Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem
- Автор: Феваль Поль Анри
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem». Краткое содержание книги:
Pistolet déchargeait déjà la charrette. Quand Mme Landerneau revint, la charrette était vide.
Pistolet prit la vrille et pratiqua cinq ou six trous à la paroi gauche, après s’être couché au fond bien commodément et avoir pris la mesure de l’endroit où portait sa tête.
La marchande le regardait faire et demandait de temps en temps avec une curiosité croissante:
– Quoi que vous allez brocanter, monsieur Clampin? C’est trop drôle!
– Pas de secrets pour vous, la petite mère, répondit Pistolet. Vous en êtes une moitié de moi-même, quoi! C’est le commencement de l’opération. Est-ce qu’on voit les trous en dehors?
– Pas beaucoup.
– Virez un petit peu l’embarcation, qu’on juge l’effet.
Quand les trous, pratiqués à la vrille, se trouvèrent en face de la porte, Pistolet commanda halte, et y appliqua ses yeux en dedans.
– On sera là en loge grillée, dit-il joyeusement. Au paillasson, maintenant!
– C’est pour mettre sous vous, le paillasson, monsieur Clampin?
– Non, idole, c’est pour mettre sur moi.
– Et pour quoi faire, monsieur Clampin?
– Pour empêcher les différents légumes de m’étouffer à la fleur de mon âge, ma compagne.
– Des légumes! fit Clémentine. Ah çà! ah çà! expliquez-vous! je suis sur le gril, moi, dites donc!
– Mame Landerneau, prononça gravement le gamin, vous allez participer à une anecdote curieuse, et ça vous fera plaisir, plus tard, de vous rappeler ces instants. Les commencements de notre connaissance que nous allons nouer ensemble indélébile se mélangent à un travail honorable. Ça portera bonheur à not’félicité. Voilà l’ordre et la marche du secret: ayez la bonté d’écouter attentivement.
La marchande était tout oreilles. Pistolet reprit en lui envoyant un baiser:
– Moi, dessous, pas vrai! Dessus, le paillasson; et encore pardessus, les légumes. Est-ce clair?
– Et après?
– Après, vous prenez vos brancards et la rue Saint-Honoré jusqu’au passage Saint-Roch, dont il a été mention, vous entrez dans le passage et vous stationnez devant la porte de la Grande-Bouteille, qu’est un cabaret, tenu par un citoyen nommé Joseph Moynet, en ayant soin que le côté gauche de votre voiture soit tourné vers l’entrée du marchand de vins, à cette fin, que moi, dans mon confessionnal, je puisse y jeter, à l’intérieur, le coup d’œil de l’amitié… comprenez-vous?
– Oui, répondit la marchande.
– Et qu’en dites-vous?
– Que vous êtes rudement malin, mais…
Clémentine hésitait.
– Mais, quoi? demanda Pistolet.
– C’est que… on dit comme ça que vous flânez pas mal autour de la rue de Jérusalem, monsieur Clampin.
Le gamin sauta hors de la voiture et croisa ses bras sur sa poitrine.
– Clémentine, dit-il avec une noble tristesse, adieu pour toujours! Ma tendresse au vis-à-vis de vous égalait vos attraits: je m’en prive, prêt à tout, excepté d’être insulté dans mon honneur par les femmes!
Il se dirigea vers la porte.
Mme Landerneau se lança sur lui et l’entoura de ses robustes bras.
– Je n’y ai pas cru, monsieur Clampin! s’écria-t-elle. C’est les mauvaises langues. On fera tout ce que vous voudrez!
Pistolet résista un instant, mais enfin l’émotion l’emporta et il remonta dans la charrette en disant:
– Vous l’emportez, idole, mais souvenez-vous que je préférerais la mort à être méprisé par celle qu’on aime!
Il se coucha; Clémentine, repentante et zélée, lui étendit le paillasson sur le dos. Au moment où les légumes amoncelés cachaient déjà le paillasson, une voix avinée cria dans la cour:
– Mame Landerneau! oh hé!
– Tiens! fit Pistolet, voici Trente-troisième. Je lui ai gagné dix-huit sous au bouchon, ce matin. Amour, dites-lui qu’il se donne la peine d’entrer.
– Je vais me coucher, femme, dit le chiffonnier à la porte du hangar. Tu sais, le Pistolet en est, décidément; je l’ai surpris, ce matin. Fais-lui bonne mine, on lui jettera une boulette, un soir, au clair de la lune.
– C’est bon, gronda la marchande. N’y a que les voleurs qu’en veulent aux gendarmes.
– Ayez pas peur, monsieur Clampin, ajouta-t-elle quand le chiffonnier eut disparu, Je ne veux plus de cet homme-là; il me fait peur… et si vous en étiez, après? Je m’y mettrais, quoi! jusqu’au cou, pour pas me séparer d’un jeune homme, que je me sens capable de le suivre partout, comme Orphée aux Enfers!
– Pas besoin, répondit le gamin à travers ses trous de vrille. Allons sauver la victime du tyran! En route!
Clémentine, entièrement subjuguée, s’attela et l’équipage partit.
Il s’arrêta, selon les instructions de Pistolet, juste devant la porte du cabaret de la Grande-Bouteille, et Clémentine se mit à ranger ses choux en criant:
– À deux sous les gros tas d’escarole! navets, poireaux, carottes!
Pistolet était à son poste.
Il pouvait voir l’intérieur du cabaret, sombre et sale où trois ou quatre couples de joueurs battaient des cartes noirâtres en buvant du vin violet.
Au comptoir, il y avait une femme de mauvaise mine qui ravaudait une paire de chaussettes en loques.
Sans faire semblant de rien, Clémentine regardait aussi de tous ses yeux.
Jusqu’à présent, elle n’apercevait ni le tyran ni la victime.
Il régnait dans le cabaret une sorte de crépuscule, incessamment assombri encore par la fumée des pipes. Au-dessous de la fenêtre principale, un soupirail vitré laissait sourdre une lueur.
L’attention de Pistolet fut attirée tout de suite par cette lueur.
À force de regarder, il distingua à travers les vitres enfumées du soupirail des ombres qui se mouvaient.
La véritable industrie du maître de la maison devait être là et non point dans la salle du rez-de-chaussée à demi vide.
Pistolet se demandait déjà comment il pourrait pénétrer dans cet antre. Son imagination travaillait.
Il fut distrait par l’entrée en scène d’un personnage qui sortit lentement de l’ombre au fond de la salle commune et se dirigea vers la porte.
Tout d’abord, Pistolet se dit:
– C’est le marchef.
Mais, à mesure que le personnage avançait, le doute venait et Pistolet pensa:
– Si c’est le marchef, il est rudement changé.
Quand le personnage atteignit le seuil et parut en pleine lumière, Pistolet affirma:
– Ce n’est pas le marchef.
C’était un vieillard, non pas chétif, mais voûté, cassé et marchant avec une peine extrême. Il portait des lunettes vertes, habillées de soie sur le côté, et un large garde-vue de la même couleur.
Les lunettes garnies et la visière pouvaient être un déguisement, mais il était bien difficile de feindre cette décrépitude.
Le vieillard descendit les deux marches qui étaient au-devant de la porte et s’approcha de la charrette pour tâter les salades.
Pistolet cessa de le voir parce que, désormais, il était trop près.