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Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]

Электронная книга - «Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]». Краткое содержание книги:

Il est là, au-dessus d’eux depuis un an, ombre menaçante, sourde et muette. Tous attendent un signe, un message de ses occupants. Vont-ils envahir la Terre, sont-ils bienveillants ou hostiles ? Nul ne le sait. Le vaisseau ne part pas, et les Voyageurs se taisent…
Jusqu’à cette étrange nuit. La nuit du rêve. On apprend alors pourquoi ils sont venus. Ils proposent aux hommes ce que seuls les dieux possèdent : l’éternité.
L’éternité… mais à quel prix ? Il n’y en a qu’un sur dix mille pour s’interroger. Et refuser. Matt Wheeler, par exemple. Qui voit ses collègues, ses amis, et jusqu’à sa propre fille, se transformer en êtres qui ne sont plus tout à fait humains.
Résister ? Mais comment ? Comment sauver l’humanité ?
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Sur la suggestion de Tyler, ils cachèrent le Hummer dans le garage d’une station-service. Murdoch souhaitant passer la nuit sur place, ils s’installèrent dans l’hôtel, vide, dont les fenêtres donnaient sur les débris éparpillés du Serveur. L’orage noircissait le ciel et les couloirs de l’hôtel vibraient au son du lointain tonnerre.

Murdoch partit chercher de quoi faire un repas à peu près décent et Tyler resta dans sa chambre à ruminer le problème du jeune sergent.

Sans doute aurait-il dû le prévoir. Murdoch avait été technicien dans sa vie « d’avant », et donc plus loyal envers les armes qu’il ne l’avait été envers les entités abstraites qu’il servait : le pays, l’armée, la Défense nationale. Des valeurs auxquelles il devenait de plus en plus difficile de se raccrocher. Et dernièrement, Murdoch avait sombré dans une sorte de pessimisme renfrogné.

Fallait-il s’en étonner ? Il n’y avait plus de lois à respecter. Plus de modèle auquel se conformer. Plus rien n’appartenait à personne. Le laxisme régnait en maître.

C’était une pensée glaçante. Tyler avait passé sa vie à jouer les funambules sur le fil qui séparait la santé mentale de la démence, et à apprendre ce que Sissy, dans les limbes de sa folie, avait oublié : l’importance des apparences.

Les sains d’esprit évoluaient dans un monde de commedia dell’arte. Il était de bon ton de se farder, d’entrer dans la peau de son personnage de bal masqué. Être incapable de tenir son rôle, se présenter sans costume, sans fard, revenait à être mis séance tenante au ban de la société. Et à être classé parmi les fous.

Mais maintenant… c’était comme si la pesanteur n’agissait plus, comme si toute chose solide s’était détachée de la Terre. Dans un monde vide, qui jugeait ? Où se situait la frontière entre le bien et le mal ? Comment distinguait-on la nuit du jour ?

Nous sommes nus, sur cette planète, songea le colonel. Plus de costume. Plus de fard. Dieu nous vienne en aide.

Il somnola quelque temps, allongé sur le couvre-lit, et se réveilla avec une violente migraine.

Murdoch revint, un sac plein de conserves et de bouteilles d’eau minérale dans les bras. Il posa le tout sur la table et prit une serviette dans la salle de bains pour s’éponger. Il dégoulinait de la tête aux pieds. Le ciel noir s’était déchiré.

— C’est drôle, dit-il, dans les autres villes qu’on a traversées, on rencontrait toujours au moins une ou deux personnes. Ici, on jurerait que c’est une ville fantôme. Pas un chat dans les rues. Un moment, j’ai cru entendre de la musique. Mais je n’ai pas pu découvrir d’où elle venait. Avec la pluie…

Il s’essuya vigoureusement les cheveux. La fenêtre, ouverte à l’espagnolette, laissait entrer un filet d’air froid et humide.

Du coin de l’œil, il regarda Tyler.

— À propos, colonel, vous avez vu le Serveur ?

Tyler se redressa.

— Le Serveur ? Eh bien ?

— Eh bien il fait quelque chose de bizarre.

— Nous l’avons pulvérisé. Que pourrait-il bien être en train de faire ?

— Mon colonel, le Serveur que nous avons détruit est plus ou moins en train de se reconstituer.

