comprenne sans effort.
Les partisans de la reine Isabelle, ce soir, se peuvent compter. Le chancelier est indifférent, ou plutôt il est attentif à conserver une charge qui dépend de la faveur ; son opinion grossira le courant le plus fort. Indifférente aussi, la reine Jeanne, qui pense peu ; elle souhaite surtout ne point éprouver d’émois qui soient nuisibles à sa grossesse. Elle est nièce de Robert d’Artois et ne laisse pas d’être sensible à son autorité, à sa taille, à son aplomb ; mais elle est soucieuse de montrer qu’elle est une bonne épouse, et prête donc à condamner par principe les épouses qui sont objet de scandale.
Le connétable serait plutôt favorable à Isabelle. D’abord parce qu’il déteste Édouard d’Angleterre pour ses mœurs, et ses refus de rendre l’hommage. De façon générale, il n’aime pas ce qui est anglais. Il excepte de ce sentiment Lord Mortimer qui a rendu bien des services ; ce serait lâcheté que de l’abandonner à présent. Il ne se gêne point pour le dire, le vieux Gaucher, et pour déclarer également qu’Isabelle a toutes les excuses.
— Elle est femme, que diable, et son mari n’est pas homme ! C’est lui le premier coupable !
Monseigneur de Marigny, haussant un peu la voix, lui répond que la reine Isabelle est fort pardonnable, et que lui-même, pour sa part, est prêt à lui donner l’absolution ; mais l’erreur, la grande erreur de Madame Isabelle, c’est d’avoir rendu son péché public ; une reine ne doit point offrir l’exemple de l’adultère.
— Ah ! c’est vrai, c’est juste, dit Gaucher. Ils n’avaient point besoin d’aller mains jointes en toutes cérémonies, et de partager la même couche comme cela se dit qu’ils le font.
Sur ce point-là, il donne raison à l’évêque. Le connétable et le prélat sont donc du parti de la reine Isabelle, mais avec quelques restrictions. Et puis là s’arrêtent les préoccupations du connétable sur ce sujet. Il pense au collège de langue romane, qu’il a fondé près de son château de Châtillon-sur-Seine, et où il serait en ce moment si on ne l’avait pas retenu pour cette affaire. Il s’en consolera en allant tout à l’heure écouter les moines chanter l’office de nuit, plaisir qui peut paraître étrange, pour un homme qui devient sourd ; mais voilà, Gaucher entend mieux dans le bruit. Et puis ce militaire a le goût des arts ; cela se trouve.
La comtesse de Beaumont, une belle jeune femme qui sourit toujours de la bouche et jamais des yeux, s’amuse infiniment. Comment ce géant qu’on lui a donné pour mari, et qui lui fournit un perpétuel spectacle, va-t-il se sortir de l’affaire où il est ? Il gagnera, elle sait qu’il gagnera ; Robert gagne toujours. Et elle l’aidera à gagner si elle le peut, mais point par des paroles publiques.
Philippe de Valois est pleinement favorable à Madame d’Angleterre, mais il va la trahir, parce que sa femme, qui hait Isabelle, lui a fait la leçon et que cette nuit elle se refusera à lui, après cris et tempêtes, s’il agit autrement qu’elle en a décidé. Et le gaillard à grand nez se trouble, hésite, bafouille.
Louis de Bourbon est sans courage. On ne l’envoie plus dans les batailles, parce qu’il prend la fuite. Il n’a aucun lien particulier avec la reine Isabelle.
Le roi est faible, mais capable d’entêtement, comme cette fois dont on se souvient où il refusa tout un mois à son oncle Charles de Valois la commission de lieutenant royal en Aquitaine. Il est plutôt mal disposé à l’égard de sa sœur parce que les ridicules lettres d’Édouard, à force de répétition, ont fini par agir sur lui ; et puis surtout parce que Blanche est morte et qu’il repense au rôle joué par Isabelle, il y a douze ans, dans la découverte du scandale. Sans elle, il n’aurait jamais su ; et même sachant, il aurait, sans elle, pardonné, pour garder Blanche. Cela valait-il tant d’horreur, d’infamie remuée, de jours de souffrances, et pour finir ce trépas ?
