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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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Et tous l’entendirent lui aussi.

« Comme une poignée de punaises dans une tabatière, dit alors la vieille femme. Comme une tribu de cafards dans un pot de chambre. Tu veux que je continue ? »

Une autre voix dit : « Non ».

Le silence se fit à nouveau.

Alors, l’idiot de la communauté, un gamin qui avait toujours la bouche grand ouverte et la bave au menton, commença à entonner, de sa voix disgracieuse, un vieux refrain que l’on chantait aux enfants pour les faire s’endormir : « Dans le noir il y a une lumière… elle est à l’intérieur de toi… ferme les yeux, tu la verras… »

Une petite fille de cinq ou six ans, qui se frottait les yeux de sommeil, tendit sa petite main et la mit dans celle de l’idiot.

« Ferme les yeux, tu la verras… c’est celle de l’ange qui veille sur toi… c’est la lumière du jour de demain… »

Le père du garçon, ému, prit l’autre main de son fils et la serra fort. Sa mère, à son tour, prit celle de son mari et posa la tête sur son épaule. « Chante, mon enfant, dit-elle doucement.

— … C’est la lumière du jour de demain… qui sera ton jour, mon trésor… parce que le noir est déjà une lumière à l’intérieur de toi…

— … Parce que le noir est déjà une lumière à l’intérieur de moi… », répétèrent les enfants sur le campo del Ghetto, comme le voulait la chanson.

Et les parents leur firent une caresse et les prirent par la main pendant que l’idiot chantait la fin de la chanson : « … Parce que le noir est déjà une lumière à l’intérieur de nous… parce que l’agneau a retrouvé son troupeau… Dors, mon amour, dors… n’aie pas peur, mon ange… parce qu’il n’y a pas de peur dans la lumière ».

L’un après l’autre, en silence, dans ce nouveau silence, tous les membres de la communauté se prirent par la main, sans se soucier de savoir qui était leur voisin et sans détacher leurs yeux des grandes portes barrées, et ils formèrent une chaîne qui n’avait ni début ni fin.

Alors la voix du rabbin s’éleva, émue et grave : « Demain, à l’aube, quand ils ouvriront, nous serons de nouveau une multitude. Mais ce soir nous ne sommes qu’un.

— Amèn Selah », répondirent-ils tous en chœur à cette prière qui n’avait jamais été prononcée avant.

De nouveau le silence suivit.

À ce moment-là, de l’autre côté du mur d’enceinte, quelqu’un cria : « Je t’emmènerai avec moi, Giuditta ! Je t’emmènerai loin de là, je te le jure ! »

Toutes les femmes, les filles et même les petites filles appelées Giuditta se demandèrent de qui il s’agissait, et les plus vaniteuses pensèrent que cela s’adressait à elles, mais seule Giuditta da Negroponte savait que c’était Mercurio. Elle ressentit une profonde émotion : cette voix remuait quelque chose en elle, malgré elle, même si elle s’était juré de ne plus penser à lui.

Son père se tourna vers elle et la regarda.

Giuditta rougit. « Rentrons, dit-elle rageusement. J’ai froid. »

À l’instant même, les gardes qui tournaient en barque autour du quartier des Juifs aperçurent une silhouette sombre au sommet du mur de briques rouges récemment construit. Mercurio avait grimpé sur une poutre qui, tel un petit pont, allait de la bordure d’un étroit canal jusqu’au mur d’enceinte.

« Descends de là ! », hurla l’un des gardes pendant que l’autre armait son arbalète.

Le garçon leva les mains, en signe de reddition, puis se laissa glisser au bas du mur.

Le garde l’attrapa brutalement et le tira assez fort pour le faire tomber sur le fond glissant de la barque. « Qu’est-ce que tu croyais faire, imbécile ? », grommela-t-il. Puis il fit signe à son collègue de prendre les rames et ils allèrent accoster sur la fondamenta dei Ormesini.