A. W. Murdoch précéda Tyler jusqu’à la réception où le colonel, posté rigidement devant la vitre éclatée, observa sur la route les restes du Serveur… La suie noire commençait à refluer, comme balayée par un imperceptible souffle, vers l’endroit où s’était tenu le Serveur et y formait déjà un petit tas informe et détrempé.

Murdoch n’avait pas été surpris de voir le Serveur se recomposer. La technologie des Voyageurs semblait utiliser des éléments subordonnés mais indépendants – les octaèdres, éléments du vaisseau ; les Serveurs, qui dérivaient des octaèdres… et toute cette poussière qui n’était autre que les constituants du Serveur, mobiles et suffisamment intelligents pour se restructurer dans leur agencement d’origine.

Et ces microbes qui avaient infecté tout le monde. Il y avait gros à parier qu’eux aussi étaient des machines, microscopiques mais douées d’intelligence. Il devait exister une faille, dans leur invincibilité – un niveau de désagrégation où le Serveur, par exemple, ne pourrait se reconstituer – mais ce n’était certainement pas avec un malheureux missile qu’ils pourraient l’atteindre.

Un coup d’épée dans l’eau, songea Tyler. On aurait dû se douter.

Mais Tyler ne s’était douté de rien, et Tyler était tout bonnement horrifié. Il restait là, immobile, se contentant de secouer la tête. Murdoch s’approcha prudemment de lui.

— Colonel ?

— Est-ce dangereux ? demanda Tyler. Sommes-nous en danger ? Peut-être devrions-nous partir d’ici.

— Je ne pense pas que ce soit utile. Nous ne l’avons probablement pas endommagé. Je doute même que nous l’ayons contrarié. Si ces choses étaient rancunières, il y a longtemps qu’on serait morts.

Il se sentit vaguement coupable de sa brusquerie et tenta aussitôt de compenser.

— Nous devrions remonter, mon colonel. La pluie se rabat par ici ; vous allez être mouillé. On va se préparer quelque chose de chaud. Et j’ai trouvé des bières, au supermarché.

Quand Tyler avait pris la décision de partir sur les routes, ils avaient emporté une plaque chauffante, des casseroles, une poêle et des couverts en plastique. À l’étage, Murdoch brancha la plaque et commença à faire cuire les œufs. Une odeur de beurre chaud se répandit bientôt dans la pièce.

Tyler ouvrit une bière et se planta devant la fenêtre. Son comportement était réellement singulier, par instants, songea Murdoch.

Depuis plusieurs semaines déjà, il s’était rendu compte que le moteur du colonel Tyler ne tournait pas toujours rond. Il devait y avoir un vice de fabrication quelque part. Et alors ? Il n’était pas le seul dans ce cas. Peut-être tous les sains d’esprit avaient-ils accepté la proposition de vie éternelle. Il fallait sans doute être complètement frappé pour parcourir le continent en tirant sur ces statues.

Il en était venu à comprendre que Tyler vivait dans un monde d’ordres qu’on donne, de lois auxquelles on obéit, de limites qu’on respecte – un monde aussi fragile que l’œuf qui s’étalait dans la poêle, et aussi impossible à reconstituer. Alors, bien sûr, l’adaptation était difficile.

— De sa vie, mon père ne m’a donné qu’un seul conseil, dit Murdoch. Et c’était de jouer avec les cartes qu’on m’a distribuées. Je crois qu’il avait pris ça d’une chanson. Oh dear Abby… Mais il avait raison, non ? Colonel, on a un jeu dégueulasse en main. Mais on n’est pas encore morts.

Tyler s’écarta de la fenêtre.

— Vous ne m’avez jamais parlé de votre père, monsieur Murdoch.

— Il n’y a pas grand-chose à en dire.

— Que faisait-il ?

— Il cultivait de la marijuana dans le comté de Mendocino.

— Oh ! C’est vrai ?

— Rigoureusement authentique.

— C’était un dealer ?

— Disons plutôt un bootlegger. C’est plus dans l’esprit.

Tyler demeura pensif quelques secondes.

— Il a dû vous haïr quand vous vous êtes engagé dans l’armée.

— Il n’a pas exactement sauté de joie. Mais il m’a dit que c’était ma vie, et que je me devais de commettre mes propres erreurs. Quand je suis monté dans le car, à Ukiah, il m’a dit : « Au moins, arrange-toi pour ne tuer personne ! »

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