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Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]

Электронная книга - «Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]». Краткое содержание книги:

Il est là, au-dessus d’eux depuis un an, ombre menaçante, sourde et muette. Tous attendent un signe, un message de ses occupants. Vont-ils envahir la Terre, sont-ils bienveillants ou hostiles ? Nul ne le sait. Le vaisseau ne part pas, et les Voyageurs se taisent…
Jusqu’à cette étrange nuit. La nuit du rêve. On apprend alors pourquoi ils sont venus. Ils proposent aux hommes ce que seuls les dieux possèdent : l’éternité.
L’éternité… mais à quel prix ? Il n’y en a qu’un sur dix mille pour s’interroger. Et refuser. Matt Wheeler, par exemple. Qui voit ses collègues, ses amis, et jusqu’à sa propre fille, se transformer en êtres qui ne sont plus tout à fait humains.
Résister ? Mais comment ? Comment sauver l’humanité ?
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— Ce n’est pas cela qui nous arrêtera.

— Non, mon colonel. Mais je préférerais malgré tout attendre la fin de la tempête.

Tyler le regarda d’un œil torve.

— Quelque chose vous retient dans cette ville ?

— Sûrement pas, mon colonel.

Murdoch commençait à transpirer.

— La communauté, insista Tyler. Une présence humaine.

— Mon colonel ?

Ce connard avait-il des dons de voyance, maintenant ?

— Nous avons besoin d’une radio pour reformer une communauté, monsieur Murdoch. Peut-être serions-nous plus efficaces si nous étions en nombre. Soyons honnêtes : la discipline entre nous n’est plus qu’un mot vide de sens. Nous gardons le langage, mais par pure habitude. Vous ne me respectez pas en tant qu’officier supérieur.

Murdoch fut pris au dépourvu.

— Ce n’est pas ce que…

— Vous n’y êtes pour rien. Sur la route, nous ne sommes que deux hommes, tout simplement. Toutes les structures se sont effondrées. J’aurais dû le comprendre quand j’ai parlé au Président. Il se promenait dans le parc Lafayette, monsieur Murdoch, le col de sa chemise ouvert. Le monde est la proie de l’anarchie. Et l’anarchie, par définition, n’a pas de structure. Croyez-vous que nous ayons perdu totalement nos structures, monsieur Murdoch ? Est-ce si grave que cela ?

— Je… je l’ignore.

— Si nous étions plus nombreux…

— Oui, mon colonel.

— C’est comme si nous avions abandonné notre peau, nous aussi. La peau des convenances. La peau de la bonne conduite. Soudain, nous sommes à nu ; nos nerfs sont à vif. À la plus petite provocation, en fait, on pourrait dire ou faire n’importe quoi.

— Oui, mon colonel.

Murdoch prit conscience à cet instant que son amitié avec le colonel Tyler se dépouillait, elle aussi ; que le vernis d’amabilité s’était dissous là, dans cette pièce, révélant une peur nauséeuse et réciproque.

Après dîner, il quitta le colonel et s’empressa de sortir dans la ville sombre. Il devait retrouver Soo et il était déjà tard.

Il n’eut aucun mal à trouver le Roxy. C’était un de ces cinémas miteux de province dont l’auvent dégouttait de pluie sur le trottoir. Murdoch passa en trombe devant le guichet vide et entra dans le hall que Soo avait éclairé.

Elle l’attendait sur le seuil de l’auditorium, toujours dans son T-shirt jaune, une main sur la hanche. Un seul regard sur elle et Murdoch se sentit brusquement faiblir.

Il y avait un sacré bout de temps qu’il n’avait pas été en compagnie féminine. Il en avait les genoux qui flageolaient ; pire qu’un adolescent à son premier rendez-vous. Soo n’était que courbes et sourires et il avait envie de la soulever dans ses bras, de la sentir contre lui. Soo… quel nom curieux. Il se le répéta. Deux fois. Trois fois. Seigneur, pria-t-il, ayez pitié d’un pauvre soldat.

— Tu t’es rasé, remarqua-t-elle.

Il hocha la tête, pivoine.

— Il n’y a plus de pop-corn dans l’appareil, mais j’ai des Cocas dans une glacière. Le film est prêt à partir. C’est Quarante-Deuxième Rue. On peut le regarder depuis la salle de projection. Allez, viens, A. W. !

Incapable de proférer le moindre son, il la suivit à l’étage.

Entre deux bobines, elle parlait d’elle-même tandis que Murdoch écoutait, fasciné, en proie à une poussée de fièvre hormonale.

