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Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)

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Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)
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La défaite à Séville avait sonné le glas des illusions françaises dans le siècle. Au début du Mundial en Espagne, le 13 juin, le Premier ministre Pierre Mauroy avait annoncé la dévaluation du franc et les premières mesures de rigueur. En cet été 1982, la France ravalait sa superbe de nation indocile et rebelle et s’alignait toute honte bue sur le modèle allemand.

1983

21 mars 1983

Le passage de la lumière à l’ombre

Le récit homérique fut vite écrit. On décrivit l’inéluctable ralliement à la réalité ; ou, en plus sombre, la soumission au capitalisme incarné par le diable à deux têtes, Thatcher et Reagan. On glosa sur la vacuité des « visiteurs du soir » ; sur la volte-face de Laurent Fabius ; la solidité de Pierre Mauroy ; la lucidité de Jacques Delors. L’Histoire est toujours écrite par les vainqueurs.

C’est mars 1983 et non mai 1981 qui consacra l’authentique et décisif avènement de la gauche au pouvoir ; le changement pour de vrai ; le passage de l’ombre à la lumière, ou de la lumière à l’ombre. Mai 1981 n’avait été qu’une ultime tentative des politiques français – qu’ils s’appellent Giscard, Chirac ou Mitterrand – de restaurer la France de 1945, et son État-providence et dirigiste. Mais ceux-ci s’étaient succédé au pouvoir sans comprendre que les bouleversements économiques (abolition des frontières en Europe, fin de l’étalon-or, prix du pétrole, etc.), mais aussi la décapitation par Mai 68 de la structure hiérarchique qui donnait sa colonne vertébrale à la société française, avaient rendu cette Restauration aussi impossible que s’était avérée celle de la Monarchie capétienne après la Révolution et l’Empire.

Les aristocrates revenus d’émigration sont restés célèbres pour « n’avoir rien appris ni rien oublié » ; François Mitterrand, qui aimait tant nos anciens rois, avait connu un exil du pouvoir aussi long qu’eux, entre le retour du général de Gaulle en 1958, et son entrée à l’Élysée en mai 1981. C’est un homme du passé qui succédait au moderniste Giscard, pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur quand, après la désacralisation giscardienne, le nouvel élu redonna sa majesté à la fonction présidentielle ; le pire, pour l’inculture économique, jusqu’au dédain, des anciennes élites de la IIIe République, dont Mitterrand fut le dernier héritier. Il aimait à se faire photographier avec le chapeau mou et l’écharpe rouge que Léon Blum avait rendus célèbres. Si les institutions gaulliennes lui donnèrent une durée dont Blum n’a jamais bénéficié, Mitterrand réédita l’erreur originelle de son glorieux modèle qui avait déjà en 1936 différé une dévaluation qui s’imposait, et relancé trop vite, à partir d’une industrie nationale vieillie et sclérosée, une demande intérieure qui fera la joie des exportateurs étrangers. En deux ans et trois dévaluations successives du franc, mais à chaque fois trop tardives et trop restreintes, l’industrie française ne put jamais reconquérir sa compétitivité sans cesse affaiblie par la préférence pour l’inflation manifestée par les partenaires sociaux français, ouvriers et patronaux, et le fameux « grain à moudre » d’André Bergeron, le leader de Force ouvrière.

Pour briser le « mur de l’argent » sur lequel s’étaient fracassées les expériences de la gauche au pouvoir en 1924 et en 1936, Mitterrand avait pris la précaution de nationaliser tout le système bancaire. Mais il n’avait pas pris celle d’abolir la loi du 3 janvier 1973 afin de retrouver les anciennes facilités permises par le « circuit du Trésor », qui conduisait jadis gratuitement des coffres de la Banque de France aux investissements de l’État, sans passer par ceux des banques qui, privées ou publiques, continueraient à défendre les intérêts de leurs dirigeants et de leur « milieu » de financiers.

Par ailleurs, Mitterrand était depuis l’après-guerre un atlantiste loyal et un Européen convaincu ; il souhaitait apaiser ses relations avec l’oncle Sam déjà agacé par la présence de ministres communistes au gouvernement ; il mettait l’alliance avec l’Allemagne au-delà de toute autre considération. Il lui importait de ne pas briser les liens avec elle, même si le mépris arrogant du chancelier Schmidt, qui en pinçait pour Giscard et n’avait pas de mots assez durs pour dénoncer « l’archaïsme économique keynésien des socialistes français », ne l’avait pas ravi. Le président français s’entendrait mieux avec le conservateur Helmut Kohl qui lui succéderait dès 1982.

