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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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La servante entra dans la chambre. Elle avait de petits yeux, minces comme des fentes. Quand elle vit que le docteur s’était assis sur le bord du lit, elle resta à l’écart.

« Toute la nuit, ou juste une heure, beau capitaine ? dit Marianna, repartie dans son délire.

— Toute la vie », lui murmura Isacco.

La prostituée sourit. Puis elle s’endormit. Pendant toute la journée elle ne cessa de s’agiter. L’encens et la griffe du diable ne faisaient pas baisser la fièvre. Et elle était trop faible, pensait Isacco, pour un bain glacé. Elle n’y aurait pas survécu.

Le soir vint, sans que le capitaine Lanzafame réapparaisse. Le docteur passa la nuit assis dans la chambre de Marianna, qui délirait maintenant sans discontinuer.

Peu avant l’aube, elle eut un accès de toux qui lui coupa la respiration. Elle prononça le nom de Lanzafame, serra convulsivement la main d’Isacco puis eut un spasme, doux, comme un frisson. Elle relâcha sa prise et son corps se détendit. Elle était morte.

À cet instant précis, la porte d’entrée s’ouvrit et Lanzafame apparut. Derrière lui un prêtre portant une soutane aux épaules couvertes de pellicules. Le capitaine pâlit, en entendant la servante pleurer. Il regarda Isacco, qui hocha la tête. Lanzafame avait le visage ravagé par une nuit de beuverie. Il avait attendu l’aube pour se décider. Il se tourna vers le prêtre, l’attrapa au collet et le poussa à l’intérieur de la chambre.

« Fais ton travail, lui dit-il. Donne-lui l’extrême-onction. »

La servante muette éclata en sanglots désespérés, en poussant des cris stridents, comme le braiement d’un âne.

« Tu croyais vraiment que j’allais épouser une putain ? », lui hurla le capitaine. Puis, pendant que le prêtre marmonnait les paroles rituelles en latin, Lanzafame se jeta sur les objets et les meubles autour de lui, et détruisit tout, comme s’il était au cœur d’une bataille terrible. Ensuite, il se laissa aller au sol et regarda Isacco.

« Qu’est-ce que je vais faire maintenant ? », demanda-t-il doucement.

35

Après au moins dix jours de recherches, Mercurio avait le moral plus bas que terre : Donnola semblait s’être évanoui. Il ne fréquentait plus les mêmes gens, ne se montrait plus dans ses tavernes habituelles. Certains disaient même qu’il s’était noyé dans un canal. D’autres, qu’il était devenu l’assistant d’un docteur. Mais ce docteur, à Venise, personne n’en avait entendu parler ni ne savait où il habitait.

Mercurio fit une énième tentative à la taverne de l’Omo Nudo, un local sordide où Donnola passait autrefois ses soirées. Depuis le seuil, il scruta l’intérieur : aucune trace de Donnola.

Quand il sortit dans la calle del Sturion, il vit arriver de la ruga Vecchia San Giovanni un petit groupe de jeunes gens bien habillés. Au milieu d’eux, le plus élégant de tous avançait en boitant et se dandinant comme un crabe, un bras rabougri tendu en l’air pour chercher l’équilibre. Mercurio reconnut le prince Contarini, fit demi-tour et commença à courir en direction de la riva del Vin. Arrivé au coin, il regarda derrière lui. Ni le prince ni ses sbires ne l’avaient vu.

Il poussa un soupir de soulagement et s’apprêtait à remonter le quai quand il aperçut de nouveau le prince : il frappait à la porte d’une habitation misérable. Intrigué, il regarda, et vit Zolfo ouvrir et accueillir le prince avec une révérence. Aussitôt, apparut derrière lui la silhouette du moine. Contarini, avec sa démarche bancale, se glissa à l’intérieur, suivi par ses hommes.

