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Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:

Les Essais - Livre II
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204. Voilà comment, des trois principales écoles de philosophie, deux font expressément profession de doute et d'ignorance; et dans la troisième, qui est celle des dogmatiques291, il est aisé de voir que la plupart n'ont pris le visage de l'assurance que pour avoir meilleure mine. Ils ne se sont pas tant souciés de nous établir quelque certitude que de nous montrer jusqu'où ils avaient pu aller dans cette chasse à la vérité : « les savants supposent plus qu'ils ne savent.» [Tite-Live Annales ou Histoire romaine XXVI, XXII, 14]

205. Timée ayant à instruire Socrate de ce qu'il sait des dieux, du monde et des hommes, se propose d'en parler comme le ferait n'importe qui, et considère que cela suffit, du moment que ses explications sont aussi probables que celles d'un autre, car les véritables explications ne sont ni à sa portée, ni à celle d'aucun humain. C'est ce que l'un de ses disciples a ainsi imité :« Je m'expliquerai comme je le pourrai. Mais en m'écoutant, ne croyez pas entendre Apollon sur son trépied, et ne prenez pas ce que je dis pour des histoires véritables ; faible mortel, je cherche, par des conjectures, à découvrir le vraisemblable » [Cicéron Tusculanes I, 9] Il a dit cela au sujet du mépris de la mort, qui est un sujet naturel et à la portée de tous. Ailleurs, il l'a traduit en reprenant les termes mêmes de Platon : « Si, en discourant sur la nature des dieux et l'origine du monde, je ne puis atteindre le but que je me suis fixé, n'en soyez pas étonnés ; car souvenez-vous que moi qui vous parle, et vous qui jugez, nous sommes des hommes. Et si je ne dis que des choses probables, ne me demandez rien de plus292. » [Platon Œuvres complètes, tome X : Timée, Critias 30 d]

206. Aristote nous assène d'ordinaire un grand nombre d'opinions et de croyances différentes pour leur opposer la sienne et nous montrer combien lui est allé plus loin, comment il a approché de plus près la vraisemblance. On ne peut juger en effet de la vérité d'après l'autorité et les témoignages des autres. C'est pour cela qu'Épicure évita soigneusement de faire figurer dans ses écrits des opinions étrangères aux siennes. Aristote est le « prince » des dogmatiques, et pourtant c'est lui qui nous apprend que savoir beaucoup conduit à douter encore plus. On le voit souvent s'envelopper volontairement293 d'une obscurité si épaisse et si impénétrable qu'il est impossible d'y déceler quelle est son opinion : c'est en somme du « pyrrhonisme » sous une forme affirmative294.

207. Voici ce que dit Cicéron qui nous explique l'opinion d'autrui par la sienne : « Ceux qui voudraient savoir ce que nous pensons personnellement sur chaque chose poussent trop loin la curiosité. Ce principe philosophique, qui consiste à disputer de tout sans décider de rien, d'abord établi par Socrate, repris par Arcésilas, affirmé par Carnéade, est encore en vigueur de nos jours. Nous sommes de ceux qui disent que le faux est toujours mêlé au vrai, et qu'il lui ressemble tellement qu'il n'y a aucun signe en eux qui permette de juger et de décider en toute certitude. »

208. Pourquoi donc la plupart des philosophes (et pas seulement Aristote) ont-ils affecté d'être difficiles à lire, sinon pour mettre en valeur la vanité de leur sujet, et exciter la curiosité de notre esprit, en lui donnant pour toute pitance cet os creux et décharné à ronger ? Clitomachos affirmait qu'il n'avait jamais réussi à comprendre, en lisant les écrits de Carnéade, quelle était l'opinion de l'auteur. Pourquoi Épicure a-t-il évité la facilité dans son œuvre, et pourquoi a-t-on surnommé Héraclite « le ténébreux » ? L'obscurité est une monnaie que les savants utilisent comme ceux qui font des tours de passe-passe, pour dissimuler la faiblesse de leur science, dont la sottise humaine se contente fort bien.

Son langage obscur l'a rendu célèbre chez les Grecs295,

Surtout auprès des sots, qui préfèrent ce qui n'est pas clair

Et qu'ils croient comprendre sous un langage énigmatique.

[Lucrèce De la Nature I, 639-41]

 

209. Cicéron reproche à certains de ses amis d'avoir consacré à l'astrologie, au droit, à la dialectique et à la géométrie plus de temps que ces sciences ne le méritaient ; il disait que cela les détournait des devoirs de l'existence, plus utiles et plus honorables. Les philosophes cyrénaïques méprisaient la physique aussi bien que la dialectique. Zénon, au tout début de sa République déclarait que tous les arts libéraux étaient inutiles.

210. Chrysippe disait que ce que Platon et Aristote avaient écrit sur la Logique, ils l'avaient écrit par jeu et à titre d'exercice, et il ne pouvait pas croire qu'ils aient pu traiter sérieusement d'une discipline aussi vaine. Plutarque dit la même chose de la Métaphysique, Épicure l'aurait dit aussi de la Rhétorique, de la Grammaire, de la Poésie, de la Mathématique, et de toutes les autres sciences, sauf de la Physique. Socrate pense la même chose de toutes les sciences, sauf de celle des mœurs et de la vie. Quelle que fût la chose sur laquelle on l'interrogeait, il ramenait toujours en premier lieu celui qui l'interrogeait à parler de la façon dont il avait vécu et dont il vivait, et c'est cela qu'il examinait et jugeait, estimant que tout ce qu'on peut apprendre d'autre est secondaire et superflu. « Je fais peu de cas de cette culture qui ne rend pas vertueux ceux qui la possèdent296. [Juste Lipse Politiques, I, 10]

211. La plupart des domaines du savoir ont ainsi été dédaignés par les savants eux-mêmes. Mais ils n'ont pas considéré qu'il était hors de propos de distraire leur esprit et de l'appliquer à des choses qui n'offraient aucune solidité profitable. Et les uns ont considéré Platon comme dogmatique, les autres comme sceptique, d'autres encore estiment qu'il a été l'un sur certains sujets, et l'autre sur certains autres. Celui qui dirige ses dialogues, Socrate, s'emploie à toujours susciter la discussion et à ne jamais l'arrêter ; il n'est jamais satisfait, et dit qu'il n'a pas d'autre science que celle d'opposer des objections.

212. Homère, l'auteur favori des Anciens, a donné leurs fondements à toutes les écoles philosophiques, les mettant toutes sur un même pied et montrant ainsi à quel point il était indifférent à la voie que nous pourrions choisir. On dit que Platon inspira six écoles différentes. C'est pourquoi, à mon avis, jamais enseignement ne fut aussi hésitant et moins dogmatique que le sien. Socrate disait que les sages-femmes, quand elles choisissaient ce métier de faire engendrer les autres, renonçaient du même coup à engendrer elles-mêmes ; et que lui-même, ayant reçu des dieux le titre de « sage-homme », s'était aussi dépouillé, physiquement et mentalement, de la faculté d'enfanter. Il disait qu'il se contentait d'aider et d'apporter ses secours à ceux qui engendraient, en préparant leurs organes, en lubrifiant leurs conduits, en facilitant l'issue de l'accouchement, en jugeant de la viabilité de l'enfant, en le nommant, le nourrissant, l'emmaillotant, le circoncisant, et en exerçant et manipulant son esprit aux risques et périls d'autrui.

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