Le clan des ennemis d’Isabelle ne comprend que deux personnes, Jeanne la Boiteuse et Mahaut d’Artois, mais solidement alliées par une commune haine.
Si bien que Robert d’Artois, l’homme le plus puissant après le roi, et même, en beaucoup d’aspects, plus important que le souverain, lui dont l’avis prévaut toujours, qui décide de toutes choses d’administration, qui dicte les ordres aux gouverneurs, baillis et sénéchaux, Robert est seul, soudain, à soutenir la cause de sa cousine.
Ainsi en va-t-il de l’influence dans les cours ; c’est une étrange et fluctuante addition d’états d’âme, où les situations se transforment insensiblement avec la marche des événements et la somme des intérêts en jeu. Et les grâces portent en elles le germe des disgrâces. Non qu’aucune disgrâce menace Robert ; mais Isabelle vraiment est menacée. Elle que, voici quelques mois, on plaignait, on protégeait, on admirait, à qui l’on donnait raison en tout, dont on applaudissait l’amour comme une belle revanche, voilà qu’elle n’a plus au Conseil du roi qu’un seul partisan. Or, l’obliger à rentrer en Angleterre, c’est tout exactement lui poser le cou sur le billot de la tour de Londres, et cela chacun le sait bien. Mais soudain on ne l’aime plus ; elle a trop triomphé. Personne n’est plus désireux de se compromettre pour elle, sinon Robert, mais parce que c’est pour lui une façon de lutter contre Mahaut.
Or, voici que celle-ci s’éploie à son tour et lance son attaque depuis longtemps préparée.
— Sire, mon cher fils, je sais l’amour que vous portez à votre sœur, et qui vous honore, dit-elle ; mais il faut bien regarder en face qu’Isabelle est une mauvaise femme dont tous nous pâtissons ou avons pâti. Voyez l’exemple qu’elle donne à votre cour, depuis qu’elle s’y trouve, et songez que c’est la même femme qui fit pleuvoir naguère mensonges sur mes filles et sur la sœur de Jeanne ici présente. Quand je disais alors à votre père… Dieu en garde l’âme !… qu’il se laissait abuser par sa fille, n’avais-je pas raison ? Elle nous a tous souillés à plaisir, par des mauvaises pensées qu’elle voyait dans le cœur des autres et qui ne sont qu’en elle, comme elle le prouve assez ! Blanche qui était pure, et qui vous a aimé jusqu’à ses derniers jours comme vous le savez, Blanche vient d’en mourir cette semaine ! Elle était innocente, mes filles étaient innocentes !
Le gros doigt de Mahaut, un index dur comme un bâton, prend le ciel à témoin. Et pour faire plaisir à son alliée du moment, elle ajoute, se tournant vers Jeanne la Boiteuse :
— Ta sœur était sûrement innocente, ma pauvre Jeanne, et tous nous avons subi le malheur à cause des calomnies d’Isabelle, et ma poitrine de mère en a saigné.
Si elle continue de la sorte, elle va faire pleurer l’assemblée ; mais Robert lui lance :
— Innocente, votre Blanche ? Je veux bien, ma tante, mais ce n’est tout de même point le Saint-Esprit qui l’a engrossée en prison !
Le roi Charles le Bel a une grimace nerveuse. Robert, vraiment, n’avait pas besoin de rappeler cela.
— Mais c’est le désespoir qui a poussé là ma fillette ! crie Mahaut toute rebiffée. Qu’avait-elle à perdre, cette colombe, souillée de calomnies, mise en forteresse et à demi folle ? À tel traitement, je voudrais bien savoir qui pourrait résister.
— Je fus en prison, moi aussi, ma tante, au temps où, pour vous plaire, votre gendre Philippe le Long m’y plaça. Je n’ai point engrossé pour autant la femme du geôlier ni, par désespoir, ne me suis servi du porte-clefs pour épouse, comme il paraît que cela se fait dans notre famille anglaise !