Couleurs de l'incendie
- Автор: Леметр Пьер
- Серия: Trilogie de l’entre deux-guerres #2
- Год: 2018
- Язык: французский
- Год: Éditions Albin Michel
- ISBN: 978-2226392121
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Couleurs de l'incendie». Краткое содержание книги:
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l'Europe.
Alphonse avait accouru ventre à terre.
— Alors, où en êtes-vous, côté études ?
Alphonse « préparait ». Charles, autodidacte dont le seul diplôme avait été un frère banquier, ne savait pas exactement ce que cela recouvrait.
— On va me proposer une présidence de commission.
Le jeune homme était sidéré.
— C’est tout à fait confidentiel !
Alphonse, affolé, leva les mains, il était prêt à jurer sur sa mère, sur la Constitution, sur la Bible…
— Si tout se passe comme prévu, je vais avoir besoin d’un assistant efficace, comprenez-vous.
Alphonse avait blêmi. Maintenant que le mot était lâché, Charles était sur orbite :
— Mon épouse m’a dit que vous n’aviez pas visité nos filles depuis quelque temps…
Alphonse était sorti du bureau en titubant.
Quand il y repensait, Charles regrettait. Non d’avoir soudoyé le jeune homme, mais d’avoir vendu la peau de l’ours.
Il était maintenant vingt-deux heures trente, Berthomieu sirotait son armagnac et rien n’était arrivé du ministère où Charles avait pourtant prévenu deux fois qu’on pouvait le trouver toute la soirée au Sarrazin.
Les serveurs étaient respectueusement alignés près de la porte d’entrée pour souligner qu’elle était aussi la porte de sortie. Il fallait partir. Berthomieu se contenta de roter bruyamment et de livrer un ultime commentaire sur la blanquette qu’il avait trouvée un peu trop salée, après quoi il saisit, dans la boîte présentée par la maison, quelques barreaux de chaise qu’il enfourna dans sa poche intérieure et rejoignit Charles dès que ce dernier eut réglé l’addition.
— Ça va venir, mon vieux, ça va venir, dit Berthomieu.
— À cette heure-ci…
Charles était au trente-sixième dessous.
Première déception, il n’y avait pas eu de candidat unique. On avait évoqué Brillard, Sénéchal, Mordreux, Filipetti… Cette élection qu’il espérait facile risquait de se transformer en une course d’obstacles face à des gens qui avaient de réelles qualités.
Berthomieu, lui, le ventre rempli, avait hâte d’aller se coucher, il tapotait ses poches, bon, c’est pas le tout…
— Allez, adieu, Charles.
Il héla un taxi, monta. Puis, parce qu’il lui restait un peu de savoir-vivre, il crut bon, tandis qu’il s’éloignait, de baisser sa vitre et de hurler :
— Et ne vous laissez pas frapper par les autres candidats, que diable ! Ce sont des ânes, ils ne vous arrivent pas à la cheville. Vous les enterrerez tous !
Il est vrai que Charles avait sur ses concurrents un avantage considérable : la question fiscale était au cœur de ses préoccupations politiques depuis le début de sa carrière. En vérité, il n’avait plaidé contre les fraudeurs qu’en plaidant contre l’impôt, la dénonciation de « l’inquisition fiscale » était depuis toujours son fonds de commerce. Présider une commission chargée de traquer le contrevenant serait, s’il était élu, une contorsion délicate, mais ce ne serait pas la première fois qu’il procéderait à un revirement politique. Il aimait à rappeler que c’est le changement de stratégie qui avait fait le succès des guerres napoléoniennes.
Il retourna sur ses pas, frappa à la vitre du Sarrazin, un serveur vint ouvrir, Charles voulait s’assurer qu’aucun message n’était arrivé à son intention. Non, rien, on avait hâte d’aller se coucher.
Charles était très déprimé. Alphonse avait interrogé son secrétariat pour demander « respectueusement » s’il y avait du nouveau. Avoir à se dédire devant ce jeune homme lui était indifférent, mais que cela compromette davantage encore l’avenir de ses filles le rendait triste à mourir.
— Ah, te voilà !
Allez savoir pourquoi, Hortense gardait toujours un bol de soupe au chaud dans le four, elle devait avoir de lointaines origines paysannes.
— Que dirais-tu d’un…
— Ne m’emmerde pas avec ta soupe !
Charles accrocha son chapeau, repoussa sa femme qui était « toujours dans ses pattes », entra dans sa chambre et claqua la porte. Il ne ferma pas l’œil de la nuit, on élisait Brillard, on ne lui proposait même pas un strapontin dans la commission, des élections-surprises survenaient, il était battu, lessivé, rincé, il finissait dans la rue…
Il se réveilla en nage vers quatre heures, passa le reste du temps à fixer les fissures du plafond. Il quitta sa chambre vers sept heures, les filles se levaient vers onze heures, on interdisait le bruit dans la maison.
Hortense, dans le salon, se redressa dès qu’elle vit son mari et lui adressa son plus fier sourire.
— Bien dormi, mon loup ?
Charles ne répondit même pas.
— Ah, tiens, hier soir…
Hortense lui tendit un pneumatique. Arrivé la veille, à vingt heures.
— Tu étais fourbu, je n’ai pas voulu t’ennuyer avec le travail.
C’est ainsi que Charles Péricourt découvrit qu’il était élu à la présidence de la commission parlementaire contre l’évasion fiscale.
28
Gustave était arrivé à l’Atelier quasiment à l’aube. Davantage pour se calmer les nerfs que pour faire quelque chose. Il passa un moment à discuter avec l’homme de ménage, se fit raconter une nouvelle fois ce trajet Paris-Mantes dans la Blue Train Special, dommage que ce type ne dispose que de deux cents mots de vocabulaire, « formidable » et « sacrément rapide », « quelle impression ! », « et une douceur ! »… Quelle andouille, il aurait voyagé dans l’Orient-Express, il aurait dit les mêmes choses.
En fait, Robert ne l’avait aperçue qu’une seule fois, cette satanée voiture. Et d’assez loin, même, elle passait simplement dans la rue. Quand Joubert abordait le sujet, il devait se creuser la tête pour trouver quelque chose à dire…
Le job à l’Atelier aéronautique lui plaisait beaucoup. On faisait le ménage la nuit, ce qui lui permettait de baiser Léonce en début de matinée et d’aller aux courses l’après-midi. Une fille faisait les bureaux d’études de l’étage. À lui le rez-de-chaussée, les ateliers et les réserves. Joubert avait insisté : « Nous faisons ici un travail de haute précision. Je veux un espace propre comme un sou neuf. » Robert se contentait d’un coup de balai très superficiel, les poussières finissaient sous les machines. Après deux rapides allers-retours de serpillière, il vidait au sol des bouteilles entières de détergent pour que l’odeur se répande partout, en entrant on avait vraiment l’impression que c’était impeccable. Moyennant quoi, Robert occupait l’essentiel de son temps à jouer aux cartes avec les gardiens de nuit en attendant, le matin, l’arrivée du personnel et l’heure de rentrer à la maison.