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La Louve de France

Электронная книга - «La Louve de France». Краткое содержание книги:

Philippe V le Long vient de mourir avant d'avoir atteint trente ans et, comme son frère Louis X le Hutin, sans descendance mâle. Le troisième fils du Roi de fer, le faible Charles IV le Bel, succède à Philippe V. Une évasion de la tour de Londres ; la chevauchée cruelle conduite par une reine française d'Angleterre pour chasser du trône son époux ; un atroce assassinat perpétré sur un souverain... La relance de l'Histoire vient d'Angleterre. La Louve de France , c'est le tragique surnom que les chroniqueurs donnèrent à la reine Isabelle, fille de Philippe le Bel, qui semblait avoir transporté outre-Manche la malédiction des templiers.
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Giannino se pencha soudain sur l’oreille de Guccio :

— Padre, padre mio, dit-il, le gros seigneur qui m’a embrassé l’autre jour, que nous sommes allés voir dans son jardin, il est là, il me regarde !

Brave Bouville, coincé dans la foule des dignitaires ; quelles confuses et troublantes pensées roulaient dans sa tête en apercevant le vrai roi de France, que tout le monde croyait dans un caveau de Saint-Denis, juché sur les épaules d’un négociant lombard, tandis qu’on couronnait l’épouse de son second successeur !

L’après-midi même, sur la route de Dijon, deux sergents d’armes du même comte de Bouville escortaient le voyageur siennois accompagné de l’enfant blond. Guccio Baglioni s’imaginait enlever son fils ; il volait en fait le tenant réel et légitime du trône. Et ce secret n’était connu que d’un vieillard auguste, dans une chambre d’Avignon emplie de cris d’oiseaux, d’un ancien chambellan, dans son jardin du Pré-aux-Clercs, et d’une jeune femme à jamais désespérée, dans un pré d’Ile-de-France. La reine veuve qui habitait au Temple continuerait de faire dire des messes pour un enfant mort.

IV

LE CONSEIL DE CHAÂLIS

L’orage a nettoyé le ciel de fin juin. Dans les appartements royaux de l’abbaye de Chaâlis, cet établissement cistercien qui est une fondation capétienne et où les entrailles de Charles de Valois ont été déposées voici quelques mois, les cierges se consument en fumant et mélangent leur odeur de cire à l’air chargé des parfums de la terre après la pluie, et aux senteurs d’encens comme il en flotte dans toutes les demeures religieuses. Les insectes échappés à l’orage sont entrés par les ogives des fenêtres et dansent autour des flammes.[43]

C’est un soir triste. Les visages sont pensifs, moroses, ennuyés, dans cette salle voûtée où les tapisseries déjà anciennes, à semis de fleurs de lis et du modèle exécuté en série pour les résidences royales, pendent le long de la pierre nue. Une dizaine de personnes se trouvent là réunies autour du roi Charles IV : Robert d’Artois, autrement appelé le comte de Beaumont-le-Roger, le nouveau comte de Valois, Philippe, l’évêque-pair de Beauvais, Jean de Marigny, le chancelier Jean de Cherchemont, le comte Louis de Bourbon, le boiteux, grand chambrier, le connétable Gaucher de Châtillon. Ce dernier a perdu son fils aîné l’année précédente, et cela, comme on dit, l’a vieilli d’un coup. Il paraît vraiment ses soixante-seize ans ; il est de plus en plus sourd et en accuse ces bouches à poudre qu’on lui a fait partir dans les oreilles au siège de La Réole.

Quelques femmes ont été admises parce qu’en vérité c’est une affaire de famille qu’on doit traiter ce soir. Il y a là les trois Jeanne, Madame Jeanne d’Evreux, la reine, Madame Jeanne de Valois, comtesse de Beaumont, l’épouse de Robert, et encore Madame Jeanne de Bourgogne, la méchante, l’avare, petite-fille de Saint Louis, boiteuse comme le cousin Bourbon, et qui est la femme de Philippe de Valois.

Et puis Mahaut, Mahaut aux cheveux tout gris et aux vêtements noirs et violets, forte en poitrine, en croupe, en épaules, en bras, colossale ! L’âge, qui ordinairement réduit la taille des êtres, n’a pas eu tel effet sur Mahaut d’Artois. Elle est devenue une vieille géante, et ceci est plus impressionnant encore qu’une jeune géante. C’est la première fois, depuis bien longtemps, que la comtesse d’Artois reparaît à la cour autrement que couronne en tête pour les cérémonies auxquelles l’oblige son rang, la première fois, en fait, depuis le règne de son gendre Philippe le Long.

