Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
Isacco le regarda, les yeux voilés par l’excès de vin. Son sentiment d’échec face à la mort de Marianna l’avait laissé dans un état de prostration, puis jeté dans un désespoir noir. Il ne se rappelait pas combien de bouteilles il avait bues avec le capitaine, combien de fois il s’était écroulé sur lui pour pleurer la mort de H’ava, son épouse, dont il ne cessait de s’accuser ; il ne se rappelait pas que Lanzafame l’avait jeté de chez lui et qu’il avait roulé dans les escaliers. Une de ses lèvres saignait, il avait mal au bras, ses chausses étaient déchirées aux genoux et sur les fesses. Il se rappelait seulement, une fois rentré chez lui, le regard angoissé de Giuditta. Il avait repoussé Donnola qui tentait de le retenir et s’était sauvé, honteux de s’être montré à sa fille dans cet état.
« Docteur, qu’est-ce qui vous est arrivé ? », dit Mercurio en essayant de l’aider à se relever.
Isacco concentra son regard sur lui. Lentement, il le reconnut. « L’arnaqueur !
— Parlez plus bas, docteur », fit Mercurio en le tirant pour l’aider à se mettre debout.
Isacco fixait le garçon et acquiesçait de la tête. Il avait les yeux rouges. Dans sa tête d’homme saoul revint alors sa conversation de la veille avec Donnola à propos de l’état de grande tristesse où se trouvait Giuditta, et de ce garçon qui en était la cause et qui les cherchait dans tout Venise. Il le saisit au collet, d’une étreinte mal assurée. « Laisse ma fille, ordonna-t-il.
— Qu’est-ce que vous dites, docteur ? fit Mercurio, étonné.
— Tiens-toi loin de ma fille ! », cria Isacco avec plus de vigueur.
Aussitôt, un groupe de curieux se forma.
« Vous êtes saoul, docteur. Pourquoi est-ce que je devrais me tenir loin de Giuditta ? Je… »
Isacco leva le poing en l’air, sans la force ni l’envie de frapper. Ce n’était qu’une menace, aussi faible que lui.
« Un Juif qui frappe un chrétien, dit quelqu’un dans le petit groupe de curieux, scandalisé.
— Père, non ! », entendit-on alors crier.
Mercurio vit Giuditta. Il sentit son cœur accélérer. Il étreignit Isacco, l’enveloppant de son corps. « Docteur, arrête ou tu vas avoir des ennuis », lui murmura-t-il à l’oreille. Puis il se tourna vers les gens : « Allez-vous-en, on est amis, on plaisantait ».
Donnola, qui accompagnait Giuditta partie à la recherche d’Isacco après qu’il avait quitté la maison, intervint promptement. Il prit le docteur par l’épaule et le soutint. Il eut un hochement de tête à l’intention de Mercurio, en signe de remerciement.
Mais Mercurio ne le regardait déjà plus et s’était tourné vers Giuditta. Les yeux de Giuditta étaient là, prêts à se perdre dans les siens.
« Pourquoi ? dit Mercurio. Que se passe-t-il ? »
Giuditta secoua la tête. Rien n’avait plus d’importance. Mercurio était là.
« Ça fait des jours que je te cherche… », dit-il. Puis il fit un pas vers elle.
Giuditta se sentait aspirée par un gouffre. Elle ne cessait de se répéter qu’il l’avait cherchée, comme il le lui avait promis. Elle fit elle aussi un pas vers Mercurio. Et pour la seconde fois pensa que plus rien n’avait d’importance.
« Pourquoi tu ne reviens pas dans notre chambre ? », dit à ce moment-là Benedetta, qui s’ouvrait un chemin parmi les curieux et prenait Mercurio par le bras.
Le regard de Giuditta se glaça.
Mercurio regarda Benedetta d’un air ahuri. Tout à coup, il comprit. Quand il se retourna vers Giuditta, il la vit qui reculait, une expression de fureur sur le visage. Elle tendit vers lui un doigt tremblant.
« Tu t’amuses ? demanda Giuditta d’une voix où se mêlaient souffrance et colère.
