La Vie rêvée d'Ernesto G.
- Автор: Guenassia Jean-Michel
- Серия: Epub commercial #18
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: Asohar - TAZ
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «La Vie rêvée d'Ernesto G.». Краткое содержание книги:
Dans le vestibule, il remarqua, seul signe d’ordre de cet appartement bouleversé, que le courrier avait continué à arriver, la femme de ménage de madame Marchova l’avait déposé sur la desserte, en piles régulières, il y en avait onze. Elle n’avait rien rangé ni remis en état et n’avait pas dû se donner trop de mal, à en juger par la couche de poussière qui recouvrait les meubles et les filaments qui se soulevaient sur son passage.
Il sonna à la porte du rez-de-chaussée, entendit madame Marchova crier : « J’arrive, un moment, j’arrive », mais elle mit plusieurs minutes à lui ouvrir. La vieille femme était courbée et accrochée à sa canne, le dos en point d’interrogation, elle réussit avec peine à redresser la tête et lui sourit.
– Oh, Édouard, je suis si contente de vous voir. J’ai tellement mal. Vous ne pouvez pas savoir. Je n’ai pas la force de monter vous voir.
– N’essayez pas, madame Marchova, cela ne servirait à rien, mon cabinet est ailleurs maintenant. Il y a un médicament qui serait efficace mais je ne sais pas où le trouver en ce moment. Je vais m’en occuper. Tenez, je vous ai apporté le loyer.
Joseph déposa une liasse de couronnes sur la table.
– Je reviendrai dès que possible.
En sortant de l’immeuble, sa caisse sous le bras, Joseph réalisa que son père n’était jamais retourné chez lui après la mise à sac de son appartement. Il resta immobile dans la rue Kaprova dans le soir qui venait, envahi d’une chaleur qui le suffoquait. Il voulait juste se rapprocher de son père, se retrouver un peu aussi, mais on lui avait tout pris. Tout.
Les assassins étaient aussi des voleurs.
Ce fut la dernière fois que Joseph retourna dans l’appartement familial.
Joseph fut admis au Parti communiste tchécoslovaque le 26 juin 1945, il ne posa aucune question et aucun des responsables ne s’en posa à son sujet. Une bonne recrue, sympathisant de la première heure recommandé par Pavel, membre de longue date. Joseph connaissait la doctrine. Il ne comprenait pas comment il pouvait exister une seule personne sur cette terre meurtrie qui ne soit pas d’accord pour en finir avec l’exploitation éhontée de l’homme par l’homme. Comment pouvait-on ne pas partager ces idées ?
Quand il s’exprima lors de la réunion qui statua sur son adhésion, il fit sourire les participants par sa vision toute médicale du communisme. Le capitalisme était une maladie latente comme la rougeole ou la grippe, véhiculée par l’égoïsme, la cupidité et l’avidité, le bon traitement était la solidarité entre les hommes et le désintéressement ; le Parti mettrait en place le principe fondamental de prophylaxie et d’hygiène sociale : de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins ; le vaccin s’appelait justice et progrès social.
– Pas stupide, dit le secrétaire de cellule, ni complètement faux, un peu original.
Joseph ne fut pas le seul à adhérer, loin de là. En deux ans, plus d’un million de Tchèques rejoignirent, volontairement et avec enthousiasme, le parti de la résistance aux nazis. En finir avec les exploiteurs et les inégalités, le moment était venu pour les travailleurs de prendre leur destin en main et de rêver d’une alternative au vieux monde qui s’écroulait.
Tereza adhéra aussi. Christine hésita : en France, elle aurait adhéré mais ici, elle ne comprenait pas un mot de ce qui se disait aux réunions, ils parlaient tellement vite, et même si sa nouvelle amie lui traduisait, elle voulait d’abord maîtriser la langue avant de s’engager.
Joseph trouva immédiatement un poste à Motol. On manquait de spécialistes en biologie, la direction lui demanda de développer le service de maladies infectieuses, Motol était l’hôpital de ses études, plusieurs de ses anciens condisciples y travaillaient et, au bout de quelques semaines, c’était comme s’il n’avait jamais quitté ces lieux. Il se sentait chez lui.
Les services vétérinaires du ministère de l’Agriculture le sollicitèrent dès son arrivée. Une maladie mystérieuse entraînait des convulsions et paralysait le train arrière des porcs qui mouraient en nombre. Joseph se mit à arpenter la Bohême en tous sens. Les nombreux élevages étaient décimés par un virus qui s’attaquait au système gastro-intestinal, essentiellement au début de l’engraissement, et atteignait le système nerveux. Il détecta une variante endémique de la maladie de Teschen et découvrit qu’une grande partie du cheptel était atteint. Heureusement, le virus n’était pas toujours pathogène, il passa près de deux ans à mettre au point un vaccin mais le nettoyage régulier à grande eau des étables fut le meilleur traitement qu’il proposa.
Entre Pavel et Tereza, cela ne traîna pas. Ils s’étaient trouvés. Une chance comme il en arrive une fois dans une vie ou au grand maximum deux (pour les plus chanceux), c’était une osmose, et cette douce euphorie se cumulait, se confondait avec la mue inéluctable du pays, aventure tout aussi excitante, nous allons être vraiment heureux.
Tereza se trouvait tellement bien chez Pavel qu’elle y restait de plus en plus souvent, passait chez elle pour se changer et finit par s’y installer trois semaines après leur rencontre. C’était la pagaille ; la cuisine prit des airs de champ de bataille, il y eut des tiraillements sur la façon de comprendre et d’appliquer la division marxiste du travail. Pavel commit l’erreur de demander à Christine de s’occuper de quelques tâches ménagères sous le double prétexte qu’il avait besoin de recueillement pour venir à bout de son livre et qu’elle ne faisait rien hormis apprendre du vocabulaire et tenter de se dépêtrer de cette grammaire alambiquée. Elle remplissait des heures durant les cahiers d’écolier que Tereza lui donnait et s’entraînait avec patience aux subtilités infinies des déclinaisons, genres et substantifs tchèques.
– Tu es sérieux, Pavel ?
– Tu as le temps, ça nous rendra service.
– Est-ce que tu m’as bien regardée ?
– Dans une république socialiste, les femmes et les hommes travailleront de la même façon.
– Raison de plus pour te mettre à la vaisselle.
Un appartement se libéra dans l’immeuble voisin, Joseph et Christine y emménagèrent aussitôt. Les difficultés du quotidien soudain effacées, il ne resta plus que l’amitié. Ils se voyaient désormais pour le plaisir.
Joseph voulut faire venir leurs affaires restées à Chamonix mais il fut effaré du prix qu’on lui réclamait. Il décida qu’ils iraient les chercher à leur prochain voyage, ils furent obligés d’acheter d’autres vêtements.
Trois mois plus tard, Pavel et Tereza invitèrent Joseph et Christine à dîner. C’était la première fois qu’ils n’étaient que tous les quatre, ils avaient une grande nouvelle à leur annoncer et voulurent absolument qu’ils la devinent. Joseph pensa que Pavel avait enfin terminé son livre.
– Quand même pas, j’ai besoin d’un an pour tout taper et corriger.
Christine imagina que Tereza s’était décidée à reprendre ses études.
– J’ai hésité mais je n’ai plus le courage.
– Tu as été nommé ambassadeur ? essaya Joseph.
– Ça va venir, je ne m’inquiète pas.