— Je ne suis pas née ici. Je suis née à soixante kilomètres d’ici. À Tucum Wash, exactement. On ne peut pas vraiment dire que ce soit une ville ; à part la station-service et la poste… Il fallait faire cinquante kilomètres tous les jours pour aller à l’école. Je détestais ce patelin. Je suppose que ce n’est pas original. Tout le monde doit détester sa ville natale – surtout si on vient d’un petit bled paumé comme Tucum Wash. Aussi, quand j’ai fini le lycée, je suis venue ici pour chercher du boulot. À Loftus, absolument, et c’est pas la peine de sourire. Des lumières, la grande ville, quoi… J’imagine que tu as roulé ta bosse un peu partout. Mais je t’assure, A. W., que je n’ai jamais cherché à aller ailleurs qu’à Loftus. On n’est pas si mal, ici. Je travaillais au supermarché, à la caisse, et deux soirs par semaine au Royaume du sandwich, dans le centre commercial. Je me débrouillais pas mal, tu sais. Je me nourrissais de plateaux-repas et je m’amusais bien. J’avais un petit copain. Il s’appelait Dean Earl. Il est parti, évidemment… Pas besoin de faire cette tête, je t’assure. Dean ne comptait pas tellement, pour moi. Sauf que tous les vendredis soir ou bien le samedi, il venait au Roxy. J’adore le cinéma. Je ne regarde jamais les films en vidéo. C’est comme de regarder un timbre-poste. Et puis tu n’as pas l’odeur. Tu vois ce que je veux dire ? Est-ce que tu as jamais senti un cinéma, vraiment ? Les gens pensent que c’est le pop-corn, mais ils se trompent. En été, il y a l’air conditionné qui te tombe sur le dos ; ça sent le skaï froid et la sueur ; les gens arrivent en transpirant, leur veste sur l’épaule, ils s’essuient la figure avec des mouchoirs, et ils attendent que l’air glacé leur rafraîchisse le dos. Et quand tout le monde est bien frais, les lumières s’éteignent et le film commence. Évidemment, je ne peux pas recréer tout ça. Mais quand les gens ont commencé à partir, tu sais, à partir pour de bon, je n’ai pas pu m’empêcher de penser au Roxy et au plaisir que j’aurais d’y venir toute seule. Et c’est ce que j’ai fait. Tu penses peut-être que je suis dingue. Mais on est drôlement bien ici, crois-moi. C’est pas la même chose, mais ça me rappelle le bon temps. C’est vrai, finalement, je suis peut-être dingue. A. W., laisse-moi mettre le projecteur en route ! Tu as les mains toutes froides. Tu es encore trempé comme une soupe. Tu as pris la pluie, non ? Tu grelottes. Tu veux sécher tes habits ? Tu sais, j’avais prévu que tu serais mouillé. Je suis allée chercher des affaires au supermarché après qu’on s’est rencontrés, ce matin. Ça devrait être ta taille, à peu près. Je me suis dit : Je parie qu’A. W. va braver la pluie. Il a une tête à ça. Retire ta chemise. Pas la mienne, la tienne ! Bon, O.K. La mienne aussi, si tu veux…

Plus tard, Murdoch se sentit obligé de parler de lui, à son tour.

Ils partageaient un matelas sur le sol de ce qui avait été le bureau du directeur du cinéma Roxy. Elle était nue dans la lumière morose, assise en tailleur dans un nid de couvertures moelleuses. Murdoch la contemplait avec émerveillement. Cinq minutes plus tôt, ils avaient été unis par une passion si intense que Murdoch avait eu l’impression qu’ils fusionnaient, qu’ils se fondaient l’un en l’autre. L’osmose. À présent, elle s’était écartée de lui, un peu distante. Elle souriait, toutefois, esquissée en contre-jour par la lueur diffuse tombant d’un Velux sale rincé par la pluie. Il était minuit passé à la montre de Murdoch.

Il éprouva le besoin de se justifier.

Il lui parla de sa vie à Ukiah, de son départ de la maison, de son engagement, de son attirance pour la mécanique. Il lui expliqua comment il avait appris le fonctionnement des petites armes, leur entretien, leurs faiblesses et leurs atouts. Une arme était un mécanisme complexe sur lequel un simple geste – la pression d’une gâchette, par exemple – entraînait des conséquences d’une gravité extrême : l’expulsion d’une balle, la mort d’un homme, la victoire ou la défaite d’une bataille. Mais seulement si tout était harmonieux ; seulement si l’arme était correctement entretenue, bien sèche ici, bien huilée là. Les armes captivaient son imagination. Dans un monde où Murdoch avait souvent tendance à se perdre, elles étaient une carte sur laquelle il savait se repérer.

Soo écoutait attentivement ; quand elle commença à montrer des signes de lassitude, il s’empressa de changer de sujet.

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