Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]
- Автор: Уилсон Роберт Чарльз
- Год: 2006
- Язык: французский
- Год: Gallimard
- ISBN: 2-07-030639-9
- Переводчик: Geneviève Blattmann
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]». Краткое содержание книги:
Jusqu’à cette étrange nuit. La nuit du rêve. On apprend alors pourquoi ils sont venus. Ils proposent aux hommes ce que seuls les dieux possèdent : l’éternité.
L’éternité… mais à quel prix ? Il n’y en a qu’un sur dix mille pour s’interroger. Et refuser. Matt Wheeler, par exemple. Qui voit ses collègues, ses amis, et jusqu’à sa propre fille, se transformer en êtres qui ne sont plus tout à fait humains.
Résister ? Mais comment ? Comment sauver l’humanité ?
Elle chercha le mot.
— … vide.
Avec l’ongle de son index, elle traça un ovale sur sa vitre embuée. Elle y ajouta deux yeux, des cils, une bouche boudeuse. Un autoportrait, songea Matt.
— Je me suis installée au Crown Motel. Celui près des quais, après le ferry.
Matt tourna à droite au carrefour suivant, en direction d’un mur épais de brouillard et de pluie.
— Tu aurais pu trouver mieux qu’un motel. Regarde Tom Kindle…
— La chambre est assez grande pour moi. Et il y a une kitchenette ; je peux cuisiner. Je me débrouille.
La pluie virait à la neige fondue, de nouveau. Matt ralentit devant un panneau indiquant CROWN MOTEL ; la voiture dérapa sur une plaque de givre. Il s’aperçut alors qu’ils n’avaient pas rencontré d’autre voiture sur leur chemin. Pas une seule depuis qu’ils étaient partis de chez Tom Kindle.
La chambre de Beth était éclairée. Pour trouver la porte, la nuit, expliqua-t-elle.
— C’est un peu désert, sur ce grand parking.
Elle inclina la tête vers lui.
— Vous voulez voir mon chez-moi ?
— Il vaut mieux pas que je ne m’attarde pas ; l’état des routes ne va pas s’améliorer.
— Raccompagnez-moi au moins jusqu’à l’entrée.
Il accepta… encore qu’il ne semblât pas très raisonnable de quitter l’abri de la voiture.
Beth s’était installée dans une chambre du rez-de-chaussée. Au numéro 112. La porte n’était même pas fermée à clé.
— Jetez simplement un coup d’œil, dit-elle. Et dites-moi que c’est agréable. Mon Dieu, ce serait bien que quelqu’un me dise une chose comme ça.
Matt entra dans la pièce. Il y faisait chaud ; le radiateur marchait à fond. Elle avait décoré cette suite ordinaire de reproductions de tableaux bon marché – des aquarelles, des pastels de chats, de paysages. Un quilt, manifestement fait main, un peu grossier, recouvrait le lit. Elle suivit son regard.
— C’est la seule chose que j’aie emporté de la maison. Je dors avec depuis que je suis toute petite. C’est ma grand-mère qui l’a fait.
Elle s’assit sur le lit et passa doucement la main sur le quilt.
— Faut-il toujours que je vous appelle docteur Wheeler ? Tout le monde, ce soir, vous appelait Matt.
— Tu le peux aussi, bien sûr.
— Matt… Vous pouvez passer la nuit ici, si vous voulez.
Bien qu’il se soit plus ou moins attendu à cette proposition, il en fut malgré tout surpris, et même choqué.
— À cause de la pluie, ajouta-t-elle. Il fait un temps à ne pas mettre un chien dehors.
Elle commença à déboutonner son chemisier.
— Je ne vois pratiquement plus Joey. Il passe son temps à jouer avec cette saloperie de radio chez Kindle. En soi, ce n’est pas très grave… Je veux dire, j’ai pas touché le gros lot, avec Joey. Mais c’est le seul qui m’ait jamais dit que… enfin, qui me disait que j’étais jolie.
Elle s’interrompit une seconde pour jauger sa réaction.
— Personne d’autre ne me l’a jamais dit.
Son chemisier glissa sur ses épaules. Elle avait une peau parfaite, toute lisse, toute rose, des seins petits, à peine plus gros que ceux d’une enfant. Quelques taches de rousseur descendaient jusqu’à la naissance de sa poitrine. Pourquoi ne pouvait-il rien dire ? Il avait l’impression d’avoir la bouche scellée. Il était muet.
