La Vie rêvée d'Ernesto G.
- Автор: Guenassia Jean-Michel
- Серия: Epub commercial #18
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: Asohar - TAZ
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «La Vie rêvée d'Ernesto G.». Краткое содержание книги:
Joseph s’assit, finit le verre qui se trouvait devant lui et resta pensif.
– Mon père a été arrêté il y a deux ans, je n’ai pas réussi à savoir si c’était avant ou après l’attentat contre Heydrich. Lors d’une rafle, tous les juifs du quartier ont été regroupés, et depuis on ne les a pas revus.
– Je t’avais prévenu, Joseph, dit Pavel, ils ont certainement été déportés dans des camps, en Pologne ou en Allemagne. Mon père a disparu au camp de Terezín, au nord de la Bohême. On avait quelques informations, des témoignages, des photographies aériennes, on avait du mal à croire ce qu’on racontait, mais les photos prises par les Russes après la libération du camp d’Auschwitz sont effroyables et ce que les Américains ont découvert, il y a quinze jours, quand ils sont arrivés à Dachau, à deux pas de Munich, est tout aussi insoutenable.
– Tu crois qu’il n’y a aucune chance de le retrouver vivant ?
– On va se renseigner, je te le promets, mais pour mon père je n’ai aucune illusion.
Ils commandèrent trois cafés.
– De quoi vous avez parlé pendant deux heures ? demanda Christine.
– Il paraît que je ressemble comme une goutte de bière à mon père quand il avait trente-cinq ans, et à mon grand-père aussi.
Il leur rapporta la confusion de la vieille femme, leur montra la clef de l’appartement. Il était tard, ils ne savaient pas où dormir, Christine voulait s’y installer, Joseph refusa, elle insista, c’était idiot de payer un loyer et de ne pas en profiter. Ce fut leur premier différend. Il s’énerva, il devait être fatigué par le long voyage, retourné par l’émotion, il ne pouvait concevoir de s’installer chez son père, à sa place, sans lui demander son avis, et le remplacer, non, ce n’était pas possible. Jamais ! Elle fut surprise par cette réaction, pensa qu’il était trop sentimental. Et loin de le lui reprocher, elle le trouva émouvant.
Pavel leur proposa de venir chez lui, le temps qu’ils trouvent un point de chute. C’est ainsi qu’ils s’installèrent dans l’appartement que son père occupait avant sa disparition. Cela ne dérangeait pas Pavel. Ni son père.
Christine ne fut pas dépaysée par la vie à Prague qui ressemblait à celle de Paris ou d’Alger. Ils dînaient rarement chez eux, sauf quand Pavel invitait ses amis. Ils sortaient beaucoup, agrandissaient chaque soir le cercle de leurs connaissances, discutaient des nuits entières dans des bars animés sur la meilleure manière de changer le pays, et ils n’avaient plus le moindre doute sur le chemin à emprunter, buvaient des hectolitres de bière et, hormis la cuisine immangeable, elle aurait pu se croire à Montparnasse.
Les boîtes de nuit de Prague rouvraient, on s’y entassait pour écouter du jazz de La Nouvelle-Orléans et y danser. Ils aimaient particulièrement le Lucerna, un club enfumé que Joseph avait beaucoup fréquenté dans sa jeunesse ; ils discutaient ferme pour déterminer si cette musique était capitaliste car américaine ou au contraire révolutionnaire, manifestation spontanée de l’oppression des Noirs défavorisés et opprimés de ce pays compliqué.
Un soir, une femme de leur âge, aux cheveux courts qui portait une robe rouge échancrée, se planta devant leur table.
– Vous… vous êtes Joseph Kaplan ? demanda-t-elle.
Joseph leva la tête et acquiesça.
– Vous… tu ne me reconnais pas ?
Il détailla cette belle jeune femme, chercha dans sa mémoire, en vain.
– Tereza… Tereza Kimlova, c’était avant-guerre, tu faisais des études de médecine.
– C’est vrai, fit Joseph, embarrassé. Et vous… enfin, et toi aussi, non ?
– J’étais inscrite en littérature, je suis professeur de lettres. J’ai changé peut-être ?
– Je me rappelle mal.
