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Couleurs de l'incendie

Электронная книга - «Couleurs de l'incendie». Краткое содержание книги:

Février 1927. Le Tout-Paris assiste aux obsèques de Marcel Péricourt. Sa fille, Madeleine, doit prendre la tête de l’empire financier dont elle est l’héritière, mais le destin en décide autrement. Son fils, Paul, d’un geste inattendu et tragique, va placer Madeleine sur le chemin de la ruine et du déclassement.
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l'Europe.
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— C’est fait ? demanda-t-il, inquiet. Tu as vu passer les gardiens de nuit ?

— Bah ouais !

Dupré soupira.

— Et tu as ouvert la vanne ? Légèrement ?

— Bah ouais, comme tu m’as dit.

Dupré n’en revenait pas.

— Bon, allez, on y va.

Ils déchargèrent les deux jerricans et se mirent en route.

À la grille, Robert se faufila de nouveau. Dupré lui passa les bidons un par un, qu’il courut apporter dans l’atelier dont il avait ouvert la porte au passe-partout. Dupré, qui avait observé les lieux trois nuits de suite, savait que la prochaine ronde n’interviendrait pas avant une heure.

— Bon allez, murmura-t-il, tu m’attends là.

— D’accord !

— Et tu ne fumes pas !

— D’accord !

Dupré entra silencieusement dans l’atelier. Ça sentait l’essence. Il se dirigea vers la citerne dont la vanne, en effet, était légèrement ouverte, le carburant coulait en filet jusque sur le sol en ciment. Il vida lentement les deux jerricans en différents endroits, l’odeur commençait à le prendre à la gorge. Il déposa ensuite les deux bidons près de la porte, observa longuement les lieux, prit dans sa poche le journal qu’il avait torsadé, l’alluma et le jeta sur la flaque. Il sortit précipitamment, referma d’un tour de clé, regagna le grillage.

Il était à une trentaine de mètres de la voiture lors de l’explosion. Une chose assez modeste, mais les flammes durent suivre rapidement les traînées d’essence parce que les lueurs de l’incendie se virent depuis la route au moment où ils reprenaient le chemin vers Paris.

27

La référence de Madeleine aux préférences sexuelles d’André avait longuement tourné dans la tête de Dupré. Était-ce la raison pour laquelle elle poursuivait André de ses foudres ? Avait-il regardé Delcourt « avec les bons yeux » ?

Il reprit sa surveillance, tâche ennuyeuse comme la vie d’André elle-même.

Il le suivit de nouveau au journal, dans les immeubles où il allait dîner, rue Scribe, au Luxembourg, au square Saint-Merry, à la bibliothèque Saint-Marcel où il allait parfois travailler. Et un matin où il était justement de faction devant cet établissement, ce fut le déclic.

Square Saint-Merry, Delcourt s’installait vers seize heures sur un banc, toujours le même, d’où, M. Dupré en fit l’expérience dès son départ, on pouvait assister à la sortie du Cours élémentaire Saint-Merry, établissement pour garçons dont les portes ouvraient une demi-heure plus tard. Au Luxembourg, c’était près du bassin, là où les garçonnets se penchaient sur leurs bateaux. Rue Scribe, son emplacement favori se trouvait exactement en face de l’École de danse, Delcourt connaissait les horaires comme personne, jamais il ne s’y installait lors de la sortie des petites filles.

Une semaine après, Delcourt retourna à la bibliothèque Saint-Marcel. Dupré alla s’asseoir non loin de lui avec un ouvrage sur la culture chinoise, le premier qu’il avait attrapé. Delcourt passa la fin de la journée à regarder le jeune bibliothécaire, les jambes croisées, une main sous la table.

— Ça ne nous conduit pas bien loin…, dit M. Dupré.

— En effet, répondit Madeleine. Je commence à penser qu’il va falloir s’y prendre tout autrement.

Ce fut alors plus fort que lui :

— Votre rancune à son égard tiendrait-elle… à ces penchants ?

Elle fit mine de n’avoir pas entendu, mais comprit aussitôt que ce silence serait mal interprété. Quoi, M. Dupré allait-il croire qu’elle était une femme simplement vexée d’avoir eu pour amant un homme qui préférait les hommes ? Raison basse, Madeleine avait des préjugés, mais pas ceux-là.

M. Dupré, dans ces situations, fixait sa cuillère.

Madeleine dit :

— C’est Paul, voyez-vous…

Elle se mit à sangloter. Il se leva pour s’approcher.

— Merci, monsieur Dupré, dit-elle en l’arrêtant, ça n’est pas nécessaire.

