Citadelle
- Автор: де Сент-Экзюпери Антуан
- Год: 2009
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Citadelle». Краткое содержание книги:
Ma contrainte est c�r�monial de l'amour.
XCVIII
Si ton amour n'a point l'espoir d'�tre re�u, tu dois le taire. Il peut couver en toi s'il est silence. Car il cr�e une direction dans le monde et toute direction t'augmente qui te permet de t'approcher, de t'�loigner, d'entrer, de sortir, de trouver, de perdre. Car tu es celui qui doit vivre. Et il n'est point de vie si nul dieu pour toi n'a cr�� de lignes de force.
Si ton amour n'est point re�u et qu'il devient vaine supplication comme de r�compense � ta fid�lit�, et qu'il n'est point de ta force d'�me de te taire, alors, s'il est un m�decin fais-toi gu�rir. Car il ne faut point confondre l'amour avec l'esclavage du c�ur. L'amour qui prie est beau, mais celui qui supplie est d'un valet.
Si ton amour se heurte � l'absolu des choses comme d'avoir � franchir l'imp�n�trable mur d'un monast�re ou de l'exil, alors remercie Dieu si celle-l� t'aime en retour, bien qu'en apparence sourde et aveugle. Car il est une veilleuse allum�e pour toi dans le monde. Et peu m'importe que tu ne puisses t'en servir. Car celui-l� qui meurt dans le d�sert est riche d'une maison lointaine, bien qu'il meure.
Car si je b�tis de grandes �mes et que je choisisse la plus parfaite pour la murer dans le silence, nul, te semble-t-il, n'en re�oit rien. Et cependant voici qu'elle ennoblit tout mon empire. Quiconque passe au loin se prosterne. Et naissent les signes et les miracles.
Alors s'il est amour vers toi, bien qu'inutile, et amour en retour de ta part, tu marcheras dans la lumi�re. Car grande est la pri�re � laquelle seul r�pond le silence, s'il se trouve qu'exist� le dieu.
Et si ton amour est re�u et si des bras s'ouvrent pour toi, alors prie Dieu qu'il sauve cet amour de pourrir, car je crains pour les c�urs combl�s.
XCIX
Et pourtant, comme j'avais aim� la libert� qui fit mon c�ur retentissant, et comme j'eusse vers� mon sang pour la conqu�rir, et comme j'ai observ� lumineux le regard des hommes qui luttaient pour cette conqu�te (comme par ailleurs j'ai vu sinistres et moutonneux comme un b�tail et vulgaires de c�ur vers les provisions, ceux dont on suspendait la ration dans l'�table, et qui, le groin lev�, devenaient porcs autour de l'auge).
Comme ainsi j'ai vu la flamme de la libert� faire resplendir les hommes, et la tyrannie les abrutir.
Et comme il n'est point de ma d�marche de rien abandonner de moi, et que je m�prise les bazars d'id�es, sachant que si les mots ne rendent point compte de la vie, ce sont les mots qu'il faut changer et que si tu te trompes, bloqu� dans une contradiction sans issue, c'est la phrase qu'il faut rompre, et qu'il te faut d�couvrir la montagne d'o� la plaine se montrera claire.
D�couvrant ici � la fois que seules sont grandes les �mes qui furent fond�es, et forg�es, et b�ties en forteresses par la contrainte et par le culte et par le c�r�monial qui est � la fois tradition et pri�re et obligation non discut�e.
Et que seules sont belles les �mes fi�res qui n'acceptent point de plier, tiennent les hommes droits dans les supplices, libres de soi et de ne point abjurer, donc libres de soi et choisissant et d�cidant, et �pousant celle-l� qu'ils aiment contre la rumeur de la multitude ou la disgr�ce du roi.
Il me vint que contrainte ni libert� n'avaient de sens.
Car aucun de mes mouvements n'est � refuser, bien que les mots qui les signifient se tirent la langue.
Si donc tu emprisonnes selon une id�e pr�con�ue et s'il se trouve que tu en emprisonnes beaucoup (et peut-�tre les pourrais-tu emprisonner tous, car tous charrient une part de ce que tu condamnes, comme le serait d'emprisonner les d�sirs ill�gitimes, et des saints eux-m�mes iraient en prison), c'est que ton id�e pr�con�ue est mauvais point de vue pour juger des hommes, montagne interdite et sanglante qui d�partage mal et te force d'agir contre l'homme lui-m�me. Car celui-l� que tu condamnes, sa belle part pourrait �tre grande. Or, il se trouve que tu l'�crases.
