Coulez mes larmes, dit le policier [Flow My Tears, the Policeman Said - fr]
- Автор: Дик Филип Кайндред
- Год: 1988
- Язык: французский
- Год: J'ai Lu
- ISBN: 2-277-22451-0
- Переводчик: Michel Deutsch
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Coulez mes larmes, dit le policier [Flow My Tears, the Policeman Said - fr]». Краткое содержание книги:
Mais il se réveille un matin dans une chambre d'hôtel sordide pour s'apercevoir que son identité s'est évanouie sans laisser de trace : même sa maîtresse, la belle Heather Hart, ne se souvient plus de lui.
Une situation pour le moins inconfortable, dans un Etat ultra-policier où tout défaut de papiers d'identité suffit à vous faire expédier dans un camp de travail…
Seulement voilà : ce n'est pas un homme comme les autres. Produit d'une expérience secrète, Taverner est un six, un mutant aux nerfs d'acier qui mènera une lutte sans merci, sous les yeux d'un pol sentimental, contre la folie où vient de basculer le monde…
— Qu’est-ce que c’est ?
— J’ai oublié, à présent.
S’agenouillant, Heather ramassa la boîte, l’ouvrit, en sortit les journaux qui la garnissaient et le vase bleu. Se redressant, elle l’examina de près à la lumière.
— C’est merveilleusement beau. Merci.
— Je n’ai pas tué cette femme, murmura Jason.
Sans répondre, Heather posa le vase sur une étagère à bibelots.
— Que puis-je faire sinon partir ? (Jason attendit mais elle demeura muette.) Tu as perdu ta langue ?
— Téléphone-leur pour leur dire que tu es là.
Il décrocha le téléphone et manœuvra le cadran.
— Voudriez-vous me passer l’Académie de police de Los Angeles ? dit-il à l’opératrice. Je veux parler au général Buckman. Précisez-lui que c’est de la part de Jason Taverner. Silence sur la ligne.
— Allô ?
— Il y a une ligne directe, monsieur.
— Je préférerais que ce soit vous qui me passiez la communication.
— Mais, monsieur…
— S’il vous plaît.
27
— Voici la meilleure façon d’expliquer le mécanisme de cette drogue, dit Phil Westerburg, le premier adjoint du coroner de la police de Los Angeles, à son supérieur, le général Felix Buckman. Vous n’en avez pas entendu parler parce qu’elle n’est pas encore en usage. Votre sœur a dû la voler dans les laboratoires spéciaux de l’Académie. (Westerburg commença à dessiner sur un morceau de papier.) La continuité temporelle est une fonction du cerveau, une structuration de la perception et de l’orientation.
— Pourquoi l’a-t-elle tuée ? (Il était tard et Buckman avait la migraine. Il lui tardait que la journée prenne fin, que tout le monde s’en aille.) C’était une overdose ?
— Nous ne savons pas encore déterminer ce qui constitue une overdose lorsqu’il s’agit du KR-3. Actuellement, on le teste sur des détenus du camp de travail de San Bernardino qui sont volontaires mais, jusqu’à présent… (Westerburg continuait de dessiner.) J’en reviens à mon explication. Je vous disais donc que la continuité temporelle est une fonction du cerveau qui se maintient aussi longtemps que celui-ci reçoit des impulsions. Par ailleurs, nous savons que le cerveau ne peut fonctionner s’il est incapable d’organiser simultanément un champ de continuité spatiale. Pourquoi ? Pour le moment, nous l’ignorons. C’est probablement en rapport avec l’instinct qui pousse le sujet à stabiliser le réel de sorte que les séquences puissent s’ordonner chronologiquement en termes d’avant et d’après pour ce qui est du temps et, chose plus importante, en termes d’occupation de l’espace. Comparez par exemple un objet en relief avec le dessin de ce même objet.
Il montra son croquis à Buckman qui le regarda d’un œil vide sans rien y comprendre. Où pourrait-il trouver du darvon pour sa migraine à une heure aussi tardive ? se demandait-il. Alys en avait-elle ? Elle collectionnait les pilules comme un écureuil les noisettes.
— L’une des propriétés de l’espace, poursuivit Westerburg, réside en ceci qu’une unité spatiale donnée exclut toutes les autres. Une chose qui est ici ne peut pas être ailleurs. De même, dans le temps, un événement qui arrive avant ne peut pas avoir lieu après.
