Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
— Sois spécial pour toi. Et tu le seras pour elle, dit Anna. C’est seulement comme ça que ça marche. Mais si tu cherches à être spécial uniquement pour elle, tu finiras par vous tromper tous les deux. Tu ne trouveras jamais le vrai toi-même et tu lui donneras quelque chose de faux.
— Pourquoi faut-il que ce soit si difficile ?
— Ce n’est pas du tout difficile.
— Moi, je trouve que si.
— Si tu sens que c’est difficile, c’est parce que tu te sers de ta tête.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— C’était difficile de tomber amoureux de Giuditta ?
— Quel rapport ? Ça, c’est…
— C’était difficile ?
— Non, mais…
— Tu vois ce qui rend les choses difficiles ? Dire mais, par exemple. Quelle importance, ce mais ? C’est juste un gros bâton dans les roues. Maintenant, réponds : c’était facile de tomber amoureux de Giuditta ?
— Oui.
— Oui, répéta Anna. La vie est simple. Quand elle devient compliquée, ça veut dire qu’on se trompe quelque part. Ne l’oublie jamais. Si la vie devient compliquée, c’est parce que c’est nous qui la compliquons. Le bonheur et la souffrance, le désespoir et l’amour sont simples. Il n’y a rien de difficile. Tu te le rappelleras ? »
Mercurio fit signe que oui.
« Tu es spécial et…
— Je veux devenir riche ! Maintenant je sais ce que je veux ! »
Le visage d’Anna s’assombrit. « C’est ce que tu as compris ? Si j’étais ta mère, là, je te donnerais une claque. »
Mercurio vit qu’elle était sérieuse. Il se sentit mortifié d’avoir parlé. Mais il se rendait compte en même temps qu’il n’était pas loin de comprendre une chose extraordinaire. « Je m’en fiche. Moi, je veux devenir riche », dit-il avec arrogance, en la défiant, soudain debout.
Anna réagit d’instinct. Elle se pencha par-dessus la table et lui donna une claque. « Je ne veux plus jamais t’entendre dire une bêtise pareille. Devenir riche, ça ne veut rien dire. Tu dois vouloir quelque chose qui nourrit le cœur. Ou tu mourras à l’intérieur. »
Mercurio pensa qu’Anna avait sans doute raison. Il sentait sa joue brûler de sa première gifle de fils, et il était heureux. « Pour toi, je suis spécial ? lui demanda-t-il.
— Viens là, mon garçon », dit Anna, la voix brisée par l’émotion. Elle attendit que Mercurio fasse le tour de la table puis le serra fort dans ses bras. Ensuite elle l’éloigna, avec brusquerie. « Tu m’ennuies, tu sais ça, mon petit ? J’ai des tas de choses à faire. Je dois m’occuper du feu, nettoyer la maison et préparer ta chambre… tu ne veux quand même pas dormir par terre comme un sauvage, non ? Et puis, je dois cuisiner un dîner digne de ce nom, et pour ça, je dois aller au marché. Je n’ai pas le temps de philosopher. » Elle le repoussa. « Ôte-toi de mes pattes. Va-t-en. Allez, va-t-en. »
En se dirigeant vers le quai des pêcheurs de Mestre, Mercurio sifflotait gaiement et de temps en temps passait la main sur sa joue qui avait reçu la gifle. Il chercha tout de suite le bateau appelé la Zitella. L’ayant trouvé, il donna un grand coup de pied dans le plat-bord pour attirer l’attention du pêcheur.
« Eh, c’est quoi ces manières ? », dit l’homme en se retournant. Et aussitôt il devint tout pâle.
« Bon, dit Mercurio. Ça veut dire que tu m’as reconnu, hein ? »
Le pêcheur déglutit et fit signe que oui.
« Et tu sais que maintenant je suis un homme de Scarabello et que tu ne peux pas me vendre à Zarlino ? » Mercurio glissa les pouces dans sa ceinture et cracha dans l’eau.
De nouveau le pêcheur acquiesça.
Mercurio sauta dans le bateau. « Bien, alors emmène-moi à Rialto. »
Le pêcheur acquiesça pour la troisième fois. « Je finis de charger et je…
— Non. Maintenant. »
L’homme courba les épaules et s’assit devant les rames.
