Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
Benedetta lui prit de nouveau la main.
Mercurio se raidit. « Qu’est-ce que tu fais ? », demanda-t-il. Et il se sentit bête.
Benedetta guida sa main, lentement, jusqu’à son sein. Elle la posa dessus.
« Qu’est-ce que tu fais… répéta Mercurio, mais ce n’était plus une question.
— Tu as peur ? », demanda Benedetta.
Étendu, le regard fixé au plafond, la main immobile sur le sein de Benedetta, avec un étrange bouillonnement du sang dans son pantalon, Mercurio pensa qu’il savait de la vie plus que n’en connaissaient la plupart des êtres humains. Il pouvait survivre dans une fosse d’égout à Rome et dans une cité aussi mystérieuse que Venise, il était capable de monter des arnaques, de se servir d’un couteau, de vider les poches de n’importe qui sans se faire prendre, de mélanger la chaux vive à la terre pour recouvrir les morts ; il s’était battu avec des hommes deux fois plus grands que lui, il avait tué un marchand, tenu tête à Scavamorto et fait la conquête d’un criminel comme Scarabello. Il savait tout de la vie.
Mais il ne savait rien de l’amour.
« Je n’arrive pas à respirer, dit-il.
— Caresse-moi, murmura Benedetta.
— Je n’arrive pas à respirer, je te dis ! lâcha Mercurio, bondissant sur ses pieds.
— Qu’est-ce qui se passe ? », demanda-t-elle, troublée.
Mercurio ne comprenait pas la fureur qui le traversait. Il ne pouvait pas la contrôler. « Je dois partir, dit-il d’une voix étranglée.
— Je viens avec toi. »
Mercurio ne lui répondit pas et sortit en claquant la porte.
Benedetta reboutonna sa robe et se recroquevilla sous la couverture. Elle ferma les yeux. Elle vit le visage effrayant du prince Contarini. Elle porta une main entre ses jambes. Et se sentit souillée.
Mercurio arriva à Rialto, hors d’haleine.
Il chercha le borgne, l’homme de Scarabello.
« Je dois partir immédiatement. Trouve-moi un bateau. »
31
Mercurio descendit du bateau à Mestre.
« Qu’est-ce que je dois dire à Scarabello ? lui demanda le borgne, qui l’avait amené jusque-là. Tu seras où ?
— C’est moi qui reprendrai contact, répondit Mercurio, en s’éloignant.
— Scarabello, il va pas aimer.
— Rien à foutre », dit Mercurio sans se retourner. Il accéléra le pas, pressé de disparaître. En un instant, le brouillard qui montait l’engloutit.
« Mercurio ! », cria le borgne.
Le garçon se retourna : il ne voyait plus ni le borgne ni la barque, et fut soulagé. Il prit une ruelle où il se rappelait avoir vu une petite statue de la Vierge, continua sur une vingtaine de pas puis trouva la rue qu’il cherchait. Sur sa gauche, là où le brouillard était plus épais, il entendait clapoter le canal. Le mur irrégulier de joncs qui croissaient sur la rive atténuait le bruit de l’eau. Sur sa droite, tous les cinquante pas, émergeait du brouillard une chaumine, basse et trapue. Il en passa sept.
Arrivé devant la huitième, il eut une hésitation, ralentit et finalement s’arrêta. Son souffle se condensait devant son visage et se confondait avec le brouillard. Il faisait nuit maintenant. Il s’approcha de la maison, jeta un coup d’œil entre les volets. À l’intérieur tout était éteint. Il eut peur. Se sentit perdu.
La porte était seulement tirée. Mercurio eut un mauvais pressentiment. Il la poussa, doucement.
« Il y a quelqu’un ? », dit-il. Sa voix tremblait tandis qu’il glissait la tête à l’intérieur. Il attendit une réponse. Rien. Silence. « Il y a quelqu’un ? demanda-t-il encore.
— Qui est là ? », entendit-il de la pièce voisine.
Mercurio reconnut aussitôt la voix. Cependant, quelque chose n’allait pas. « C’est Mercurio, dit-il timidement. Celui à qui tu as donné…
— Que Dieu te bénisse, mon garçon », répondit la voix. Sans parvenir à avoir un ton enthousiaste.
