Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
« Eh bien, votre Seigneurie, fit le tenancier, veuillez écrire votre commande et nous veillerons à vous contenter. »
Shimon regarda Ester, qui s’approchait de lui. “Je me cacherai”, pensa-t-il.
Ester intercepta son regard et baissa les yeux.
Shimon était soudainement confus. Il avait tenu éloignée de ses pensées la fille de Narni et tout ce qui la concernait. Cependant, il savait parfaitement que cela avait ouvert une brèche dans la dure cuirasse qu’il s’était construite. Le froid qu’il ressentait n’avait pas cessé. Au contraire, il avait augmenté au même rythme que sa solitude.
Il prit la plume, la trempa dans l’encrier et, après une hésitation, écrivit. Quand il eut terminé, il se tourna vers Ester. Il eut l’impression que le regard de la femme avait changé.
« Ce monsieur s’appelle Alessandro Rubirosa… chrétien. Il se dirige vers Venise. Il a besoin d’une chambre… »
Shimon se dit qu’Ester avait une voix mélodieuse, comme certaines chanteuses de son pays lointain.
« … Et il voudrait prendre un bain chaud avant de dîner.
— Il sera servi, dit l’aubergiste avec égards.
— Pour le dîner, nous avons un cochon de lait rôti à se lécher les babines, ajouta sa femme. Avec des coings et des châtaignes. »
Shimon s’apprêtait à acquiescer quand son regard fut de nouveau attiré par Ester, qui le fixait, et il fit alors signe que non, prit la feuille et écrivit : “Je ne digère pas le porc. Je voudrais un bouillon et du poulet”. Tandis qu’Ester répétait ses paroles, il lui sembla qu’elle avait une intonation soulagée.
La femme de l’aubergiste tenta d’insister pour le cochon de lait, mais Shimon fit signe que non, sèchement.
« Ne sois pas entêtée », dit son mari. Il se tourna vers une petite bonne. « Fais-toi aider pour apporter une grande bassine dans la chambre de sa Seigneurie et mets de l’eau à chauffer pour un bain.
— Un bain ? demanda la petite bonne, étonnée.
— Tout le monde n’est pas sale comme toi », répliqua l’aubergiste, qui adressa un signe de tête à Shimon et prit congé. Puis, s’apercevant qu’Ester était encore là, il lui dit qu’elle pouvait s’en aller.
Ester regarda Shimon à la dérobée en partant vers la sortie. Le seuil franchi, elle se retourna vers lui.
Shimon se leva et la rejoignit dans la rue.
« Tu es juif, n’est-ce pas ? », dit tout de suite Ester.
Shimon tressaillit et nia, en secouant vivement la tête.
Ester l’observait en silence. Ses yeux verts et intelligents brillaient. Et ses lèvres charnues étaient à peine relevées en un sourire amusé, de petite fille. « Quand tu as pris la plume, tu as failli écrire de droite à gauche, comme on le fait dans notre langue, lui dit-elle. Si tu ne veux pas qu’on sache que tu es juif, apprends à maîtriser ce genre de détail. » Elle sourit.
Shimon sentit qu’elle lui parlait sans la moindre réprobation.
« Et quand tu écris ton nom, ne précise pas que tu es chrétien, ajouta Ester, avec un rire léger. Les chrétiens n’ont pas besoin de se justifier. »
Shimon la fixa sans rien nier. Il avait une sensation étrange. Comme si on lui enlevait un poids des épaules. Ou comme si, au contraire, toute sa fatigue lui tombait dessus d’un seul coup. “Je me cacherai”, pensa-t-il de nouveau.
« N’aie pas peur, je ne le dirai à personne, tu peux être tranquille », dit-elle encore, toujours avec ce même sourire compréhensif.
Shimon se rendit compte qu’il n’avait pas pensé un seul instant qu’elle allait le dénoncer. Il se dit que cette femme avait la capacité de défaire les nœuds. Et de pardonner les péchés. Il lui fit signe qu’il voulait l’accompagner chez elle.