Et si tes gendarmes, lesquels n�cessairement sont stupides, et agents aveugles de tes ordres et de par leur fonction � laquelle tu ne demandes point d'intuition mais bien au contraire refuses ce droit, car il s'agit pour eux, non de saisir et de juger mais de distinguer selon tes signes, si tes gendarmes re�oivent pour consigne de classer en noir et non en blanc � car il n'est pour eux que deux couleurs � celui-l� par exemple qui fredonne quand il est seul ou doute quelquefois de Dieu ou b�ille au travail de la terre ou en quelque sorte pense, agit, aime, hait, admire ou m�prise quoi que ce soit, alors s'ouvre le si�cle abominable o� d'abord te voil� plong� dans un peuple de trahison dont tu ne sauras point trancher assez de t�tes, et ta foule sera foule de suspects, et ton peuple d'espions, car tu as choisi un mode de partage qui passe non en dehors des hommes, ce qui te permettrait de ranger les uns � droite et les autres � gauche, op�rant ainsi �uvre de clart�, mais � travers l'homme lui-m�me, le divisant d'avec lui-m�me, le faisant espion de soi-m�me, suspect de soi-m�me, tra�tre de soi-m�me, car il est de chacun de douter de Dieu par les nuits chaudes. Car il est de chacun de fredonner dans la solitude ou de b�iller au travail de la terre, ou � certaines heures, de penser, agir, aimer, ha�r, admirer ou m�priser quoi que ce soit au monde. Car l'homme vit. Et seul t'appara�trait comme saint, sauv� et souhaitable celui dont les id�es seraient d'un ridicule bazar et non mouvements de son c�ur.
Et comme tu demandes � tes gendarmes de d�pister de l'homme ce qui est de l'homme lui-m�me et non de tel ou tel, ils y mettront leur z�le, le d�couvriront de chacun, puisqu'il s'y trouve, s'�pouvanteront des progr�s du mal, t'�pouvanteront par leurs rapports, te feront partager leur foi en l'urgence de la r�pression et, quand ils t'auront converti, te feront b�tir des cachots pour y enfermer ton peuple entier. Jusqu'au jour o� tu seras bien oblig�, puisque eux aussi sont des hommes, de les y enfermer eux-m�mes.
Et si tu veux un jour que des paysans labourent tes terres dans la bont� de leur soleil, que des sculpteurs sculptent leurs pierres, que des g�om�tres fondent leurs figures, il te faudra bien changer de montagne. Et, selon la montagne choisie, tes bagnards deviendront tes saints, et tu �l�veras des statues � celui-l� que tu condamnais � casser des pierres.
CI
Me vint donc la notion de pillage � quoi j'avais toujours pens� mais sans que Dieu m'e�t �clair� sur elle. Et certes je savais qu'est pillard celui-l� qui brise le style en profondeur pour en tirer des effets qui le servent, effets louables en soi car il est du style de te les permettre, lequel est fond� pour que les hommes y puissent charrier leurs mouvements int�rieurs. Mais il se trouve que tu brises ton v�hicule sous pr�texte de v�hiculer, � la fa�on de celui-l� qui tue son �ne par des charges qu'il ne saurait supporter. Alors que par des charges bien mesur�es tu l'exerces au travail et qu'il travaillera d'autant mieux qu'il travaille d�j�. Donc celui qui �crit contre les r�gles je l'expulse. Qu'il se d�brouille pour s'exprimer selon les r�gles car alors seulement il fonde les r�gles.
Or il se trouve que l'exercice de la libert�, quand elle est libert� de la beaut� de l'homme, est pillage comme d'une r�serve. Et certes ne sert de rien une r�serve qui dort et une beaut� due � la qualit� de la matrice mais que tu ne sortiras jamais du moule pour l'exposer � la lumi�re. Il est beau de fonder des greniers o� s'engrangent les graines. Ils n'ont de sens pourtant que si ces graines tu les y puises pour les disperser en hiver. Et le sens du grenier c'est le contraire du grenier qui est ce lieu-l� o� tu fais rentrer. Il devient le lieu dont tu fais sortir. Mais un langage maladroit est seul cause de la contradiction, car entrer ou sortir sont mots qui se tirent la langue quand il s'agissait simplement de dire non: �Ce grenier est lieu o� je fais rentrer� � quoi cet autre logicien te r�pondra avec raison: �C'est le lieu dont je fais sortir�, quand tu dominais leur vent de paroles, absorbais leurs contradictions et fondais la signification du grenier en le disant escale des graines.