Mercurio défit les amarres. Il poussa la barque en prenant appui sur le môle. Le pêcheur tourna la proue, pointant sur Venise.
« J’ai un programme. Et pendant ce temps, je pense à mon projet », murmura Mercurio pour lui-même, avec un sourire. Puis il se tourna vers le pêcheur. « Sais-tu quelle est la différence entre un programme et un projet, péquenaud ?
— Non, monsieur.
— Ta mère te l’a pas appris ? »
Et il éclata de rire, tout content.
33
Shimon Baruch entra à Rimini en passant sous l’Arc d’Auguste. Le petit cheval arabe marchait doucement, épuisé par les Apennins. Shimon lui lâcha un peu la bride et le laissa avancer à son rythme. Il traversa le pont de Tibère pour entrer dans la vieille ville. En se tournant vers la droite, il apercevait, au loin, le port commercial et la mer Adriatique, avec ses larges plages de sable clair.
Il arriva à une auberge et descendit de voiture. Elle s’appelait Hostaria de’ Todeschi, l’Auberge des Allemands. Aussitôt un palefrenier se précipita, le salua et s’occupa du petit cheval arabe. Shimon entra dans la salle. L’aubergiste était un homme affable et gentil. Quand il comprit que son nouveau client était muet, il se soucia tout de suite de lui faire apporter papier, encre et plume.
« Moi, je ne sais pas lire, votre Seigneurie, s’excusa-t-il. Sans offense, il y a une dame, une veuve, qui pourrait lire pour moi. Mais je dois vous dire qu’elle est juive… »
Shimon se raidit.
« Si la chose vous ennuie, votre Seigneurie, je peux le comprendre. Nous trouverons une autre manière », ajouta aussitôt le tenancier.
Shimon fit signe que non de la tête.
« Donc, cette femme vous convient ? », se fit confirmer l’homme.
Shimon acquiesça.
L’aubergiste se tourna vers sa femme, grasse et rougeaude, en lui ordonnant : « Va chercher Ester. Et dis-lui de se presser ».
En entendant le nom de la femme, Shimon tressaillit. L’histoire d’Esther lui était bien connue, comme à chaque Juif, car elle était célébrée lors de la fête de Purim. Et la raison pour laquelle il se sentait particulièrement touché était qu’Estèr, en hébreu, signifie “je me cacherai”. Et lui, il se cachait. De lui-même et du monde.
« Je suis content que vous n’ayez rien contre les Juifs, votre Seigneurie, dit le tenancier. C’est une époque bizarre, ici, à Rimini. Le mois dernier deux prêteurs sur gage ont été attaqués. Et pourquoi ? Parce qu’on a ouvert deux Saints… ça me fait rire, qu’on les appelle “saints”… enfin, deux Saints Monts-de-Piété. Qui font d’ailleurs pareil que les prêteurs sur gage, sauf qu’il y a l’Église derrière… Les curés disent toujours du mal des Juifs, mais ce qu’ils veulent, à mon avis, c’est se faire plus d’argent qu’eux sur notre dos. Malheureusement, le petit peuple ne le comprend pas et il court après l’Église comme…
— Ne le dis pas ! », tonna sa femme, qui surgit derrière lui en compagnie d’une femme menue, à l’air réservé.
L’aubergiste se mit à rire de bon cœur, prit son souffle et dit, avec emphase : « Le petit peuple court après l’Église…
— Ne le dis pas !
— … comme les mouches après la merde ! » Il explosa d’un grand rire sonore.
« Quand les sbires du pape te brûleront sur la place, on verra bien si tu riras, marmonna sa femme, qui poussa en avant la femme qui l’accompagnait. Ester, aide donc mon imbécile de mari. »
Shimon nota qu’Ester avait souri à la plaisanterie de l’aubergiste. Sous son air réservé, c’était une belle femme. Elle avait un visage noble, le nez effilé, des yeux vert sombre comme les scarabées, des lèvres pleines et roses. Elle fit un signe de tête à l’adresse de Shimon, modeste mais nullement impressionnée.