— Giuditta, non…
— Vous avez dû bien rire de moi, tous les deux ! », dit-elle, blessée.
Benedetta la défiait du regard.
« Embrasse-la, embrasse-la encore ! cria Giuditta, le doigt toujours tendu vers Mercurio. Je l’ai bien vue. Elle me regardait et elle riait. Et toi aussi je te faisais rire, hein ? Quelle idiote je suis ! » Elle se précipita vers Isacco. « Partons, père. »
Le docteur ne comprenait pas bien ce qui était en train de se passer. Il vit seulement que Giuditta pleurait, désespérée. « Ne la cherche pas, où je te tuerai de mes propres mains ! », lança-t-il à l’adresse de Mercurio, avec une expression féroce.
« Giuditta ! », hurla Mercurio.
Mais Giuditta ne se retourna pas.
Mercurio resta immobile.
Les curieux ricanaient et commentaient la scène, comme au théâtre. Au loin, on commençait d’entendre un roulement de tambour.
Mercurio se retourna d’un bloc vers Benedetta. « C’est pour ça que tu m’as embrassé…, lui dit-il d’une voix chargée de haine. Je ne veux plus jamais te voir. Ça ne m’intéresse pas, ce que tu fais. Pour moi tu es morte. » Il cracha par terre, et se fraya un chemin dans la foule en poussant les gens et en criant : « Le spectacle est fini, bande de couillons ! »
Benedetta sentait les yeux de tous sur elle. Elle se dit qu’elle ne devait pas pleurer. Elle se redressa le plus qu’elle put, même si elle avait envie de se plier en deux et de mourir ; elle essaya de sourire, comme si de rien n’était, et se mit en route à pas lents, sans savoir où elle allait, uniquement concentrée sur l’effort énorme qu’elle faisait pour ne pas s’écrouler à terre.
Le martèlement de tambour se rapprochait.
Elle pénétra dans le dédale de ruelles obscures, trouva un coin plus sombre encore, enleva l’épingle de son chignon et, d’un coup décidé, la planta dans sa main, entre pouce et index, se transperçant de part en part.
Ce fut seulement alors qu’elle cria et pleura, en se disant qu’elle criait et pleurait pour une douleur physique, et rien d’autre.
Isacco, Giuditta et Donnola avaient presque atteint la maison de la calle dell’Oca quand ils entendirent un roulement de tambour. Puis la voix lointaine d’un messager de la Sérénissime qui annonçait quelque chose.
« Je suis désolé, ma fille, dit Isacco en s’arrêtant. Je suis désolé pour toi, et je suis désolé de m’être montré dans cet état, je suis désolé pour… »
Giuditta l’étreignit et éclata en sanglots.
Alors elle entendit de nouveau le rythme des tambours, puis une voix de stentor qui annonça : « Aujourd’hui, le 29e jour du mois de mars de l’an de grâce 1516, il est décrété et ordonné que tous les Juifs doivent habiter dans les zones regroupées dans la cour de maisons qui se trouvent dans le Ghetto près de San Girolamo… »
Giuditta et Isacco, muets, se regardèrent.
« … Et afin qu’ils ne circulent pas la nuit dans les environs, librement, il est décrété et ordonné qu’aussi bien du côté du Ghetto Vecchio où se trouve un petit pont, que de l’autre côté du pont le plus grand, soient construites deux portes, une pour chacun de ces lieux. Et de même il est ordonné et décrété que ces portes soient fermées le soir à minuit et ne doivent rouvrir que le matin au premier coup de la Marangona[13]. Et il est établi que ces portes seront gardées et surveillées par quatre gardes chrétiens, dévolus à cette tâche et payés par les Juifs au prix qui sera jugé convenable par notre Collège. Et qu’ils aient à payer aussi deux barques, avec chacune deux hommes, qui parcourront les canaux autour de ladite zone, sans aucune pause… »
Père et fille restèrent immobiles, dans les bras l’un de l’autre, tandis que les tambours et les messagers défilaient auprès d’eux. Des gamins collèrent sur un mur l’affiche du décret qui venait d’être lu.
13
Grosse cloche du campanile de Saint-Marc qui rythme la vie de la ville.