Coulez mes larmes, dit le policier [Flow My Tears, the Policeman Said - fr]
- Автор: Дик Филип Кайндред
- Год: 1988
- Язык: французский
- Год: J'ai Lu
- ISBN: 2-277-22451-0
- Переводчик: Michel Deutsch
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Coulez mes larmes, dit le policier [Flow My Tears, the Policeman Said - fr]». Краткое содержание книги:
Mais il se réveille un matin dans une chambre d'hôtel sordide pour s'apercevoir que son identité s'est évanouie sans laisser de trace : même sa maîtresse, la belle Heather Hart, ne se souvient plus de lui.
Une situation pour le moins inconfortable, dans un Etat ultra-policier où tout défaut de papiers d'identité suffit à vous faire expédier dans un camp de travail…
Seulement voilà : ce n'est pas un homme comme les autres. Produit d'une expérience secrète, Taverner est un six, un mutant aux nerfs d'acier qui mènera une lutte sans merci, sous les yeux d'un pol sentimental, contre la folie où vient de basculer le monde…
Il fredonnait un air discordant. Enfin, il éprouva une vague tiédeur : le radiateur du mobilo commençait à fonctionner.
Quelque chose coula de son nez, tomba sur sa veste. Mon Dieu ! songea-t-il avec horreur. Voilà que je me remets à pleurer. Il leva la main et s’essuya les yeux, c’était humide, un peu gras. Sur qui est-ce que je pleure ? Sur Alys ? Sur Taverner ? Sur Heather Hart ? Ou sur les trois ?
Non. C’est un réflexe. C’est la fatigue, l’inquiétude. Cela ne veut rien dire. Pourquoi un homme pleure-t-il ? Il ne pleure pas comme une femme. Il ne pleure pas pour des raisons sentimentales. Un homme qui pleure se lamente sur la perte de quelque chose, de quelque chose de vivant. Un homme peut pleurer sur une bête malade qui ne guérira pas. Sur la mort d’un enfant. Oui, un homme peut pleurer pour cela. Mais pas parce que la vie est triste.
Un homme ne pleure ni sur l’avenir ni sur le passé mais sur le présent. Et le présent, quel est-il ? À l’heure qu’il est, on est en train d’écrouer Taverner à l’Académie de police et il raconte son histoire. Comme tout le monde, il a une explication à donner, une justification pour se disculper. Voilà ce qu’est en train de faire Jason Taverner, tandis que je suis aux commandes de mon aéromobile.
Buckman braqua le volant et le mobilo amorça une longue trajectoire qui s’acheva par un immelmann. Il fit demi-tour sans ralentir. Simplement, le véhicule repartit dans la direction opposée. Vers l’Académie.
Felix Buckman pleurait toujours. Ses larmes étaient de plus en plus grosses, leur débit de plus en plus pressé. Ce n’est pas le chemin, songea-t-il. Herb a raison. Il ne faut pas que je sois là. Je ne puis qu’être témoin d’une chose que je ne suis plus en mesure de contrôler. Je suis une fresque peinte. Seulement en deux dimensions. Nous ne sommes, Jason Taverner et moi, que des personnages d’un vieux dessin d’enfant. Plein de poussière.
Il appuya sur la pédale de l’accélérateur et contre-braqua. Le mobilo toussa et son moteur eut des ratés. La prise d’air est fermée. J’aurais dû l’ouvrir un peu. Ce moteur est froid.
À nouveau, il changea de direction.
Perclus de fatigue, il se résigna à glisser sa carte d’itinéraire perforée dans le bloc de commande et enclencha le pilote automatique. Il faut que je me repose. Il alluma le circuit sopo. Le mécanisme se mit à bourdonner et Buckman ferma les yeux.
Le sommeil artificiel le submergea instantanément, comme toujours. Il éprouva un sentiment d’euphorie en se sentant tomber en feuille morte. Soudain, un rêve contre lequel le circuit sopo ne pouvait rien s’empara de lui. Ce rêve, il le refusait lucidement. Mais il était incapable d’y faire obstacle.
Un paysage d’été, roux et sec. Le paysage de son enfance. Il était à cheval et un groupe de cavaliers s’approchait de lui par la gauche, lentement. Des hommes aux tuniques éclatantes, chacune d’une couleur différente, coiffés d’un casque pointu scintillant au soleil. Solennels, les chevaliers le dépassèrent et il remarqua le visage de l’un d’eux : un antique visage de marbre. Le visage d’un homme terriblement vieux dont la barbe blanche ondoyait. Quel nez prononcé ! Quelle noblesse dans ces traits ! Un homme las, sérieux, tellement éloigné des hommes ordinaires. De toute évidence, c’était un roi.
