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tant que la terre durera - tome 3

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tant que la terre durera - tome 3
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Un jour, enfin, Zagouliaïeff annonça que les renseignements recueillis étaient suffisants et que l’attentat aurait lieu dans quarante-huit heures. Ainsi, ce jeu de cache-cache puéril, cette mascarade, ces attentes n’avaient pas été vains. Koudriloff se débattait comme un gros poisson argenté dans un réseau de regards et de pensées hostiles. Koudriloff était condamné. Koudriloff était mort déjà. Et, cependant, il continuait de rouler dans sa calèche à flambeaux, avec sa femme, sa fille, son cocher barbu. Il compulsait des papiers, donnait des signatures, se croyait quelqu’un. C’était comique et sinistre. Nicolas fut attristé lorsque Zagouliaïeff lui signifia qu’il n’aurait aucun rôle dans l’exécution. Alleluïeff, Dora et lui-même se réservaient cette première affaire. On emploierait le camarade Arapoff pour l’expropriation du bureau de poste. Après tout n’était-il pas un débutant qui devait faire ses preuves avant de s’attaquer à un morceau de choix ? Selon les dernières informations, Koudriloff comptait se rendre seul au théâtre impérial, pour assister à un spectacle de gala donné au bénéfice de la Croix-Rouge. Bloch, ayant interrogé quelques portiers du voisinage, avait appris que la femme et la fille du procureur étaient parties la veille pour Baden-Baden. L’occasion était inespérée.

Nicolas passa une mauvaise nuit. Sans doute était-il furieux d’avoir préparé un travail que d’autres achèveraient sans lui. Mais, en même temps, il n’était pas fâché qu’on lui refusât l’affreux privilège d’assassiner un homme. Un lâche soulagement lui venait à l’idée que, cette fois, encore, il n’aurait rien à se reprocher.

Le lendemain, à dix heures du soir, Zagouliaïeff, Alleluïeff et Dora se retrouvaient dans un square proche du théâtre Marie. Nicolas les rejoignit pour leur annoncer que Koudriloff était arrivé au théâtre peu après huit heures.

Tous étaient calmes. Dora cachait sa bombe dans un carton à chapeaux. Alleluïeff, toujours vêtu en cocher, tenait la sienne sur les genoux, enroulée dans un plaid. Celle de Zagouliaïeff reposait au pied du banc, dans un paquet de journaux mal ficelés. Ils étaient là, avec leurs bombes, et nul ne songeait à les arrêter. Cette circonstance paraissait à peine croyable. De nouveau, Nicolas regretta de ne pouvoir participer à leur aventure. La nuit était calme et froide. Des flaques de boue blanchâtre luisaient au tournant d’une allée. Zagouliaïeff regarda sa montre.

— Il est temps, dit-il. Alleluïeff se postera au coin de la rue Glinka et de la rue des Officiers. Dora se tiendra à l’autre extrémité de la place, entre le tronçon sud de la rue Glinka et le Conservatoire. Moi, je surveillerai la sortie du théâtre. En cas d’échec, rendez-vous ici. Nicolas nous attendra.

Ils se levèrent. Ils s’en allèrent un à un. D’abord Alleluïeff. Puis Dora. Elle avait du mal à porter sa bombe qui était lourde. Avant de disparaître, la jeune femme se retourna. Nicolas la vit sourire d’un air absent, égaré.

— Bonne chance, cria-t-il.

Il avait le cœur serré d’angoisse, de compassion. Elle lui fit une grimace de fillette, haussa les épaules, poursuivit son chemin en boitant.

Zagouliaïeff ramassa son paquet de journaux, l’éleva jusqu’aux oreilles de Nicolas. Nicolas entendit le mécanisme régulier de la fusée. Ce tic-tac funèbre absorbait toute son attention : « Au moindre choc, le tube éclate et la mélinite explose. Et c’est la mort. La mort de Koudriloff. La mort de Zagouliaïeff. » Nicolas ne pouvait s’habituer à l’idée qu’il voyait Zagouliaïeff pour la dernière fois. Il le trouvait tout à coup très grand et très beau. Pas un assassin. Mais un messager de la colère divine.

— À bientôt, dit Zagouliaïeff.

Nicolas se dressa d’un bond, le prit dans ses bras, le baisa sur ses joues froides et rêches. Zagouliaïeff se débattait :

— Allons, laisse-moi. Tu vas gâcher mon plaisir.

