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Couleurs de l'incendie

Электронная книга - «Couleurs de l'incendie». Краткое содержание книги:

Février 1927. Le Tout-Paris assiste aux obsèques de Marcel Péricourt. Sa fille, Madeleine, doit prendre la tête de l’empire financier dont elle est l’héritière, mais le destin en décide autrement. Son fils, Paul, d’un geste inattendu et tragique, va placer Madeleine sur le chemin de la ruine et du déclassement.
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l'Europe.
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Paul s’interrogeait. Quelque chose lui échappait. Ordinairement, dans ce genre de situation, il se tournait vers sa mère, mais, outre que la rivalité entre les deux femmes était destinée à ne s’éteindre qu’avec elles, il s’était senti retenu, par quoi, mystère… Il craignait que le projet de Solange ne soit pas une bonne idée.

André se rendit au domicile de Montet-Bouxal en traînant les pieds. Le genre d’invitation difficile à refuser, une corvée. Et une épreuve aussi, parce que André entra dans un appartement immense, doté d’une bibliothèque gigantesque et d’un bric-à-brac impressionnant d’objets d’art, de gravures, de livres, de bibelots, comme un cabinet d’amateur, et tout cela lui montrait ce qu’il aurait aimé être et posséder, ce qu’il rêvait de devenir et qui lui semblait si loin.

Il posa une fesse sur le canapé, il partirait dès que ce serait possible.

— Ah, l’Italie…

Montet-Bouxal se lança dans une vaste dissertation bourrée de références, San Vitale, le Bernin, la Vierge de Tarquinia… Proféré par ce petit vieillard rabougri et tassé, ce fatras encyclopédique ressemblait à une collection de clichés. André était au purgatoire. Que faisait-il là, bon Dieu !

Nous étions au début d’un mois d’avril qui s’était montré clément. L’arrivée du printemps, à laquelle le vieil académicien n’avait jamais prêté attention, devenait avec l’âge un petit événement. De temps à autre il se tournait vers la fenêtre laissée entrouverte, il plissait les yeux, comme un chat, en respirant la fraîcheur qui entrait dans la pièce et il replongeait dans ses papiers comme à regret, avec un soupir.

— Et nous avons pensé à vous.

Tout à ses pensées, André avait manqué le sujet de la phrase.

— À moi…?

— Oui.

André avait bien entendu ? Une revue ?

— Non, un quotidien ! C’est plus dense, comprenez-vous. Si nous voulons faire passer nos idées, convaincre, il faut ça.

Des membres influents du Comité France-Italie, des industriels, quelques grandes familles éclairées avaient décidé de financer un journal destiné à véhiculer les thèses qui avaient refait de l’Italie d’aujourd’hui une grande nation latine.

Montet-Bouxal se leva péniblement, fit quelques pas jusqu’au divan sur lequel il se laissa tomber. Il tapota du plat de la main la place à côté de lui, venez là.

— Le fascisme est une doctrine moderne, nous sommes bien d’accord.

Le vieil écrivain avait les mains froides et rêches, André faillit retirer les siennes, mais un reste de civilité l’en empêcha.

— À Paris, il y a pléthore de belles plumes qui seraient ravies de collaborer à un organe de presse politique destiné à convaincre. À faire gagner cette belle cause.

La tête tournait à André. Diriger un quotidien parisien !

— Nous avons des locaux avenue de Messine, ça ne s’invente pas !

Montet-Bouxal partit d’un petit rire assez féminin. Il n’y aurait, au début, que trois ou quatre journalistes, mais enfin…

— Il vous faudrait rencontrer nos généreux donateurs. Nous pourrions démarrer en septembre. Si l’affaire vous intéresse, bien entendu… Il nous manque un titre, mais cela se trouve.

— Le Licteur.

C’était venu tout seul.

— N’est-ce pas un peu… savant ? Allez, nous verrons.

Montet-Bouxal s’était levé, avait refermé les pans de sa robe de chambre, l’entretien était terminé.

André était exalté.

Dans quelques semaines, il pourrait être sous les projecteurs de l’actualité, à la tête d’un nouveau quotidien modeste encore, mais éminemment prestigieux…

Où il ne gagnerait pas moins que chez Guilloteaux.

