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Coulez mes larmes, dit le policier [Flow My Tears, the Policeman Said - fr]

Электронная книга - «Coulez mes larmes, dit le policier [Flow My Tears, the Policeman Said - fr]». Краткое содержание книги:

Jason Taverner est un homme comblé : toutes les semaines, 30 millions de Fans regardent son show télévisé.
Mais il se réveille un matin dans une chambre d'hôtel sordide pour s'apercevoir que son identité s'est évanouie sans laisser de trace : même sa maîtresse, la belle Heather Hart, ne se souvient plus de lui.
Une situation pour le moins inconfortable, dans un Etat ultra-policier où tout défaut de papiers d'identité suffit à vous faire expédier dans un camp de travail…
Seulement voilà : ce n'est pas un homme comme les autres. Produit d'une expérience secrète, Taverner est un six, un mutant aux nerfs d'acier qui mènera une lutte sans merci, sous les yeux d'un pol sentimental, contre la folie où vient de basculer le monde…
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— Faites-moi confiance.

— C’est bon. (Buckman hocha la tête.) Je vais rentrer chez moi.

Il reposa le pistolet dans son lit de velours rouge, referma le coffret puis, se ravisant, le rouvrit et éjecta la balle de 22 sous les yeux de Maime et de Westerburg.

— Sur ce modèle, le canon bascule latéralement. C’est inhabituel.

— Il serait préférable qu’un véhicule de service vous ramène chez vous, suggéra Herb. Dans votre état et après ce qui s’est passé, vous ne devriez pas conduire.

— Je suis capable de conduire. Je suis toujours capable de conduire. La seule chose que je ne puisse pas faire, c’est de tuer avec une balle de 22 un homme debout devant moi. Il faut que quelqu’un s’en charge à ma place.

— Bonne nuit, murmura Herb.

— Bonne nuit.

Buckman les quitta, retraversa les bureaux et les salles désertes en direction du tube ascensionnel. Grâce au darvon, sa migraine, déjà, commençait à s’atténuer. Quel soulagement ! Maintenant, je vais pouvoir respirer l’air de la nuit sans souffrir.

La porte du tube s’ouvrit. Jason Taverner était à l’intérieur en compagnie d’une fort jolie femme. Tous deux étaient pâles, terrifiés. Deux êtres grands, beaux et inquiets. Visiblement des six. Des six vaincus.

— Vous êtes en état d’arrestation. Je vais vous donner connaissance de vos droits. Tout ce que vous déclarerez pourra être retenu contre vous. Vous avez le droit de vous faire assister par un avocat et si vous n’en avez pas les moyens, on vous en désignera un d’office. Vous avez le droit d’être jugés par un jury, mais vous pouvez y renoncer et être jugés par un juge nommé par l’Académie de police de la ville et du comté de Los Angeles. Comprenez-vous ce que je viens de vous dire ?

— Je suis venu pour me disculper, répondit Jason Taverner.

— Mes collaborateurs enregistreront vos dépositions. Les bureaux bleus que vous connaissez déjà. (Il fit un geste.) Vous le voyez, lui, là-bas ? Le type en veston avec une cravate jaune ?

— Est-ce que je peux me disculper ? Je reconnais que j’étais dans la maison quand elle est morte, mais je n’ai rien à voir avec sa mort. Je suis monté et je l’ai découverte dans la salle de bains. Elle était allée me chercher de la thorazine pour neutraliser la mescaline qu’elle m’avait donnée.

— Il l’a vue sous forme de squelette, dit la femme – qui ne pouvait être qu’Heather Hart –, à cause de la mescaline. Est-ce qu’il ne peut pas soutenir qu’il était sous l’influence d’un hallucinogène puissant ? Cela ne l’innocente-t-il pas aux yeux de la loi ? Il ne se contrôlait pas et, moi, je suis totalement étrangère à cette affaire. Ce n’est que ce soir en lisant le journal que j’ai appris qu’elle était morte.

— Il y a des États où ces arguments seraient suffisants.

— Mais pas la Californie, dit la femme d’une voix défaillante. (Compréhensive.)

Herb Maime, sortant de son bureau, jaugea la situation.

— Je vais l’écrouer et enregistrer leurs dépositions, monsieur Buckman. Rentrez chez vous comme convenu.

— Merci. Où est mon pardessus ? (Il jeta un coup d’œil à la ronde.) Bon Dieu ! Qu’il fait froid ! La nuit, on éteint le chauffage, expliqua-t-il à Taverner et à sa compagne. Je suis désolé.

— Bonne nuit, répéta Herb.