Il ricanait, les dents serrées, les yeux plissés de haine :

— La plus belle heure de ma vie… Je n’ai vécu que pour ça, tu comprends ?… Et, tout à coup, voilà, c’est pour maintenant… Le dénommé Zagouliaïeff reçoit sa raison d’être… Si j’en réchappe… Non, je ne veux pas y penser…

Il grommela encore :

— Les chiens, les chiens, les salauds !…

Puis il s’éloigna d’un pas rapide, sa bombe sous le bras,

Nicolas demeura seul dans le jardin noyé d’ombre. Des festons de neige pendaient aux branches des arbres. Le vent apportait l’odeur puissante de la mer. On entendait craquer la glace de la Néva. Un instant, Nicolas pensa qu’il émergeait d’un rêve, que Zagouliaïeff, Alleluïeff, Dora, n’avaient pas l’intention de tuer Koudriloff, que les bombes n’existaient pas, que Koudriloff n’existait pas. Machinalement, il sortit du square et déboucha sur la place du théâtre.

Le théâtre était illuminé. Des policiers descendaient, remontaient les longues marches miroitantes. Les badauds circulaient entre les calèches. Nicolas chercha Zagouliaïeff des yeux, ne le trouva pas dans la foule et rebroussa chemin. Dans le square, il prit le parti de marcher un peu pour apaiser son impatience. Puis, il s’assit sur un banc, somnola, se réveilla en sursaut, honteux d’avoir succombé à une fatigue banale. Il regarda sa montre. Onze heures. Transi de froid, le cœur faible, il se mit debout et poursuivit sa promenade. À plusieurs reprises, il crut entendre une détonation. Et, tout à coup, Zagouliaïeff fut devant lui. Avant même que Zagouliaïeff eût parlé, Nicolas savait que l’attentat n’avait pas eu lieu. Zagouliaïeff tenait la bombe sous son bras. Son visage était figé dans une expression de dépit. Des aiguilles de givre hérissaient son menton pointu.

— Alors ? Quoi ? Qu’est-il arrivé ? cria Nicolas.

— Il était avec sa femme, dit Zagouliaïeff.

— Mais Bloch nous avait dit…

— Le voyage à Baden-Baden ?… Oui, il s’était trompé, ou on l’avait trompé, voilà tout… Quand sa calèche est passée devant moi, j’allais jeter la bombe, et je les ai vus à l’intérieur, tous les deux…

— Et Alleluïeff ? Et Dora ?

— La calèche s’est dirigée du côté de Dora. Et Dora non plus n’a pas jeté la bombe. Parce que Koudriloff n’était pas seul. C’est raté ! Une fois de plus !

Nicolas eut l’impression que Zagouliaïeff allait éclater en sanglots, comme un élève refusé à son examen. Lui-même avait la gorge serrée. Tant de travail, tant de précautions, pour aboutir à cet échec lamentable. Il ne voulait pas le croire. Il parlait vite pour s’étourdir :

— On pourrait les rattraper en chemin… Prendre une voiture…

— Ne dis pas de sottises, souffla Zagouliaïeff.

Nicolas se tut, regarda Zagouliaïeff un long moment et murmura enfin :

— Je n’aurais pas cru que tu renoncerais à jeter ta bombe pour épargner cette… cette femme qui ne nous est rien…

— Moi non plus, je ne l’aurais pas cru, dit Zagouliaïeff.

Il soupira, cracha par terre. Dora et Alleluïeff apparurent au bout de l’allée. Elle avait un visage mince, fatigué, et c’était son compagnon qui portait les deux bombes, une sous chaque bras. Alleluïeff grondait dans sa barbe :

— En voilà des histoires ! Il fallait taper dans le tas ! Lui et elle ! Ils se valent ! Alors, pourquoi hésiter ? Moi, je ne vous comprends pas. Si c’est ça la terreur ! Une occasion unique ! Et on la laisse échapper pour ne pas abîmer une madame !

— Notre premier attentat doit être tel qu’on ne puisse rien nous reprocher, dit Zagouliaïeff d’une voix brève. Tuer l’ennemi, et rien que lui. C’est une question de propreté morale. Si tu ne saisis pas ça, tu es un porc et tu ne m’intéresses plus.

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