Robert saluait toujours en disant : « Putain, dis, t’as vu ce temps ? » Ce qui était valable quelle que soit la météo, même la nuit, et n’appelait pas de réponse. Ce soir-là n’avait pas fait exception, après quoi Robert était monté en voiture et avait regardé la route en fumant cigarette sur cigarette, le regard vide et la mine ravie, Dupré avait envie de le passer par la portière.

Ils arrivèrent à Châtillon vers minuit.

Dupré éteignit les phares à la sortie de la ville et roula très lentement jusqu’à l’usine. Il avait prévu de se garer assez loin.

Sur les consignes d’organisation, avec Robert, il avait tout essayé. En vain. Il manquait toujours un élément, ah oui, c’est ça, j’avais oublié ! disait Robert en rigolant, rien n’avait d’importance à ses yeux. Dans la voiture plongée dans la pénombre, Dupré fit une dernière tentative.

— Ah bon ? faisait Robert à chaque phrase comme s’il l’entendait pour la première fois, c’était à hurler.

Dupré fit alors ce qu’il ne voulait pas faire. La mort dans l’âme, il sortit un papier avec les consignes, écrites en majuscules, les mots bien espacés. Laisser une trace pareille entre les mains de ce type revenait à commettre un geste suicidaire qui n’était pas dans son tempérament, mais comment faire autrement ?

Robert le déchiffra tant bien que mal à voix haute. On ne pouvait jamais être certain qu’il comprenait ce qu’il lisait.

— Bon, allez, fit Dupré en désespoir de cause, vas-y.

Il avait bien pensé à intervertir les rôles, mais ça revenait à confier la voiture à Robert, et il y avait neuf chances sur dix pour qu’il se taille à la première alerte et abandonne Dupré dans une situation impossible…

— D’accord, dit Robert.

Il n’était pas contrariant. Il descendit, ouvrit la malle.

— Qu’est-ce que tu fous, bordel ! hurla Dupré en sortant précipitamment du véhicule.

— Bah, je prends les…

— Bougre de con, qu’est-ce qu’il y a sur ton papier ?

Robert fouilla toutes ses poches.

— Où c’est que je l’ai mis, ce papelard… Ah, voilà !

Il faisait très sombre, Robert saisit son briquet que Dupré lui arracha de justesse.

— Pour se faire repérer, ça…

Dupré, en désespoir de cause, lui rappela la consigne. Robert opinait du bonnet.

— Ah oui, c’est ça, je me souviens maintenant…

— C’est ça, oui. Allez, barre-toi, Ducon.

Il le regarda s’éloigner, la pince à la main comme un chandelier. En cas de pépin, il le planterait là, se disait-il en sachant qu’il n’en ferait rien. Malgré l’agacement et même le dégoût que lui inspirait Robert Ferrand, sommeillaient toujours, quelque part dans son esprit, des valeurs de solidarité ouvrière dont il reconnaissait combien elles étaient mal placées avec un malfaisant comme lui, mais auxquelles il aurait été incapable de déroger.

Il fixa, droit devant lui, la silhouette sombre des murs de l’usine qui se profilait vaguement dans le lointain.

Robert arriva aux ateliers. Sur la droite ? Sur la gauche ? Il ne se souvenait pas très bien. Ça devait être écrit sur le papier, mais il aurait fallu le retrouver, on ne sait jamais dans quelle poche on a mis les choses, et puis le déchiffrer, comme ça, sans lumière… Il décida que ce serait sur la gauche.

Au bout d’un moment, il douta. Il s’apprêtait à faire demi-tour lorsqu’il aperçut la grille. Rassuré sur la fiabilité de son instinct, il continua à marcher, utilisa la pince pour se ménager un passage dans le grillage, il était maintenant dans la cour de l’usine. Les bâtiments l’impressionnaient un peu.

Dupré était assez nerveux. L’affaire, en soi, n’avait rien de compliqué, mais avec cette andouille, on ne pouvait être sûr de rien. Aussi fut-il très surpris d’entendre des pas et de voir arriver Robert, tout sourire.

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