Citadelle
- Автор: де Сент-Экзюпери Антуан
- Год: 2009
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Citadelle». Краткое содержание книги:
Aussi ma libert� n'est que l'usage des fruits de ma contrainte, qui a seul pouvoir de fonder quelque chose qui m�rite d'�tre d�livr�. Et celui-l� que je vois libre dans les supplices puisqu'il refuse d'abjurer, et puisqu'il r�siste en soi-m�me aux ordres du tyran et de ses bourreaux, celui-l�, je le dis libre, et l'autre qui r�siste aux passions vulgaires je le dis libre aussi, car je ne puis juger comme libre celui qui se fait l'esclave de toute sollicitation quand bien m�me ils appellent libert�, la libert� de se faire esclaves.
Car si je fonde l'homme, je d�livre de lui des d�marches d'homme, si je fonde le po�te je d�livre des po�mes, et si je fais de toi un archange je d�livre des paroles ail�es et des pas s�rs comme d'un danseur.
CII
Je me m�fie de celui qui tend � juger d'un point de vue. Comme de celui-l� qui, se trouvant ambassadeur d'une grande cause, s'y �tant soumis, se fait aveugle.
S'agit de r�veiller en lui l'homme, quand je parle. Mais je me m�fie de son audience. Elle sera d'abord habilet�, ruse de guerre, et il dig�rera ma v�rit� pour la soumettre � son empire. Et comment lui reprocherais-je cette d�marche quand sa grandeur naissait de celle de sa cause?
Celui-l� qui m'entend et avec qui je communique de plain-pied et qui ne dig�re point ma v�rit� pour en faire la sienne et s'en servir au besoin contre moi, celui-l� que je dis parfaitement �clair�, c'est en g�n�ral qu'il ne travaille point, n'agit point, ne lutte point, et ne r�sout point de probl�me. Il est quelque part, lampion inutile luisant pour soi-m�me et pour le luxe, fleur la plus d�licate de l'empire, mais st�rile d'�tre trop pure.
Alors se pose le probl�me de mes rapports et de mes communications et de la passerelle entre cet ambassadeur d'une cause autre que la mienne, et moi-m�me. Et du sens de notre langage.
Car il n'est de communication qu'� travers le dieu qui se montre. Et de m�me que je ne communique avec mon soldat qu'� travers le visage de l'empire qui est pour l'un et l'autre signification, de m�me celui qui aime ne communique � travers les murs qu'avec celle-l� qui est de sa maison et qu'il lui est donn� d'aimer bien qu'absente et bien qu'endormie. S'il s'agit de l'ambassadeur d'une cause �trang�re et si je pr�tends avec lui jouer plus haut qu'au jeu d'�checs et rencontrer l'homme � cet �tage o� la rouerie se trouve domin�e et o�, m�me si nous nous �treignons dans la guerre nous nous estimons et respirons en pr�sence l'un de l'autre comme de ce chef qui r�gnait � l'est de l'empire et qui fut l'ennemi bien-aim�, je ne l'aborderai qu'� travers l'image nouvelle, laquelle sera notre commune mesure.
Et s'il croit en Dieu, et moi de m�me, et s'il soumet son peuple � Dieu, et moi le mien, nous nous abordons � �galit� sous la tente de tr�ve dans le d�sert, maintenant au loin nos troupes � genoux, et nous pouvons, nous rejoignant en Dieu, prier ensemble.
Mais si tu ne trouves point quelque dieu qui domine il n'est point d'espoir de communiquer car les m�mes mat�riaux ont sens dans son ensemble et sens diff�rent dans le tien, de m�me que les pierres semblables font, selon l'architecte, un autre temple et comment saurais-tu t'exprimer quand victoire signifie pour toi sa d�faite et signifie pour lui sa victoire?
Et je compris, sachant que rien d'�non�able n'importe, mais seule la caution qui est en arri�re et dont l'�nonc� se r�clame ou dont il transporte le poids, sachant que l'usuel ne provoque point de mouvement de l'�me ni du c�ur et que le �pr�te-moi ta bouilloire�, s'il peut agiter l'homme, c'est � cause d'un visage l�s�, comme si par exemple bouilloire �tait de ta patrie int�rieure et signifiait le th� aupr�s d'elle apr�s l'amour, ou si elle �tait dehors et signifiait opulence et faste� Je compris donc pourquoi nos r�fugi�s berb�res r�duits aux mat�riaux, sans n�ud divin qui noue les choses, incapables avec ces mat�riaux, m�me fournis � profusion, de b�tir l'invisible basilique dont ils n'eussent �t� que pierres visibles, descendaient au rang de la b�te dont la seule diff�rence est qu'elle n'acc�de pas � la basilique et borne ses maigres joies � la maigre jouissance des mat�riaux.