Mitterrand refusa jusqu’au bout d’arracher le corset du système monétaire européen qui attachait notre monnaie au Deutsche Mark. Un système de changes fixes, dont les ajustements âprement négociés permettaient à chaque fois aux Allemands de laisser un peu d’air à la monnaie française pour que son industrie ne coule pas, mais jamais assez pour qu’elle combatte à armes égales avec sa puissante rivale. Depuis dix ans, comme l’avait confié cyniquement le comte Otto Lambsdorff (ministre de l’Économie outre-Rhin) à Jean-Pierre Chevènement, « le SME fonctionnait comme un système de subventions à l’industrie allemande ».

Le « changement » n’ayant pas frappé aux bonnes portes, Mitterrand et la gauche se condamnaient à s’incliner devant la « réalité ». Tout le soin des communicants mitterrandiens fut alors d’orchestrer un de ces faux débats dont ils avaient le secret entre l’« Europe » et l’« Albanie », entre la soumission au capitalisme et la misère derrière des frontières étanches. Les fameux « visiteurs du soir » (grands patrons amis du président et dignitaires socialistes tels que Fabius ou Bérégovoy) qui échafaudaient une « autre politique » prévoyant la sortie du SME et le flottement du franc, étaient condamnés à faire de la figuration. Le changement de camp du ministre du Budget Laurent Fabius après que le directeur du Trésor, Michel Camdessus, lui eut révélé l’effondrement de nos réserves de devises depuis février 1981, et prophétisé l’apocalypse d’une sortie du SME, avec hausse des taux d’intérêt qui étranglerait les entreprises, chômage massif et intervention du FMI, fut le deus ex machina indispensable d’une pièce qui hésitait entre la tragédie classique et la bouffonnerie. Les socialistes et les Français en général n’avaient rien compris au monde de la finance qui arrivait dans les fourgons de Reagan et Thatcher, un monde dérégulé de joueurs où les monnaies comme les matières premières ou les actions seraient soumises à la loi du marché. Les Français prudents n’osèrent pas parier sur leur monnaie comme le feraient les Anglo-Saxons. Ils se rallièrent donc à la solution qu’ils crurent la plus raisonnable, celle de la haute administration et de Jacques Delors, collant au Mark comme un petit se met derrière son grand frère dans la cour de récréation, pour s’assurer de sa protection en échange de sa soumission. Notre politique monétaire mise ainsi entre les mains de l’Allemagne, la monnaie unique européenne édifiée sur les canons germaniques devint une suite logique, inéluctable.

Derrière le rideau se jouait cependant une autre pièce, mais écrite par les mêmes. C’est l’élite de la gauche française, la crème de la crème, sortie des meilleures écoles, qui tenait la plume. Ils avaient pour nom Lamy, Camdessus, Peyrelevade, Lagayette. Ils entouraient Jacques Delors et Pierre Mauroy. Ils avaient établi un « pacte de fer » entre Matignon et la rue de Rivoli, pour résister à toutes les pressions et à toutes les exigences de l’Élysée, comme le reconnaîtra plus tard Delors. Ils étaient catholiques convaincus et sincères, tendance postconciliaire. Ils avaient renoué avec une conception rebelle et antiétatique, presque anarchiste, du christianisme des commencements. Ils avaient une approche religieuse du libre-échange qui devait « universaliser » l’Humanité et apporter la richesse et le bonheur aux déshérités de la planète, sans oublier la paix. Le protectionnisme était à leurs yeux une immoralité, une œuvre de Satan. Ils vivront comme une récompense divine l’enrichissement des « classes moyennes » dans les « pays émergents », Chine, Inde, Brésil, Turquie, etc. Ils estimeront que les millions d’esclaves dans les pays pauvres et le développement massif du chômage et de la précarité dans les pays riches n’en étaient que des effets collatéraux, inévitables et négligeables. Quelques années plus tard, ils expliqueront avec un rare mépris condescendant qu’à l’heure d’internet et des porte-conteneurs, le protectionnisme est stupide et purement incantatoire. Ils décriront avec une jubilation arrogante ces chaînes de production disséminées dans le monde entier conduisant les pièces détachées venues de partout, et commandées par un ordinateur installé nulle part, vers une usine en Bavière, en Turquie, ou en Inde, où des ouvriers allemands, turcs, marocains, indiens ou chinois les assembleront, avant que ces produits ne retraversent la planète pour être vendus au consommateur anonyme et universel.

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