Une petite foule de chrétiens curieux s’était rassemblée sur les pierres blanches d’Istrie qui délimitaient les quais donnant sur le rio San Girolamo, juste en face du campo del Ghetto. Eux aussi n’avaient d’yeux que pour les grandes portes barrées. Et même ceux qui disaient détester les Juifs avaient des regards ahuris, comme s’ils ne croyaient pas possible qu’on soit allé jusque là.

« Par le Bon Dieu, dit une femme qui, tenant sa petite fille par la main, faisait un signe de croix, on les a mis en cage. »

Le garde descendit de la barque et s’ouvrit un chemin dans la foule, tirant Mercurio derrière lui jusqu’à un bâtiment trapu au crépi rouge. Il ouvrit la porte et le fit entrer dans une pièce au plafond bas et oppressant. L’air puait le vin rance.

Le garde poussa Mercurio en avant. « Capitaine, nous avons pris ce garçon qui hurlait qu’il allait faire évader une Juive. Peut-être qu’il est juif lui aussi. »

Le capitaine leva les yeux du verre qui était posé devant lui. Il eut du mal à accommoder son regard sur le prisonnier. Puis son visage courroucé se détendit et il éclata de rire. « Le demi-curé ! », s’exclama-t-il.

Mercurio regardait le capitaine Lanzafame en souriant.

« Laisse-nous seuls, Serravalle, dit le capitaine au garde, qui acquiesça et sortit de la pièce en fermant la porte derrière lui. Assieds-toi, demi-curé, fit Lanzafame, soudainement de bonne humeur, en lui désignant un tabouret à trois pieds devant la table. Bois avec moi, dit-il en lui tendant la bouteille.

— Non, merci, je ne bois pas.

— Tu boiras avec moi. Par politesse, mon garçon. »

Mercurio porta la bouteille à ses lèvres et l’inclina vers le haut, en la bouchant du bout de sa langue pour empêcher le vin de descendre. Il fit semblant d’avaler puis la repassa au capitaine.

Lanzafame le regarda en souriant. « Je faisais pareil quand j’étais petit et que mon père voulait m’obliger à boire, dit-il en hochant tristement la tête à ce souvenir. Si j’avais pu continuer à le faire…

— Vous vous trompez, capitaine, j’ai b…

— Demi-curé ! l’interrompit Lanzafame en tapant du poing sur la table. Je veux bien que tu ne boives pas. Ça m’a même fait sourire. Mais ne me remercie pas en me prenant pour un con, parce que je pourrais me mettre en colère.

— Excusez-moi, dit Mercurio en regardant par terre.

— C’est mieux. » Le capitaine Lanzafame colla ses lèvres au goulot de la bouteille, qu’il vida. « Serravalle ! », cria-t-il.

Le garde se présenta sur le seuil. Il avait de longs cheveux châtains qui bouclaient autour de son visage rond, allongé par un petit bouc. Ses yeux clairs et vifs savaient ce que voulait le capitaine. Il ouvrit une armoire à gauche de la porte, prit une bouteille et la déboucha avec son couteau. Puis il se retira.

« C’était un bon soldat. Un des meilleurs. Et maintenant le voilà à garder les Juifs », marmonna Lanzafame, une note de colère dans la voix. Il fixa Mercurio d’un regard vide.

« Je ne savais pas que c’était vous qui commandiez l’escouade, dit Mercurio pour briser le silence.

— L’escouade ? » Lanzafame le fixa plus attentivement. « Les Cattaveri eux aussi l’appellent comme ça. Huit hommes en tout, quatre à pied et quatre en barque, ça ne fait pas une escouade. Et aucune “escouade” ne monterait la garde autour d’un groupe de Juifs désarmés. Pourquoi, d’ailleurs ? Pour les empêcher de sortir la nuit ? » Lanzafame but une gorgée de vin. « Le matin, on ouvre les portes et les prétendus prisonniers vont librement où ils veulent… les chrétiens entrent se faire prêter de l’argent ou faire des affaires… Tu sais ce que ça veut dire ? Juste une chose. Que les chrétiens ont peur la nuit, mon garçon. Comme les enfants. Ça ne va pas durer longtemps, cette bouffonnerie. »

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