Et je compris pourquoi tant les �mut le po�te que fournit mon p�re, quand il chanta tout simplement les choses qui retentissent les unes sur les autres.
Et les trois cailloux blancs de l'enfant: richesse plus grande que tant de mat�riaux en vrac.
CIII
Mes gardes-chiourme en savent plus long sur les hommes que n'en savent mes g�om�tres. Fais-les agir et tu jugeras. Ainsi du gouvernement de mon empire. Je puis bien h�siter entre les g�n�raux et les gardes-chiourme. Mais non entre ceux-l� et les g�om�tres.
Car il ne s'agit point de conna�tre les mesures ni de confondre l'art des mesures avec la sagesse, �connaissance de la v�rit�, disent-ils. Oui. D'une v�rit� laquelle permet les mesures. Et certes tu peux maladroitement te servir de ce langage inefficace pour gouverner. Et tu prendras laborieusement des mesures abstraites et compliqu�es que tu eusses simplement pu prendre en sachant danser, ou surveiller les ge�les. Car les prisonniers sont des enfants. Ainsi des hommes.
CIV
Ils assi�geaient mon p�re:
�Il est � nous de gouverner les hommes. Nous connaissons la v�rit�.�
Ainsi parlaient les commentateurs des g�om�tres de l'empire. Et mon p�re leur r�pondait:
�Vous connaissez la v�rit� des g�om�tres�
��Eh quoi? n'est-ce pas la v�rit�?
��Non�, r�pondait mon p�re.
�Ils connaissent, me disait-il, la v�rit� de leurs triangles. D'autres connaissent la v�rit� du pain. Si tu le p�tris mal il n'enfle pas. Si ton four est trop chaud il br�le. S'il est trop froid la p�te englue. Bien que de leurs mains sorte un pain craquant et qui te fait les dents joyeuses, les p�trisseurs de pain ne viennent cependant point solliciter de moi le gouvernement de l'empire.
��Peut-�tre dis-tu vrai des commentateurs des g�om�tres. Mais il est des historiens et des critiques. Ceux-l� ont d�montr� les actes des hommes. Ils connaissent l'homme.
��Moi, dit mon p�re, je donne le gouvernement de l'empire � celui-l� qui croit au diable. Car, depuis le temps qu'on le perfectionne, il d�brouille assez bien l'obscur comportement des hommes. Mais certes le diable ne sert de rien pour expliquer des relations entre des lignes. C'est pourquoi je n'attends point des g�om�tres qu'ils me montrent le diable dans leurs triangles. Et rien de leurs triangles ne les peut aider � guider les hommes.
��Tu es obscur, lui dis-je, crois-tu donc au diable?
��Non�, dit mon p�re.
Mais il ajouta:
�Car que signifie croire? Si je crois que l'�t� fait m�rir l'orge je ne dis rien qui soit fertile ni critiquable puisque j'ai d'abord d�nomm� �t� la saison o� l'orge m�rit. Et ainsi des autres saisons. Mais si j'en tire des relations entre les saisons, comme de conna�tre que l'orge m�rit avant l'avoine, je croirai en ces relations puisqu'elles sont. Peu m'importent les objets reli�s: je m'en suis servi comme d'un filet pour saisir une proie.�
Et mon p�re ajoutait:
�Il en est ici comme de la statue. Imaginerais-tu que pour le cr�ateur il s'agisse de la description d'une bouche, d'un nez ou d'un menton? Non, certes. Mais du seul retentissement de tels objets les uns sur les autres, lequel retentissement sera par exemple douleur humaine. Et lequel par ailleurs il est possible de te faire entendre car tu communiques non avec les objets mais avec les n�uds qui les nouent.
�Le sauvage croit seul, ajouta mon p�re, que le son est dans le tambour. Et il adore le tambour. Un autre croit que le son est dans les baguettes, et il adore les baguettes. Un dernier croit que le son est dans la puissance de son bras et tu le vois qui se pavane le bras en l'air. Tu reconnais, toi, qu'il n'est ni dans le tambour, ni dans les baguettes, ni dans les bras et tu d�nommes v�rit� le tambourinage du tambourineur.