MINABLE, proclamaient les petites lettres bleues sur son épaule.
— J’ai vingt ans, dit-elle. Je suppose que vous m’avez vue nue depuis mes dix ans. Mais vous ne m’avez jamais dit si vous me trouviez jolie. J’imagine que les docteurs ne font jamais de compliments de ce genre. Matt… Matthew… vous me trouvez jolie ?
— Beth, je ne peux pas rester ici.
Elle fit glisser la fermeture de son jean et le retira, puis se réinstalla sur le lit. Elle croisa ensuite les mains sur son ventre, dans un geste étrangement prude.
— Je ne sais pas pourquoi je joue cette connerie de numéro.
Son regard était implorant.
— C’est dur d’être toujours toute seule. La ville est vide. Ce n’est pas exactement que les gens ne sortent plus de chez eux, mais… je crois vraiment qu’ils sont absents. Et je ne comprends pas ce qu’il leur est arrivé. Et je suis allongée, là, et je pense à tout ça et ça me fait peur. Ça me rend triste et ça me fait peur. Et je ne voudrais pas être seule. Vous ne pouvez vraiment pas rester ?
— Je suis désolé.
— C’est aussi simple que ça ?
— Ce n’est pas simple.
Pas simple du tout. Elle avait vingt ans de moins que lui… mais il n’était pas vieux, et Beth n’était plus une enfant, et sa nudité ne le laissait pas indifférent, peu s’en fallait. Il n’avait partagé son lit avec personne depuis cette fameuse nuit d’août, avec Annie. Et Beth avait raison, à propos de la ville : elle était vide, c’est vrai, et il y avait de quoi avoir peur. La chaleur d’un autre être humain aurait un effet magique par une froide nuit d’hiver.
Mais elle était vulnérable, et beaucoup trop en demande. Accepter son invitation pourrait avoir des conséquences imprévisibles.
Elle eut un petit sourire embarrassé.
— Vous dites la vérité ?
Elle le regarda avec insistance, remarquant peut-être le renflement éloquent de son jean.
— Je suppose que vous dites la vérité, oui. Vous avez envie de rester mais vous pensez que ça peut être… dangereux ? C’est ça ?
Il approuva de la tête.
— C’est vrai, dit-elle. Je suis très dangereuse.
Elle s’étira sur le lit en un geste langoureux, sensuel.
— J’ai peut-être un peu trop bu…
— Je crois que tu n’es pas la seule.
— Ou peut-être que je ne suis qu’une petite traînée qui aime bien montrer son cul – comme me le disait mon père.
Les routes étaient glacées ; la pluie était glacée. C’était une nuit de glace et de ténèbres.
Une maison noire et vide l’attendait. Rachel n’était pas là.
Il espéra qu’elle dormait dans un endroit bien chaud, en cette nuit de réveillon.
Mais le réveillon était passé, songea-t-il. On était le 25 décembre depuis minuit. Noël.
À midi, la pellicule de glace qui recouvrait les rues avait presque entièrement fondu.
Matt se rendit sur la place de la mairie et se posta une fois de plus devant le Serveur.
Il portait son manteau et l’écharpe que Celeste lui avait tricotée, à une époque qui semblait désormais enfouie dans un repli de la préhistoire. L’herbe gelée, blanche de givre, craquait sous ses pieds.
Il s’approcha tout près de l’imposante statue noire. Il aurait pu la toucher. S’il en croyait Rachel, le colosse pouvait parler. Mais où était sa bouche, dans ce cas ? Pouvait-il le voir, au moins ? Avait-il seulement des yeux ? Savait-il qu’il était là, devant lui ?
Sans doute.
Il commença par l’injurier. Par le traiter de tous les noms : d’intrus, de monstre, de putasserie de monument de pierre sans cœur dédié à toute la cruauté gratuite dont la Terre avait été témoin.
Il dut se faire violence pour ne pas le frapper, parce qu’il ressentait son invulnérabilité, parce qu’il devinait l’inanité d’un tel geste. À quoi bon se meurtrir les poings contre cette surface rigide ?
Il l’insulta jusqu’à ce qu’il ne reste plus en lui qu’une haine muette.
Le silence qui suivit était presque choquant.
Il attendit de retrouver sa voix qu’il avait écorchée, cassée.
— Dis-moi, murmura-t-il. Dis-moi ce que tu sais. Dis-moi ce que nous devons faire pour survivre.