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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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— Si tu penses que je vais te voler ton argent…

— J’ai jamais rien dit de pareil », l’interrompit-elle sèchement.

Mercurio acquiesça, gêné. Il avait souvent pensé, pendant ces dix jours, à leur baiser, et à son sein chaud et doux.

« De quoi tu as peur ? », demanda-t-elle. Il y avait un profond chagrin au fond de son regard. Et la honte d’avoir été rejetée. Elle se mit à rire pour cacher ses sentiments. « Qu’est-ce que tu croyais ? Que c’était sérieux ? Tu es vraiment un gamin stupide.

— Écoute… je suis désolé… je…

— Arrête. » Benedetta haussa les épaules et eut un sourire forcé, comme si la chose ne la touchait pas. Elle regarda Mercurio. Il était si beau qu’elle sentit un nœud monter de son ventre à sa gorge et craignit de se mettre à pleurer. Elle rit encore et se tapa la main sur la cuisse. « On ne peut pas te faire une farce sans que tu te fasses prendre comme un pigeon.

— Non, vraiment… Je suis désolé », répéta Mercurio.

Benedetta comprit qu’elle ne parviendrait pas à retenir ses larmes. Elle s’approcha de lui et lui envoya une bourrade. « Tu me casses les pieds. » Puis elle alla jusqu’à la bassine d’eau et fit semblant de se laver la figure.

« J’ai vu Zolfo, dit Mercurio très vite pour changer de sujet et se tirer de l’embarras où il se sentait.

— Où ça ? », demanda Benedetta en se retournant et en s’essuyant le visage. Une mèche de cheveux bouclés, de ce roux cuivré si particulier, lui retombait sur le front.

Mercurio se dit qu’elle était jolie. « Tu trouveras un tas d’amoureux, lui dit-il.

— Va te faire foutre ! lâcha Benedetta. Va te faire foutre, Mercurio.

— Qu’est-ce que j’ai dit ? »

Benedetta le regarda en silence. Il ne lui aurait jamais accordé un regard, se dit-elle, même si elle avait été nue devant lui. Elle sentit une douleur lui traverser la poitrine. « Alors ? Ce crétin, tu l’as vu où ?

— Il habite avec le moine dans un rez-de-chaussée de la calle del Sturion, derrière la ruga Vecchia San Giovanni…

— Ah…

— Je l’ai vu en venant ici. Et tu sais qui était venu leur rendre visite ?

— Qui ? » Benedetta avait du mal à relancer la conversation comme si de rien n’était.

« Le prince… »

Benedetta sentit cette fois une douleur au ventre, un frisson monter le long de son échine. Elle pensa à sa mère. De nouveau elle se sentit sale.

« Le prince fou… Je ne me rappelle plus comment il s’appelle…

— Contarini, dit doucement Benedetta.

— Ah oui, Contarini, bravo.

— Rinaldo Contarini… », murmura-t-elle. Elle se tourna vers une boîte en bois posée par terre, y prit une longue épingle et rassembla ses cheveux en un chignon approximatif.

« Ils préparent quelque chose, continua Mercurio sans voir le moins du monde le trouble de Benedetta. Ils avaient une affiche et ils disaient que c’était tout ce que méritaient les Juifs… mais j’ai pas compris. Le frère était tout content et le boiteux lui a dit qu’il l’aiderait. Ils forment un vilain couple tous les deux… ensemble, ils font peur.

— Où tu étais passé pendant tous ces jours ? demanda Benedetta à brûle-pourpoint.

— À l’extérieur.

— Où ?

— Pourquoi tu veux le savoir ?

— On est toujours restés ensemble.

— Tu l’as déjà dit.

— Va te faire foutre, Mercurio.

— Ça aussi, tu l’as déjà dit.

— On est un couple.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda Mercurio avec raideur.

— Détends-toi, couillon, dit Benedetta, une nouvelle fois blessée. On est un couple de voleurs. Tu as oublié ?

— Non…

— Et donc on doit rester ensemble. Là où tu vas, je vais aussi.