Felix Buckman n’ouvrit pas la bouche et les cavaliers ne lui adressèrent pas la parole. Ensemble, ils se dirigeaient vers la maison d’où il était sorti. Quelqu’un s’y était enfermé dans le silence, la solitude et l’obscurité, sans fenêtres, seul pour l’éternité. Jason Taverner. Immobile, inerte, existant à peine. Felix Buckman continua son chemin, galopant en rase campagne. Soudain, un cri atroce lui parvint. Ils avaient tué Taverner. Les voyant entrer, les devinant dans les ténèbres qui l’enveloppaient, sachant quelles étaient leurs intentions, Taverner avait hurlé.
Un chagrin absolu, une désespérance totale s’emparèrent de Felix Buckman. Mais, dans son rêve, il ne fit pas demi-tour, il ne se retourna pas. Il n’y avait rien à faire. Personne n’aurait pu arrêter les cavaliers aux tuniques multicolores. Nul n’aurait pu leur interdire de faire ce qu’ils avaient à faire. D’ailleurs, c’était fini. Taverner était mort.
Son esprit désorienté et tumultueux parvint à actionner un relais par l’intermédiaire de minuscules électrodes reliées au circuit sopo. Un commutateur bascula et une sonorité intense et désagréable réveilla Buckman, cassa le rêve.
Il frissonna. Seigneur ! Comme il faisait froid ! Comme il était vide ! Comme il se sentait seul !
Un déchirant chagrin, séquelle de son rêve, lui poignait le cœur, le bouleversant encore. Il faut que j’atterrisse. Que je voie des gens. Que je parle à quelqu’un. Je ne peux pas rester seul. Même une seconde…
Il débrancha le pilote automatique et fit piquer le mobilo vers un rectangle de clarté fluorescente.
Quelques instants plus tard, il se posa en cahotant devant les pompes à carburant et s’arrêta à côté d’un autre mobilo. Vide. Abandonné, sans personne à l’intérieur.
Les lumières éclairaient la silhouette d’un Noir d’un certain âge vêtu d’un élégant pardessus, sa cravate colorée, son visage aristocratique aux traits profondément marqués. Les bras croisés sur la poitrine, l’air absent, il faisait les cent pas sur la piste maculée de taches d’huile. Manifestement, il attendait que le pompiste-robot ait fini de faire le plein. Le Noir n’était ni impatient ni résigné ; simplement, il existait, lointain, détaché, splendide et puissant, très grand, sans voir personne parce que c’était sans intérêt pour lui.
Felix Buckman se rangea, coupa son moteur, ouvrit la portière et sortit. Tout ankylosé. La nuit était froide. Il se dirigea vers le Noir.
Qui ne le regarda pas. Il gardait ses distances. Il déambulait, serein et impassible, sans rien dire.
D’une main que le froid faisait trembler, Buckman sortit de sa poche un stylo-bille et se fouilla à la recherche d’un morceau de papier, n’importe quoi, une feuille de bloc. Quand il l’eut trouvée, il la posa sur le capot du mobilo du Noir et, sous les lampes au halo éclatant et cru de la station, il dessina un cœur percé d’une flèche. Grelottant, il se tourna vers l’inconnu qui continuait de faire les cent pas et lui tendit le papier.
Le Noir, dont l’étonnement fit étinceler les yeux, grommela quelque chose d’indistinct, prit le feuillet et le regarda sous la lumière. Buckman attendit. L’autre retourna le papier. Il n’y avait rien au verso. À nouveau, il contempla le cœur percé d’une flèche, plissa le front, haussa les épaules, rendit la feuille au général de police et, croisant les bras, lui tourna le dos et s’éloigna. Le bout de papier s’envola au vent.
Felix Buckman remonta en silence à bord de son mobilo, lança son moteur, claqua la portière et décolla tandis que ses clignotants ascensionnels scintillaient à l’avant et à l’arrière de l’engin. Ils s’éteignirent automatiquement quand l’aéromobile fila en bourdonnant en direction de la ligne d’horizon. Buckman ne pensait à rien.
Derechef, les larmes jaillirent de ses yeux.
Il tourna brusquement le volant à fond. Le mobilo se cabra, fit une violente embardée et glissa latéralement dans une trajectoire de descente. Quelques secondes plus tard, il s’immobilisa sous les lumières crues à côté de l’autre aéromobile vide, du Noir qui faisait les cent pas, à côté des pompes. Il freina, coupa le contact et, péniblement, mit pied à terre.
L’autre le regardait.
Buckman s’approcha de lui. Le Noir ne fit pas mine de battre en retraite. Il resta où il était. Alors, le général le serra dans ses bras.
Le nègre poussa une exclamation de surprise et d’effroi. Aucun des deux hommes ne parla. Au bout de quelques instants, Buckman le lâcha, tourna les talons et regagna son mobilo en flageolant sur ses jambes.