Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
« Anselmo del Banco avait raison, murmura Giuditta.
— Ils nous mettent en cage, dit Isacco.
— Et moi alors, je vais où ? », demanda Donnola.
Au même instant, Benedetta errait sans but et se rendit compte qu’elle était arrivée, elle ne savait comment, dans la calle del Sturion, là où Mercurio lui avait dit que Zolfo logeait avec le moine.
On entendait encore au loin les tambours. La cité tout entière résonnait de ce rythme martelé. L’air même de Venise vibrait.
« … Et que soient élevés deux hauts murs afin que toutes les sorties soient fermées. Et que soient murées les portes et les fenêtres qui donnent sur les canaux et au-delà, soit vers l’extérieur dudit Ghetto… », annonçait un messager dans la ruga Vecchia San Giovanni.
Benedetta parcourut la calle à pas lents, cherchant la maison où elle pourrait trouver Zolfo. Elle n’avait que lui, se disait-elle.
Puis, juste au moment où elle s’approchait d’une porte d’entrée, elle la vit qui s’ouvrait, laissant passer une silhouette bancale. Elle eut un frisson et une sensation de peur, comme si une main l’attrapait aux cheveux et l’entraînait vers le fond, dans le noir le plus noir de son passé. Elle sentit un coup dans le ventre, serra les cuisses et retint son souffle. Et elle sentit son cœur s’arrêter dans sa poitrine, comme une anticipation de la mort.
Elle appuya sur la blessure qu’elle s’était infligée avec l’épingle. Ses doigts se trempèrent de sang. Elle perçut une douleur brûlante et se rendit compte qu’elle avait trouvé ce qu’elle cherchait. Tout ce qu’elle méritait. Elle se sentit sale, comme elle voulait se sentir. Elle s’agenouilla devant l’étrange silhouette bancale.
« Bonsoir, seigneur prince, dit-elle la tête basse.
— Qui es-tu ? fit le prince Contarini, dans l’obscurité de la ruelle.
— Votre humble servante, votre Grâce pleine de lumière.
— Ah, la petite vierge… », dit le prince en fixant Benedetta avec intérêt. Puis il tendit la main et effleura une mèche de ses cheveux. « Cette couleur… », murmura-t-il, laissant la phrase en suspens.
« Benedetta ! s’exclama alors Zolfo, qui venait d’apparaître sur le seuil, un lourd paquet sur l’épaule. Le frère et moi nous allons habiter chez le prince, tu sais ? »
Le prince Contarini le regarda, sourit puis se concentra de nouveau sur Benedetta. « Il y a de la place aussi pour toi », lui dit-il, faisant claquer sa langue contre son palais, comme face à un plat savoureux.
À Mestre, la barque qui transportait Mercurio avait accosté au quai aux poissons avec un léger bruit sourd.
Mercurio descendit d’un bond agile et poursuivit à pied sans remercier le batelier. Pendant le trajet non plus, il n’avait pas dit un mot. Il était secoué. Benedetta l’avait trahi, se répétait-il sans arrêt. Et Giuditta croyait que lui, Mercurio, l’avait trahie.
Sur la place du marché, il entendit un roulement de tambour. Il vit une petite foule rassemblée qui écoutait un messager de la Sérénissime. Isaia Saraval, devant sa boutique de prêts sur gage, écoutait lui aussi.
« Aujourd’hui, le 29e jour du mois de mars de l’an de grâce 1516, il est décrété et ordonné que tous les Juifs doivent habiter dans les zones regroupées dans la cour de maisons qui se trouvent dans le Ghetto près de San Girolamo. Et afin qu’ils ne circulent pas la nuit dans les environs, librement, il est décrété et ordonné qu’aussi bien du côté du Ghetto Vecchio où se trouve un petit pont… »
Mercurio écoutait, une grande confusion dans la tête. Sa première pensée fut : “Maintenant, je saurai où te trouver, Giuditta”. Mais il pensa aussitôt après qu’il était bien placé pour savoir à quoi Giuditta était condamnée. Lui aussi avait été prisonnier. Dans un orphelinat. Dans une baraque des fosses communes, enchaîné la nuit à sa couche. Dans une fosse d’égout, même s’il feignait d’avoir un chez soi et d’être libre. Il ne savait que trop à quoi elle était condamnée, et il éprouva un grand chagrin, une douleur infinie.