Buckman s’engouffra dans le tube ascensionnel et actionna le bouton commandant la fermeture de la porte. Toujours sans son pardessus. Je devrais peut-être prendre un noir-et-gris et demander à un jeune cadet ambitieux de me reconduire. Ou, comme me l’a suggéré Herb, aller dans un bon hôtel du centre. Voire un de ces nouveaux hôtels insonorisés qu’on a construits près de l’aéroport. Seulement, je n’aurais pas mon mobilo pour retourner au bureau demain.

Le froid et l’obscurité qui régnaient sur le toit le firent tressaillir. Même le darvon ne peut rien. Je sens encore le froid.

Il monta à bord de son aéromobile et claqua la portière. Il faisait encore plus froid que dehors. Seigneur ! Il lança le moteur et mit le radiateur en marche. Un air glacé jaillit des ventilateurs du plancher, soufflant dans sa direction. Il se mit à trembler. Ça ira mieux à la maison. Il consulta sa montre. Deux heures et demie. Pas étonnant qu’il fasse si froid. Pourquoi ai-je jeté mon dévolu sur Taverner ? se demandait-il. Parmi les six milliards d’habitants de la planète… cet homme précis qui n’a jamais blessé personne, n’a jamais rien fait, à part attirer l’attention des autorités sur son dossier. Tout est là, songea-t-il. Jason Taverner a eu le malheur d’entrer dans notre collimateur et, selon le dicton, une fois qu’un homme a éveillé l’attention des autorités, on ne l’oublie jamais entièrement.

Mais je peux défaire ce qui a été fait ainsi que l’a souligné Herb.

Non. Là encore, la réponse est négative. Les dés ont été jetés dès le début. Avant que personne ne les ait même eus en main. Oui, tu étais condamné dès le départ, Jason Taverner. Dès ton premier acte.

Nous jouons tous un rôle. Nous occupons une position. Parfois médiocre, parfois importante. Parfois ordinaire, parfois étrange. Parfois incongrue et bizarre. Parfois visible, parfois obscure ou totalement invisible. Jason Taverner avait un rôle important et visible à la fin – et c’est à la fin que la décision a dû être prise. S’il avait pu rester ce qu’il était au début, un homme de peu de poids, sans papiers en règle, vivant dans un hôtel miteux, dans un quartier mal famé… S’il avait pu rester cet homme-là, peut-être s’en serait-il tiré. Ou, au pire, il se serait retrouvé dans un camp de travail. Mais Taverner n’a pas fait ce choix.

Il était mû par le désir irrationnel de se faire remarquer, d’être visible, connu. Eh bien, Jason Taverner, te voilà à nouveau connu comme avant. Mais en mieux. D’une autre façon. En un sens, cela sert des fins supérieures que tu ignores mais qu’il te faut accepter sans les comprendre. Quand on t’enterrera, ta bouche béante posera la question : « Qu’est-ce que j’ai fait ? » Et tu seras enterré ainsi, la bouche toujours béante.

Et je ne pourrai jamais t’expliquer. Si, j’aurais une chose à te dire : ne te fais jamais remarquer par les autorités. Ne suscite pas notre attention. Demeure un inconnu pour nous.

Peut-être qu’un jour, dans un lointain avenir où cela n’aura plus d’importance, le rituel et les formes de ta chute seront rendus publics. À une époque où il n’y aura plus de camps de travail forcé, plus de camps bouclés par des policiers armés de mitraillettes à tir rapide, portant des masques à gaz qui les font ressembler à des rongeurs munis d’une grande trompe, aux yeux globuleux, à des sortes d’animaux inférieurs et nuisibles. Un jour, il y aura peut-être un procès en réhabilitation et l’on apprendra que tu n’as porté tort à personne. Que tu n’as rien fait, en réalité, sauf d’avoir attiré notre curiosité.

La grande vérité, la vérité essentielle, c’est que malgré ta célébrité, malgré le vaste public que tu as derrière toi, tu ne comptes pas. Moi, je compte. C’est cela qui nous différencie. En conséquence, il faut que tu disparaisses et que je demeure.

Le mobilo voguait dans la nuit constellée et Buckman se chantait une chanson silencieuse, s’efforçant de voir plus loin, plus avant dans le temps, de voir son univers douillet de musique, de méditation, d’amour, de livres, de tabatières orfévrées et de timbres rares. D’oublier un instant le vent impétueux qui l’assaillait tandis qu’il filait, étincelle perdue dans la nuit.

Il existe une beauté éternelle, se dit-il. J’en serai le gardien. Je suis de ceux qui la chérissent. Et je demeure. En dernière analyse, c’est la seule chose qui importe.

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