Mercurio revint sur ses pas et alla jeter un coup d’œil par une fenêtre du rez-de-chaussée, d’où provenait une faible lumière. Il vit une chambre misérable, avec deux paillasses sur le sol. À la fenêtre suivante, la pièce était plus vaste, quoique tout aussi pauvre. Il y avait une table et quatre chaises, une cheminée, une écritoire. Rien d’autre. À cette table étaient assis le prince Contarini et le frère Amadeo. Zolfo se tenait derrière le frère, les sbires du prince debout, éparpillés dans toute la pièce. L’un d’eux s’approcha de la fenêtre.

Mercurio s’aplatit contre le mur, retenant sa respiration.

L’homme s’encadra dans l’ouverture, heureusement sans se pencher pour regarder aux alentours. Puis l’un de ses compères s’approcha et lui murmura quelque chose. L’homme se retourna, regardant vers l’intérieur.

« Lis donc, frère », disait la voix du prince.

Quand Mercurio recommença à regarder par la fenêtre, l’homme qui lui tournait le dos lui cachait une grande partie de la pièce mais il s’aperçut que le prince passait au frère Amadeo ce qui ressemblait à une affiche. Le frère se mit à lire à voix basse. À mesure qu’il lisait, ses yeux s’ouvraient de plus en plus.

« Est-ce possible ? s’exclama-t-il à la fin de sa lecture.

— Je t’avais promis que je t’aiderais dans ta bataille, frère, dit le prince. Ce n’est que le début. Les Juifs auront ce qu’ils méritent. »

Le moine s’agenouilla à ses pieds et baisa la main que le prince s’empressa de lui tendre. « Ceci est la volonté du Christ ! Et vous êtes son apôtre bien-aimé, votre Grâce !

— Cela m’a coûté beaucoup d’argent et beaucoup d’efforts », dit Contarini.

Mercurio, se fiant à son instinct, pensa que le prince mentait. Il ignorait ce dont il était question mais il était sûr que le prince se vantait d’un succès qui n’était pas le sien.

« C’est juste pour commencer, juste pour commencer, frère, gloussa le prince.

— Dieu vous en tiendra grand mérite, votre Grâce. » Puis le moine saisit Zolfo par la manche et l’obligea à s’agenouiller. « Baise la main de notre protecteur », lui dit-il.

Mercurio vit que Zolfo n’obéissait qu’à contrecœur. “Tu es peut-être moins stupide que je le croyais”, pensa-t-il.

« Tu sais maintenant qui je suis et ce que je peux faire pour ta cause, frère, poursuivit le prince. Je veux que tu écoutes ce que j’attends de toi pour que ta croisade, qui est à présent la mienne, aille à bon terme.

— Commandez, dit le frère Amadeo, tête baissée. C’est Dieu qui parle par votre bouche. L’humble serviteur que je suis pourrait-il jamais refuser quoi que ce soit à Dieu ? »

« Quelles couillonnades… », ne put s’empêcher de dire Mercurio.

L’homme qui était près de la fenêtre se retourna instantanément. Mercurio s’aplatit à nouveau contre le mur, mais pas assez vite.

« Eh ! », hurla l’homme en se penchant pour essayer de l’attraper.

Mercurio partit en courant vers la ruga del Vin. Il entendit derrière lui la porte s’ouvrir et se refermer en claquant, mais il avait trop d’avance pour qu’on le rattrape. Il remonta le quai en courant jusqu’au pont du Rialto où il se perdit parmi la foule. Il regarda en arrière et ne vit personne. Alors il se dirigea d’un pas vif vers l’auberge de la Lanterna Rossa.

« Où étais-tu passé ? », lui dit Benedetta quand elle le vit apparaître dans la chambre qu’ils avaient partagée jusqu’à ces dix derniers jours.

Mercurio resta debout sur le seuil, silencieux. Puis, lentement, il entra et referma la porte.

Benedetta avait l’air fatigué, avec de grands cernes qui ressortaient sur sa peau d’albâtre. Dans la pièce flottait une mauvaise odeur.

« Tu as entendu ce que Scarabello a dit, se justifia enfin Mercurio. Je dois me tenir éloigné de Venise pendant quelque temps…

— On est toujours restés ensemble…, dit Benedetta.

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