Elle est arrivée à Chaâlis, dans les couleurs du deuil, pareille à un catafalque en marche, drapée comme une église la semaine de la Passion. Sa fille Blanche vient de mourir, à l’abbaye de Maubuisson où elle avait été enfin admise après qu’on l’eut d’abord transférée de Château-Gaillard dans une résidence moins cruelle, près de Coutances. Mais Blanche n’a guère profité de cette amélioration de son sort obtenue en échange de l’annulation du mariage. Elle est morte quelques mois après son entrée au couvent, épuisée par ses longues années de détention, par les terribles nuits d’hiver dans la forteresse des Andelys, morte de maigreur, de toux, de malheur, presque démente, sous un voile de religieuse, à trente ans. Et tout cela pour quelques mois d’amour, si même on peut appeler amour son aventure avec Gautier d’Aunay ; un entraînement plutôt à imiter les plaisirs de sa belle-sœur Marguerite de Bourgogne, alors qu’elle avait dix-huit ans, l’âge où l’on ne sait pas ce que l’on fait !

Ainsi celle qui aurait pu être en ce moment reine de France, la seule femme que Charles le Bel ait vraiment aimée, vient de s’éteindre alors qu’elle accédait à une relative paix. Et le roi Charles le Bel, en qui cette mort soulève de lourdes vagues de souvenirs, est triste devant sa troisième épouse qui sait fort bien à quoi il pense et qui feint de ne pas s’en apercevoir.

Mahaut a saisi l’occasion de ce deuil. Elle est venue d’elle-même et sans se faire annoncer, comme poussée seulement par le mouvement du cœur, offrir, elle la mère éprouvée, ses condoléances à l’ancien mari malheureux ; et ils sont tombés dans les bras l’un de l’autre. Mahaut, de sa lèvre moustachue, a baisé les joues de son ex-gendre ; Charles, d’un mouvement enfantin, a laissé tomber son front sur la monumentale épaule et répandu quelques larmes parmi les draperies de corbillard dont la géante est vêtue. Ainsi se modifient les relations entre les êtres humains quand la mort passe parmi eux et supprime les mobiles du ressentiment.

Elle a idée en tête, dame Mahaut, pour s’être précipitée à Chaâlis ; et son neveu Robert ronge son frein. Il lui sourit, ils se sourient, ils s’appellent « ma bonne tante », « mon beau neveu » et se témoignent bon amour de parents comme ils s’y sont engagés par le traité de 1318. Ils se haïssent. Ils s’entretueraient s’ils se trouvaient seuls dans une même pièce. Mahaut est venue en vérité… elle ne le dit pas mais Robert le devine bien !… à cause d’une lettre qu’elle a reçue. Toutes les personnes présentes, d’ailleurs, ont reçu la même lettre, à quelques variantes près : Philippe de Valois, l’évêque Marigny, le connétable, et le roi… surtout le roi.

Les étoiles parsèment la nuit qu’on aperçoit, claire, par les fenêtres. Ils sont dix, onze personnages de la plus haute importance, assis en cercle sous les voûtes, entre les piliers à chapiteaux sculptés, et ils sont très peu. Ils ne se donnent pas à eux-mêmes une véritable impression de force.

Le roi, de caractère faible et d’entendement limité, est, de surcroît, sans famille directe, sans serviteurs personnels. Les princes ou les dignitaires autour de lui ce soir assemblés, qui sont-ils ? Des cousins, ou bien des conseillers hérités de son père ou de son oncle. Nul qui soit véritablement à lui, créé par lui, lié à lui. Son père avait trois fils et deux frères siégeant à son Conseil ; et même les jours de brouille, même les jours où feu Monseigneur de Valois jouait les ouragans, c’était un ouragan de famille. Louis Hutin avait deux frères et deux oncles ; Philippe le Long, ces mêmes oncles, qui l’appuyaient diversement, et encore un frère, Charles lui-même. Ce survivant n’a presque plus rien. Son Conseil fait penser irrésistiblement à une fin de dynastie ; le seul espoir d’une continuation de la lignée, d’une dévolution directe, dort au ventre de cette femme silencieuse, ni jolie ni laide, qui se tient les mains croisées auprès de Charles, et qui se sait une reine de rechange.

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43

Chaâlis, en forêt d’Ermenonville, est un des tout premiers monuments gothiques de l’Ile-de-France. Sur cet ancien prieuré dépendant des moines de Vézelay, le roi Louis le Gros fonda, un an avant sa mort, en 1136, un vaste monastère dont il ne reste, depuis les démolitions de la Révolution, que quelques ruines imposantes. Saint Louis y résidait fréquemment. Charles IV y fit deux brefs séjours en mai et en juin 1322, et celui dont il s’agit ici en juin 1326. Philippe VI y demeura au début mars 1329, et plus tard Charles V. À la Renaissance, quand Hippolyte d’Este, cardinal de Ferrare, en était abbé commendataire, le Tasse y passa deux mois.

 Cette fréquence des séjours royaux dans les abbayes et monastères, en France comme en Angleterre, ne doit pas être tant imputée aux pieuses dispositions des souverains qu’au fait que les moines, au Moyen Âge, détenaient une sorte de monopole de l’industrie hôtelière. Il n’était pas de couvent un peu important qui n’eût son « hôtellerie », et plus confortable que la plupart des châteaux avoisinants. Les souverains en déplacement s’y installaient donc, avec leur cour ambulante, comme de nos jours ils se font réserver, pour eux et leur suite, un étage dans un palace de capitale, de ville d’eau ou de station balnéaire.

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