Les Essais - Livre II
- Автор: Монтень Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:
197. N'est-ce pas un avantage que de ne pas être soumis à la nécessité qui bride les autres ? Ne vaut-il pas mieux réserver son avis plutôt que de sombrer dans toutes les erreurs que l'imagination humaine a produites ? Ne vaut-il pas mieux suspendre sa croyance que de se mêler à ces factions séditieuses et querelleuses ? Qu'irai-je donc choisir ? Ce qu'il vous plaira, pourvu que ce soit vous qui choisissiez. Voilà une sotte réponse, et c'est à elle pourtant que tout dogmatisme en arrive, lui qui ne nous permet pas d'ignorer ce que nous ignorons. Prenez le parti le plus fameux : il ne sera jamais si sûr qu'il ne vous faille, pour le défendre, attaquer et combattre cent et cent autres partis contraires. Ne vaut-il donc pas mieux se tenir en dehors de cette mêlée ? Il vous est permis d'adopter, comme s'il en allait de votre honneur et de votre vie, l'opinion d'Aristote sur l'éternité de l'âme, et de contredire et démentir Platon là-dessus. Et il leur serait interdit, à eux, d'en douter ? S'il est loisible à Panætius de réserver son jugement sur les haruspices, les songes, oracles et autre vaticinations, dont les Stoïciens ne doutent nullement, pourquoi un sage n'oserait-il pas, sur toutes choses, se comporter de la même façon que lui le fait pour celles qu'il a apprises de ses maîtres, qui ont été établies par le commun accord de l'école dont il est le disciple et le zélateur ?
198. Si c'est un enfant qui juge, il ne sait pas de quoi il s'agit ; si c'est un savant, il a des idées préconçues. Les Pyrrhoniens se sont donné un extraordinaire avantage dans les combats, en s'étant déchargés du soin de se protéger ; peu leur importe qu'on les frappe, pourvu qu'ils frappent. Et ils tirent parti de tout : s'ils sont vainqueurs, votre proposition est boiteuse et si c'est vous, c'est la leur. S'ils se trompent, ils démontrent l'ignorance ; et si vous vous trompez, c'est vous qui la démontrez. S'ils prouvent qu'on ne sait rien, c'est bien. S'ils ne peuvent pas le prouver, c'est bien aussi. « De sorte qu'en trouvant d'aussi bonnes raisons pour et contre, il soit plus aisé de réserver son jugement sur tel point ou sur tel autre.» [Cicéron Académiques I, 12] Et ils se vantent de trouver pourquoi une chose est fausse bien plus facilement que de trouver pourquoi elle est vraie.
199. Leurs façons de s'exprimer sont celles-ci : « Je n'affirme rien ; les choses ne sont pas plus ainsi qu'autrement, ou que ni l'un ni l'autre ; je ne comprends pas cela ; les apparences sont les mêmes partout ; parler pour ou contre, c'est tout comme ; rien ne semble vrai qui ne puisse sembler faux286. » Leur maître-mot, c'est : « ὲπέχω » [epecho], c'est-à-dire « je réserve mon jugement, je ne me prononce pas287 ». [Cicéron Académiques I, 12] Voilà leurs refrains, avec d'autres de la même veine. Et ce qu'ils obtiennent, c'est une suspension complète, intégrale et parfaite du jugement. Ils utilisent leur raison pour interroger et débattre, mais non pour choisir et décider. Celui qui peut imaginer un perpétuel aveu d'ignorance, un jugement sans tendance ni inclination, en quelque occasion que ce soit, celui-là peut concevoir ce qu'est le pyrrhonisme. J'expose leur façon de penser aussi bien que possible, parce que nombreux sont ceux qui la trouvent difficile à concevoir, et que les auteurs anciens eux-mêmes la présentent de façon un peu obscure et avec des variations.