— Tu ne peux pas venir là où je suis maintenant…

— Pourquoi ? »

Mercurio n’avait jamais eu quelqu’un comme Anna. « Parce que tu ne peux pas », répondit-il. Il regretta aussitôt cette réponse sèche et ajouta : « Je viens quand même à Venise tous les jours et on peut…

— Oui, j’ai entendu dire qu’il y a un couillon qui se promène partout en demandant qui a vu Donnola », fit-elle. Elle pensa qu’elle aurait mieux fait de se taire. Mais elle ne pouvait pas. « Pourquoi tu le cherches ?

— Comme ça…, répondit Mercurio. Écoute, Benedetta… j’essaie… j’essaie de changer de vie… en tout cas, je crois… c’est-à-dire, pour l’instant je ne sais pas trop bien, mais… mais toi, tu n’y penses jamais ?

— À quoi ?

— À changer de vie ?

— Moi, j’ai changé de vie. Avant, j’étais à Rome et maintenant, je suis à Venise. Avant je donnais mes sous à ce fumier de Scavamorto et je vivais dans une baraque où des porcs passaient leur temps à me tripoter, et maintenant je suis dans une auberge de merde avec un type qui prend la fuite à la seule idée de me toucher… » Elle s’arrêta net. « Je plaisante, dit-elle en rougissant. Pour la dernière partie, je veux dire. »

Mercurio sortit de sa poche la bourse dans laquelle il gardait les pièces d’or. Il compta la part de Benedetta et la lui tendit.

« Tu me renvoies ? lui demanda-t-elle d’un ton insolent, tout en sentant que sa voix tremblait.

— Je te donne ta part…

— Tu me renvoies, répéta Benedetta.

— Non. On travaillera toujours ensemble », dit Mercurio. Il la regarda. Sentit qu’il lui mentait. « En tout cas, j’espère. Mais moi, je veux changer de vie, je veux avoir un projet.

— Encore ces histoires ? Qu’est-ce que vous avez, tous ? Zolfo avec ce moine et toi avec cette vieille conne…

— Ne l’appelle pas comme ça, dit Mercurio, qui s’était figé.

— C’est chez elle que tu es ? demanda Benedetta.

— Ça te regarde pas.

— Donc tu es chez elle.

— C’est pas tes affaires.

— Et si je voulais venir moi aussi ? »

Mercurio la fixa d’un regard inquiet.

Benedetta rit. « Qui voudrait aller là-bas ? Détends-toi, imbécile, dit-elle en essayant d’avoir une expression légère. Sauf que maintenant je sais où tu te caches.

— Je dois y aller », dit Mercurio. Il descendit les escaliers le cœur lourd. Il ne savait pas comment se comporter avec Benedetta. Peut-être aurait-il dû lui dire de venir avec lui chez Anna del Mercato. Mais il ne pouvait pas. Anna était à lui et il ne voulait la partager avec personne.

Au rez-de-chaussée, il traversa l’entrée nauséabonde de l’auberge et sortit dans la calle, pris d’un sentiment de culpabilité.

Un peu plus loin dans la rue, il vit alors Isacco qui vacillait, ne tenant pas sur ses jambes. Manifestement saoul, il avançait en s’appuyant aux murs des maisons rongés par le salpêtre. Deux gentilshommes qui passaient près de lui le regardèrent avec désapprobation.

Isacco esquissa une révérence. « Vous avez besoin de mes services de médecin, messeigneurs ? demanda-t-il d’une voix empâtée. J’ai commencé ma courte carrière en tuant ma femme. Et ensuite j’ai tué la putain du capitaine Lanzafame. Si vous avez besoin qu’on tue vos femmes, vous n’avez qu’à m’engager. » Il partit d’un rire grossier, tentant une seconde révérence qui le fit tomber par terre, le nez dans la boue. « Je suis le docteur tueur-de-femmes, à votre service ! », hurla-t-il aux deux gentilshommes qui s’éloignaient.

« Docteur ! », s’écria Mercurio en se précipitant vers lui.

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