Il retourna jusqu’au quai en courant, lança une pièce de monnaie au batelier et se fit emmener jusqu’au-delà de Saint-Marc, là où les centaines de galères qui sillonnaient toutes les mers du monde venaient jeter l’ancre. Il dit au batelier de ramer autour de chacun des navires de la rade. Il ne savait pas pourquoi il le faisait mais il respira les odeurs, regarda leurs flancs puissants, leva le nez jusqu’au sommet des mâts, droits comme des fuseaux. Il imagina les rames qui plongeaient dans les vagues, les voiles gonflées par le vent. Et quand il se fut enivré de ces images, il demanda qu’on le ramène à Mestre.
Tandis qu’ils remontaient la route de mer, il comprit pourquoi il avait voulu voir ces navires.
« Je t’emmènerai loin d’ici, Giuditta, dit-il.
— Comment ? », fit le batelier.
Mercurio ne répondit pas. Il souriait à la lune qui se levait dans le ciel.
Il courut chez Anna del Mercato, la réveilla et lui dit, tout excité : « Je veux être libre. Voilà ce que je veux ».
Anna del Mercato se frotta les yeux. Elle s’assit dans son lit. Alluma une chandelle. « Répète, en parlant plus lentement. Ma vieille tête n’arrive pas à courir aussi vite que celle d’un jeune homme.
— Je veux avoir un navire, dit Mercurio. Un navire à moi. Et je veux voyager sur les mers, jusqu’au Nouveau Monde. Et je veux… » Il n’avait presque pas le courage de le dire, si puissant était ce désir en lui. « Je veux trouver un endroit où tout le monde est libre. Et où Giuditta aussi pourra être libre », dit-il tout d’un trait.
Anna del Mercato le regarda, émue. L’enthousiasme de ce garçon était comme le vent du levant, quand il souffle de la mer.
« Est-ce que c’est un projet ? lui demanda Mercurio, les yeux écarquillés comme un gamin.
— Viens-là, embrasse-moi », lui dit Anna. Et quand elle l’eut entre les bras, elle eut honte, parce qu’elle ne pouvait pas s’empêcher de penser que si Mercurio réalisait son rêve, elle le perdrait.
« Est-ce que c’est un projet ? demanda de nouveau Mercurio.
— Oui, c’est un projet splendide, mon petit… »
Il se serra plus fort contre sa poitrine. « Et tu viendras avec Giuditta et moi ? », dit-il.
Anna éclata en sanglots.
Deuxième partie
Printemps 1516
VENISE — MESTRE — RIMINI
36
« Fermez ! », commanda une voix.
Les gonds grincèrent. Les deux battants claquèrent avec un bruit sourd. On entendit crisser les cadenas, fer contre fer.
« Fermé ! », dit une voix.
« Fermé ! », dit une autre voix en écho.
Puis ce fut le silence.
La communauté juive était réunie au grand complet sur le campo del Ghetto. Il n’y avait pas eu de programme, de rendez-vous concerté. Ils s’étaient simplement retrouvés là. Et tous avaient cette expression ahurie peinte sur le visage.
C’était la première fois qu’ils étaient enfermés. Ce soir était le premier soir.
Dans le silence qui suivit la fermeture des deux grandes portes, personne ne savait que faire. Les yeux de tous étaient fixés sur les battants cadenassés de l’extérieur.
« Comme des poules dans un poulailler, fit soudain une vieille femme, d’une voix rauque. Quelle horreur. »
Et dans ce silence, tous l’entendirent.
« Tu aurais pu trouver un autre exemple », lui dit un homme à côté d’elle.