200. Quant aux actions de la vie courante, ils se comportent de façon ordinaire. Ils se prêtent et s'adaptent aux tendances naturelles, aux pulsions et aux contraintes des passions, aux dispositions des lois et des coutumes et aux traditions intellectuelles : « Car Dieu a voulu que nous ayons, non la connaissance des choses, mais seulement celle de leur usage. » [Cicéron De Divinatione I, 18] Ils se laissent guider, dans leurs actions courantes, par ces choses-là, sans en juger ni prendre parti. C'est pour cela que je peux difficilement faire coïncider cette conception avec le portrait que l'on donne de Pyrrhon, que l'on dit stupide et amorphe, menant une vie farouche et peu sociable, n'essayant même pas d'éviter les charrettes qui le heurtent ni les précipices, refusant de se soumettre aux lois. C'est là une exagération de sa doctrine. Il n'a voulu se faire ni pierre ni souche, mais un homme qui vit, réfléchit et raisonne, jouissant de tous les plaisirs et avantages offerts par la nature, utilisant toutes ses facultés corporelles et spirituelles selon les règles en vigueur et avec droiture. Les privilèges imaginaires, extravagants et infondés que l'homme a voulu s'approprier pour régenter, ordonner, établir la vérité288, il les a de bonne foi rejetés et abandonnés.
201. Il n'est d'ailleurs pas d'école qui ne soit amenée à permettre à son « sage », s'il veut vivre, de se conformer à bien des choses qui ne sont pas comprises, ni reconnues, ni consenties. Quand il prend la mer, il suit son idée, sans savoir si elle lui sera favorable ; il se soumet à des conditions qui demeurent hypothétiques : le vaisseau est-il bon ? le pilote expérimenté ? la saison propice ? Et il est bien obligé de faire comme si, de se laisser conduire par les apparences, dans la mesure où elles ne sont pas expressément contraires à son dessein. Il a un corps et une âme : les sens le poussent, l'esprit l'anime. Et même s'il ne trouve pas en lui-même de critère personnel et unique pour juger des choses, et s'il estime qu'il ne doit pas engager son consentement, dans la mesure où le faux peut ressembler au vrai, il conduit pourtant sa vie pleinement et agréablement.
202. Parmi les activités intellectuelles, combien en est-il qui reposent plus sur la conjecture que sur la science ? Qui ne décident pas du vrai ou du faux, mais suivent plutôt ce qui semble évident ? Il y a, disent les Pyrrhoniens, du vrai et du faux, et il y a en nous ce qu'il faut pour le rechercher, mais pas de quoi en décider comme on fait avec la pierre de touche289. Nous ne nous en portons que mieux, de nous laisser aller sans recherche selon l'ordre du monde. Une âme exempte de préjugés se trouve bien avantagée sur le chemin de la tranquillité. Ceux qui jugent et critiquent leurs juges ne s'y soumettent jamais comme ils le devraient. Les esprits simples et peu curieux sont — ô combien ! — plus dociles et plus faciles à conduire selon les lois religieuses et politiques que ces esprits qui surveillent en pédagogues les choses divines et humaines.
203. Il n'est rien dans ce que l'homme a inventé qui ait autant de vraisemblance et d'utilité que cette doctrine de Pyrrhon. Elle montre l'homme nu et démuni, reconnaissant sa faiblesse naturelle et donc apte à recevoir d'en haut quelque force extérieure, dépourvu de savoir humain et donc d'autant plus apte à faire en lui-même une place au savoir divin, anéantissant son jugement pour faire place à la foi. Elle le montre comme quelqu'un qui n'est pas un mécréant mais ne dresse non plus aucun dogme contraire aux lois et règles communément admises, un homme humble, obéissant, capable de se discipliner, studieux, ennemi juré de l'hérésie, et donc à l'abri des vaines et irréligieuses opinions professées par les écoles qui sont dans l'erreur. C'est comme une carte blanche préparée pour prendre sous le doigt de Dieu les formes qu'il lui plaira d'y graver. Plus nous nous en remettons à Dieu, plus nous nous confions à lui et plus nous renonçons à nous-mêmes, mieux nous valons. « Prends en bonne part, dit l'Ecclésiaste, les choses telles qu'elles se présentent à toi, avec leur visage et leur goût, jour après jour ; le reste est au-delà de ce que tu peux connaître. » « Le Seigneur connaît les pensées des hommes, et il sait qu'elles sont vaines290. »