« Anna… tu vas bien ? »
On entendit le bruit d’une chaise remuée sur le plancher. Suivi de celui d’un briquet. Mercurio vit un éclair, faible, incertain. Puis la lumière prit de la force et, en tremblotant, se rapprocha.
Anna del Mercato apparut sur le seuil de la grande cuisine. Elle tenait une chandelle. Ses cheveux étaient dépeignés, ses yeux gonflés ; sa respiration se condensait dans l’air. Ce fut alors seulement que Mercurio se rendit compte qu’il faisait un grand froid.
« Tu vas bien ? », demanda à nouveau Mercurio.
La femme sourit. Mais on aurait plutôt dit qu’elle pleurait. « Viens », dit-elle. Elle se tourna et repartit, traînant les pieds dans ses pantoufles.
Mercurio referma la porte au cadenas et la rejoignit dans la cuisine. La grande cheminée était éteinte. Anna del Mercato s’était assise à la table. Posé dessus, le collier que Mercurio avait racheté. La chandelle, en grésillant, faisait briller des gouttes transparentes sur son visage. Mercurio se dit que c’étaient des larmes. Elle ne le regarda pas quand il s’assit en face d’elle. Les yeux fixés sur le collier, elle le caressait doucement, comme si c’était une créature vivante.
« Je ne veux pas le redonner à l’usurier, murmura-t-elle, consumée d’une infinie tristesse. Le curé dit que dans l’au-delà on ne peut pas porter de collier… Elle leva son regard vers lui. Ses yeux étaient si désespérés qu’on aurait dit deux trous. Je ne le redonnerai pas à l’usurier… » Elle eut à nouveau ce sourire qui ressemblait à des pleurs, tendit la main qui avait caressé le collier et toucha la sienne. « Que Dieu te bénisse, mon garçon, lui dit-elle. Merci.
— Que se passe-t-il, Anna ? », demanda Mercurio.
Elle ne répondit pas. De nouveau, elle fixa le collier. Elle le prit et le serra contre sa poitrine. « Je me moque de ce que dit le curé », dit-elle, obstinée. Mais d’une voix faible. « Moi, je l’emporterai dans l’au-delà, mon collier. Et si saint Pierre ne veut pas que je le garde, je m’en irai de là aussi. Non, je ne le donnerai pas à Isaia Saraval. Je ne trahirai pas mon bon mari. Pas une seconde fois. Dieu ne peut pas vouloir une chose pareille. Je ne troquerai pas ce collier contre un bout de pain. Non, moi je…
— Anna, calme-toi, l’interrompit Mercurio.
— Non, je préfère mourir plutôt que…
— Anna… » Mercurio lui prit les mains dans les siennes, en se penchant par-dessus la table. « Anna…
— Je suis désolée, mon garçon, je n’ai rien à te donner à manger…
— Qu’est-ce qui se passe ? »
Anna le regarda en silence, avec une grande dignité. Puis elle lui tendit le collier. « Attache-le-moi, mon garçon, lui dit-elle. J’ai froid. Je crois que je vais mourir cette nuit. »
Mercurio bondit sur ses pieds. Sa chaise se renversa. « Ne dis pas de bêtises. Où est le bois ?
— Attache-moi le collier. Je veux l’avoir au cou quand je mourrai.
— Personne ne va mourir, dit rudement Mercurio. Où est le bois ? »
Anna eut un sourire distant. « Il n’y en a plus. »
Mercurio resta un moment immobile à la regarder. La chandelle était bientôt finie. « Attends ici, dit-il d’une voix ferme.
— Où veux-tu que j’aille ? répondit Anna del Mercato.
— Attends-moi ici », répéta Mercurio, qui se dirigea vers la porte. Il avait vu une charrette à bras sur le côté de la maison. Tandis qu’il la poussait sur le chemin, une des roues se mit à grincer. Elle n’était pas dans l’axe. Mercurio espéra qu’elle tiendrait. Il arriva à l’habitation précédant celle d’Anna. Il frappa.