Elle continua de pleurer puis elle expliqua et cet aveu raviva une blessure restée intacte. Elle fut très malheureuse, elle se chargea de tous les maux, d’inattention, d’indifférence.

— Non, dit monsieur Dupré, ce type est un salaud, voilà tout.

Il avait raison, il n’y avait rien d’autre à dire.

Madeleine respira. Ce mot vulgaire exprimait simplement une vérité simple. Tous deux, dans le taxi du retour, eurent des pensées pour le petit Paul. Chacun les siennes, évidemment, sauf leurs colères qui devaient se ressembler.

La question de la malchance, le lecteur s’en souvient, hantait Charles Péricourt. À plusieurs reprises, il avait cru déjouer la fatalité qui, selon lui, l’avait toujours accablé. Et jamais il n’en avait été aussi près que ce soir-là.

C’était aujourd’hui le grand jour, c’était maintenant, c’était il y a une heure, c’était fini, c’était trop tard, il aurait eu un revolver, il se serait brûlé la cervelle. Il écoutait son souffle qu’il trouva court et rauque, il avait l’impression de râler, d’être prêt à mourir.

— Mais ça va venir ! dit Berthomieu. Allons, Charles ! Pas d’inquiétude, ces choses-là réclament du temps.

Il avait invité à dîner Berthomieu, un député bien informé qui, malheureusement, n’était venu qu’avec un solide appétit, il avait bouffé comme quatre.

— Le gouvernement va augmenter l’impôt sur le revenu de dix pour cent, lâcha Berthomieu en attaquant la forêt-noire, il va devoir faire un geste pour calmer le contribuable.

Ça, Charles le savait aussi bien que lui, merci bien !

En quatre ans la dette du pays avait gonflé de quatorze milliards. Il fallait renflouer les caisses de l’État, diminuer le salaire des fonctionnaires, dégraisser les services publics, on avait imaginé des taxes indirectes sur les automobiles, les pierres à briquet, les taxis, il avait quand même fallu taper sur les revenus en échange de quoi, comme chacun pensait qu’il payait plus que son voisin, on avait promis de renforcer le contrôle fiscal dont on espérait une rentrée de sept cent cinquante millions.

C’est là que la chance de Charles s’était manifestée.

Le gouvernement préparait une proposition de loi pour traquer l’évasion fiscale. Une commission parlementaire allait être créée pour étudier, amender ou enrichir le projet. L’Alliance démocratique n’ayant hérité que du ministère de la Marine, l’équilibre gouvernemental conseillait de faire un geste de plus en sa direction. Et le nom de Charles Péricourt avait été prononcé !

Pour comprendre son excitation, il faut savoir que les commissions étaient alors puissantes au point de dicter certaines de leurs volontés au gouvernement, les ministres redoutaient de devoir s’expliquer devant elles, ils y passaient parfois de sales quarts d’heure.

Pour Charles, c’était énorme.

Il y aurait une élection à laquelle l’opposition, par principe, ne participerait pas. La rumeur selon laquelle il pourrait être l’unique candidat à la présidence de la commission avait enflé au cours des dernières quarante-huit heures, nombre de ses collègues étaient déjà venus le féliciter, Charles se détournait avec nervosité, ces types vont me porter la poisse.

Il n’avait fait qu’une entorse à sa décision de ne parler de rien. En direction d’Alphonse Crémant-Guérin qu’on n’avait plus revu à la maison à l’immense surprise d’Hortense et à la grande déception des deux fleurs jumelles. Deux Crémant-Guérin avaient été députés. Sa mère, que les uniformes faisaient rêver, insistait pour Polytechnique. Lui en tenait pour Sciences po. Elle voulait un général, il voulait être ministre. Plus haut peut-être, même. « Ah, président », avait dit sa mère, c’est autre chose. Elle avait cédé, d’accord pour Sciences po, et entamé aussitôt une tournée trépidante, obstinée, parfois humiliante, des anciennes relations familiales susceptibles de ménager à son fils unique une porte d’entrée dans les coulisses du pouvoir. Alphonse voyait d’un mauvais œil sa mère se conduire en véritable princesse Troubetskoï, mais lorsqu’il avait été invité par Hortense, il avait reconnu que cette insistance, pour pénible qu’elle fût, n’avait pas été vaine. Excité par la perspective d’être adoubé en politique par un député expérimenté comme Charles Péricourt, le jeune homme, après avoir passé une soirée face aux jumelles, s’était plusieurs fois présenté au bureau de Charles à l’Assemblée. Aussi, lorsque l’hypothèse d’une présidence de commission s’était fait jour, Charles n’avait-il pu résister, il avait envoyé un télégramme à Alphonse : « Question politique — stop — passez me voir — stop — Charles Péricourt. »

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