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tant que la terre durera - tome 3

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tant que la terre durera - tome 3
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Alleluïeff se mit à rire :

— Ne te fâche pas, mon pigeon. On t’obéit. Mais on aime savoir…

Dora s’était assise sur le banc, la tête basse. Elle pleurait. Nicolas s’approcha d’elle.

— J’étais tellement sûre que je le tuerais ! dit-elle.

— Ne restons pas là, dit Zagouliaïeff. Dès demain, à dix heures, rendez-vous chez Dora, afin d’envisager la possibilité d’un nouvel attentat contre Koudriloff. Alleluïeff portera les bombes chez Gédéonoff pour qu’il retire les détonateurs. Compris ?

Et sans saluer personne, il tourna les talons et s’enfonça dans la nuit.

Le lendemain, après de longues discussions, il fut décidé de renoncer à une exécution en pleine rue, à la bombe. Pour surprendre Koudriloff seul, il était indispensable de l’attaquer chez lui. À cet effet, Zagouliaïeff se ferait engager chez le procureur militaire à titre de valet de chambre ou de palefrenier. Dora et Nicolas se présenteraient au domicile de Koudriloff un jour d’audience. Et, à eux trois, ils finiraient bien par abattre « le vieux ».

Il fallut deux semaines de démarches à Zagouliaïeff pour être embauché parmi le personnel de Koudriloff. Une place d’aide-jardinier était vacante. Zagouliaïeff l’obtint par l’entremise d’un horticulteur des environs, révolutionnaire convaincu et fournisseur du procureur militaire. Mais, d’après les instructions de Koudriloff, le jardinier principal avait seul le droit de tailler les buis disposés contre le mur de la maison. Ainsi, Zagouliaïeff ne pouvait-il s’approcher des fenêtres du bureau qui était au rez-de-chaussée. Une fois seulement, profitant d’une absence du jardinier principal, il se faufila le long des massifs, jeta un coup d’œil dans la pièce où Koudriloff dictait le courrier à son secrétaire. Ayant noté la topographie des lieux, il eut une réunion avec Nicolas et Dora pour arrêter définitivement les modalités de l’opération.

Au jour dit, Nicolas devait se rendre chez le procureur en uniforme de scribe du tribunal militaire. (Cet uniforme, Bloch l’avait déjà commandé à un tailleur de ses amis.) Peu après, Dora, déguisée en lycéenne, viendrait se joindre aux solliciteurs parqués dans la salle d’attente. Lorsqu’elle serait en place, Nicolas déclarerait à l’huissier de service qu’il avait un pli urgent pour son Excellence. Koudriloff, abusé par le titre administratif du visiteur, le recevrait probablement sans difficulté. Une fois seul avec le procureur militaire, Nicolas tirerait un revolver de sa poche, foudroierait le bonhomme à bout portant et sauterait par la fenêtre. Zagouliaïeff, posté dans les buissons, protégerait sa fuite. Si le procureur militaire évitait le coup et s’évadait du bureau dans l’antichambre, Dora se précipiterait sur lui et l’abattrait au passage. Enfin, si Koudriloff, par miracle, échappait à ce double attentat et cherchait refuge dans le jardin, Zagouliaïeff le poursuivrait et lui jetterait sa bombe dans les jambes. Sauf par malchance exceptionnelle, le plan ne pouvait pas rater. Les lieux étaient connus. Les armes étaient bonnes. Les mouchards qui défendaient la demeure de Koudriloff n’observaient guère les allées et venues de l’aide-jardinier, et leurs soupçons ne seraient pas éveillés par des personnages aussi notoirement inoffensifs qu’une lycéenne et un scribe du tribunal militaire.