— Est-ce que cela ne peut pas attendre demain ? Au début, vous m’avez dit qu’il faudrait vingt-quatre heures pour établir un rapport concernant la nature exacte de cette toxine. Vingt-quatre heures, c’est un délai que je trouve satisfaisant.
— Mais vous avez demandé que l’analyse soit menée tambour battant. Vous vouliez qu’il soit immédiatement procédé à l’autopsie. À quatorze heures dix, quand j’ai été officiellement chargé des investigations.
— Moi ? Je vous ai demandé cela ? (Oui, je l’ai demandé. Pour couper l’herbe sous le pied des maréchaux.) Arrêtez vos petits dessins. J’ai mal aux yeux. Contentez-vous d’explications verbales.
— Nous avons appris que ce caractère exclusif de l’espace n’est qu’une fonction du cerveau au niveau de la perception. Les données sont ainsi classées en unités spatiales mutuellement incompatibles. Par millions ou trillions, théoriquement. Mais, en soi, l’espace n’est pas exclusif. En fait, il n’existe pas en tant que tel.
— Ce qui signifie ?
Faisant un effort de volonté pour ne pas y aller d’un petit diagramme, Westerburg répondit :
— Une drogue comme le KR-3 abolit la faculté qu’a le cerveau d’isoler une unité spatiale parmi les autres. Ainsi, dans sa tâche d’organisation de la perception, le cerveau perd-il les notions du ici et du là. Il ne sait plus si un objet a disparu ou s’il est toujours là. Dès lors, il est incapable d’exclure les vecteurs spatiaux concurrents et toute la gamme des variations spatiales est alors ouverte. Le cerveau ne sait plus quels sont les objets qui existent et quels sont ceux qui sont seulement des possibilités non spatiales, latentes. Résultat : des corridors spatiaux parallèles s’ouvrent. Le système perceptif altéré s’y engouffre et tout un univers nouveau, un univers en création, apparaît au cerveau.
— Je vois, dit Buckman.
Mais, en réalité, il ne voyait rien et il s’en moquait. Il n’avait qu’un désir : rentrer chez lui et oublier tout cela.
— C’est d’une importance capitale, enchaîna Westerburg avec exaltation. Le KR-3 ouvre une brèche majeure. Qu’ils le veuillent ou non, les sujets affectés perçoivent par la force des choses des univers irréels. Je vous l’ai dit, des trillions de possibilités sont théoriquement susceptibles de se concrétiser d’un seul coup. Là, le hasard intervient et le système perceptif de l’individu en choisit une parmi toutes celles qui s’offrent. Il y est contraint, car, autrement, les univers rivaux se chevaucheraient et le concept même d’espace s’évanouirait. Est-ce que vous me suivez ?
— Il veut dire que le cerveau s’empare de l’univers spatial qui se trouve à sa portée, expliqua Herb Maime, assis un peu plus loin à son bureau.
— En effet. Vous avez lu le rapport confidentiel du laboratoire sur le KR-3, n’est-ce pas, monsieur Maime ?
— Il y a un peu plus d’une heure. La plus grande partie de l’analyse était trop technique pour que j’y comprenne quelque chose, mais j’ai noté que l’effet de cette drogue est temporaire. En définitive, le cerveau rétablit le contact avec les véritables objets spatio-temporels qu’il percevait auparavant.
Westerburg acquiesça.
— C’est exact. Toutefois, pendant qu’il est sous l’influence de la drogue, le sujet existe ou croit qu’il existe…
— Il n’y a pas de différence entre les deux. C’est justement ainsi qu’elle agit. Le KR-3 efface cette distinction.
— Techniquement, objecta Westerburg. Mais le sujet se trouve dans un environnement actualisé, étranger à celui qu’il a toujours connu et il se comporte comme s’il avait pénétré dans un monde nouveau, un monde dont certains aspects sont transformés. L’importance quantitative de cette transformation est déterminée par la distance – si j’ose dire – séparant le monde spatio-temporel antérieurement perçu et le nouvel univers qui s’impose au sujet.
— Je rentre, dit Buckman. Je suis incapable d’en supporter davantage. (Il se leva.) Merci, Westerburg, fit-il en tendant automatiquement la main à l’adjoint du coroner qui la lui serra. Préparez-moi un résumé de tout ça, Maime. Je le lirai demain matin.
Et il fit mine de partir, son pardessus gris sous le bras, selon son habitude.
— Comprenez-vous maintenant ce qui est arrivé à Taverner ? lui demanda Herb.
Buckman s’immobilisa.
— Non.