Ester acquiesça de la tête et commença à marcher, d’un pas lent.
Tandis qu’ils avançaient au milieu des gens, Shimon effleura le tissu de sa robe, sans qu’elle s’en aperçoive.
Ester ne parla pas jusqu’à ce qu’ils arrivent à une maison à étage, humble mais digne. Alors elle s’arrêta et regarda Shimon dans les yeux. « Tu as été gentil de refuser le cochon de lait », lui dit-elle.
Shimon, étonné, fronça les sourcils pour lui demander des explications.
Ester sourit, sans rien ajouter. Elle ouvrit la porte. Puis, la tête basse, elle dit doucement : « J’espère que tu auras beaucoup de choses à écrire à l’aubergiste ». Elle leva les yeux, sans rougir.
“Ainsi, nous nous reverrons”, pensa Shimon. Et il n’eut pas peur de cette pensée. Ni d’Ester.
Le lendemain matin, Shimon écrivit une courte phrase sur une feuille, qu’il donna au tenancier. Celui-ci envoya chercher Ester.
« Je resterai encore quelques jours », lut Ester à voix haute, avec ses deux yeux verts comme deux scarabées qui brillaient sans malice.
34
Donnola se présenta à la porte de la chambre de Giuditta. Comme tous les jours, elle cousait. À ses pieds, jetés par terre, au moins cinq ou six bonnets jaunes de toutes les formes, cousus dans des étoffes différentes.
« Bonjour », dit-il.
La jeune fille répondit avec un sourire distant et reprit son travail.
Donnola hocha la tête, et parcourut le long couloir de la maison où il vivait maintenant avec le docteur et sa fille. Il y avait une chambre pour lui tout seul, avec un grand lit moelleux et une couverture chaude. Il n’avait jamais rien eu de semblable. Et jamais il n’aurait imaginé que ce pût être aussi agréable d’habiter avec quelqu’un, d’appartenir à ce qui devenait, jour après jour, une sorte de famille.
Il atteignit l’entrée. Isacco tapait du pied avec impatience.
« Docteur, je dois vous dire une chose importante… commença Donnola.
— Partons, en attendant », lui répondit Isacco avec un geste de la main. Il ouvrit la porte de l’appartement et s’engagea dans les larges escaliers.
« Je me fais du souci pour Giuditta, poursuivit Donnola.
— Oui…, bougonna le docteur, en fouillant dans la trousse où il conservait ses remèdes et ses onguents.
— Elle passe tout son temps à coudre, elle ne mange pas ou pas grand-chose, elle est toujours triste, et j’ai même l’impression que sa tristesse grandit de jour en jour…
— Oui, je comprends… Isacco sortit par la grande porte en arcade soutenue par deux colonnes, au sommet desquelles étaient perchés deux singes de marbre.
— Tout ça à cause d’une déception amoureuse…, reprit Donnola en trottant derrière lui. Et je crois que ça a quelque chose à voir avec ce garçon, ce Mercurio, vous savez ? J’ai découvert qu’il n’était pas du tout prêtre comme il a voulu nous faire croire…
— Oui… », répéta Isacco, qui montait quatre à quatre les marches d’un petit pont de pierre étroit et s’ouvrait un chemin dans la foule déjà dense, à cette heure, dans les calli de Venise.
« J’ai entendu dire qu’il travaillait pour un certain Scarabello. Un vaurien, très puissant, qui gouverne toute la faune du Rialto.
— Ah, bien… »
Donnola souffla. « Docteur, vous m’avez dit de tenir ce garçon à distance. Mais depuis dix jours il n’arrête pas de poser aux gens des questions sur moi. Il dit qu’il me cherche parce qu’il veut vous demander quelque chose. Bref, c’est évident qu’il s’intéresse à Giuditta. Moi, je ne vous ai rien dit pour le moment…