L’uniforme de Nicolas fut prêt dans les derniers jours du mois d’avril. Il l’essaya chez lui, devant la glace, et s’étonna de ne pas se reconnaître dans ce fonctionnaire maigrichon et falot. Se pouvait-il qu’une simple livrée modifiât à ce point l’apparence physique et morale d’un individu ? Sans doute y avait-il, de par le monde, des scribes que Nicolas méprisait sur leur seule mine, mais qui n’étaient ni plus mauvais, ni meilleurs que lui. Et, ce qui était vrai pour un uniforme de scribe, devait l’être pour un uniforme de général. En condamnant un général, on condamnait d’abord l’uniforme. On oubliait l’homme. À la faveur de ce déguisement, Nicolas comprenait soudain toutes sortes d’injustices dont les révolutionnaires se rendaient probablement coupables. Il eut peur de cet accès de pitié tardive. Il refusa d’y réfléchir. Mais, dans la glace, un petit fonctionnaire inconnu, triste, anxieux, le regardait avec une fixité gênante. Ce petit fonctionnaire lui demandait des comptes au nom de tous les fonctionnaires qui étaient tombés et qui tomberaient encore sous les balles et sous les bombes. Rageusement, Nicolas dégrafa son col, déboutonna sa tunique. Toujours trop de pensées avant l’action. Il étoufferait, un jour, dans la forêt de ses rêves. L’attentat contre Koudriloff était prévu pour le 13 mai. Nicolas passa aux Îles la dernière nuit avant l’exécution.

Aux Îles, régnait une fraîcheur humide. Le parfum de l’herbe jeune se mêlait à l’odeur âcre de la mer. Des feux multicolores palpitaient dans les branches nues. Nicolas se dirigea vers ces lumières, pénétra dans une salle de spectacle pleine de monde. Sur la scène, une diseuse, très décolletée, très maquillée, faisait des grâces, ondulait de la hanche. Des bourgeois, des officiers, l’applaudissaient frénétiquement. Nicolas s’assit parmi ces gens bien nourris, bien peignés, écouta leurs rires avec un sentiment d’envie. « J’aurais pu vivre comme eux, manger, dormir, avoir une femme, des enfants, aller aux Îles pour me distraire. J’ai préféré la voie dangereuse. » Il répéta doucement :

« La voie dangereuse. »

Une angoisse laide montait en lui. « Est-ce que j’aurais peur ? Peur de mourir ? Ou peur de tuer ? » Non, il ne craignait pas de mourir. Il ne tenait pas à la vie. Ce qui l’effrayait, c’était la mort de l’autre. De nouveau, la vieille question obsédante barrait sa tête : « De quel droit, moi, Nicolas Arapoff, vais-je supprimer un homme ? » Les réponses classiques ne satisfaisaient plus sa raison : « Un soldat de la révolution peut tout se permettre dans l’intérêt de la révolution. Le bonheur du peuple est une excuse valable aux erreurs que l’on commet en son nom. Un combattant n’a pas de volonté propre. Il exprime la volonté du Parti. » Eh bien, le peuple, le Parti, ne suffisaient pas à justifier le meurtre de Koudriloff. Au-dessus du peuple, au-dessus du Parti, il y avait Dieu. Dieu ordonnait-il que Nicolas devînt un justicier ? De toutes ses forces, Nicolas souhaitait qu’un signe irrécusable le renseignât sur la pensée de Dieu. Il interrogeait la scène, la salle, comme pour y découvrir une approbation secrète à la mission qu’il avait acceptée. Les verres tintaient. Un bouchon de champagne claqua sec au milieu des rires. Les serveurs flottaient dans un cercle de visages congestionnés. Dans le verre de thé que Nicolas tenait à la main, nageaient des pastilles de lumière. « Dois-je tuer vraiment ? N’est-ce là que mon désir ou le désir de Dieu ?… » Une tzigane, vêtue de haillons verts et rouges, harnachée de médailles d’or, la face sombre, la bouche souple, chantait :

Dis-moi, pourquoi t’ai-je rencontré ?

Pourquoi suis-je amoureux de toi ?…

Nicolas ferma les yeux, et, brusquement, sur le fond flamboyant de ses paupières, se dessina la figure blafarde et boursouflée de Koudriloff. Un filet de sang coulait hors des narines béantes. Les lèvres écartées laissaient voir une rangée de dents mortes et jaunes. Nicolas frémit, secoua la tête pour chasser la vision. Déjà, son âme immortelle était perdue, souillée. Et il lui faudrait vivre avec cette âme jusqu’au Jugement dernier. « Mon Dieu, conseillez-moi ! » murmura-t-il.

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