– On dansait souvent ici. Tu as disparu sans prévenir.
– Je suis navré, je ne me souviens pas bien.
– Joseph, tu devrais nous présenter, dit Pavel en ajustant son nœud papillon.
– Tereza, c’est mon ami Pavel.
– Enchanté, mademoiselle, Pavel Cibulka, je suis de Brno. (Il lui serra la main avec un immense sourire.) Ravi de vous rencontrer, Tereza, moi je suis diplomate.
– Et je te présente Christine, ma compagne.
– Ah, fit Tereza. Bonsoir.
– Christine, traduisit Joseph, c’est Tereza, une ancienne camarade.
– Vous êtes française ? dit Tereza en français.
Christine répondit oui de la tête et se poussa pour lui faire une place sur la banquette. Pavel lui offrit une cigarette, demanda ce qu’elle voulait boire, elle hésitait, il faisait chaud.
– Une bière ?
– Volontiers.
Il partit lui en chercher une. Tereza regardait Christine.
– À vos vêtements, j’aurais pu deviner que vous étiez française.
– Je suis désolée, je ne parle pas du tout tchèque. Je vais vivre ici maintenant et…
– Ce n’est pas difficile, si vous voulez, je peux vous apprendre.
– Avec grand plaisir.
Personne ne s’est jamais demandé pour quelles raisons deux femmes qui ont aimé le même homme peuvent facilement devenir amies, peut-être à cause de cet homme en commun ou alors elles s’en fichent. Entre Christine et Tereza, ce fut une évidence, il n’y eut ni ambiguïté ni rivalité, ni rancœur ni jalousie. Tereza n’était pas du genre à revenir en arrière, elle était heureuse pour Joseph qu’il ait rencontré Christine et puis il y avait Pavel, lui il était libre, il la regardait avec insistance, ce ne devait pas être un hasard si Joseph et Pavel étaient toujours ensemble.
Le patron des lieux possédait la plus grande discothèque de musique sud-américaine du pays et passa Nostalgias, un tango argentin mélancolique et douloureux, parfait quand on a trop bu et qu’on devient sentimental.
– Tu ne m’invites pas ? demanda Christine.
– Plus tard, personne ne danse.
– Fais-moi danser, je t’en prie.
Elle se leva, Joseph la suivit, il lui prit la main, ils allèrent sur la piste. Ils étaient seuls à tournoyer, tout le monde les regardait. Ils n’avaient, au bout du compte, dansé qu’une seule fois, il y a si longtemps. Elle se laissait guider, s’immobilisait au bon moment, repartait avec lui, anticipait chaque mouvement, se laissait emporter très loin, on aurait dit qu’ils avaient dansé ensemble des milliers de tangos.
Un autre couple les rejoignit, et un autre, Pavel invita Tereza.
– Je ne sais pas très bien danser, dit-elle.
– Et moi pas du tout.
– Je ne conserve aucun souvenir de cette femme, comment ai-je pu l’oublier, hein, Christine ? Surtout qu’elle a le même prénom que ma mère.
– Tu ne m’as jamais parlé de ta mère.
– J’avais une dizaine d’années à sa mort, je l’ai oubliée, je ne pense jamais à elle.
Christine avait pris de bonnes résolutions et avait décidé d’apprendre immédiatement à parler le tchèque, une langue sèche où il n’y a que des consonnes qui claquent. Ce ne fut pas facile, les gens qu’elle rencontrait, les nombreux amis de Pavel, ceux plus rares de Joseph, parlaient français, souvent en le massacrant un peu, mais ils tenaient à lui montrer que c’était leur langue étrangère préférée. Quand ils s’exprimaient en allemand, ils s’excusaient presque. Elle leur demandait de lui parler en tchèque, elle avait besoin de pratiquer, de se faire reprendre et corriger, ils acceptaient, rectifiaient sa prononciation qui les amusait beaucoup et, très vite, poursuivaient en français. Tereza lui donna cinq fois par semaine des cours particuliers. Au bout de trois mois, Christine suivait les conversations et, au bout de six, elle parlait couramment, mais elle conserva toujours un léger accent.
Heureusement, l’appartement du père de Pavel, à côté de l’Académie de musique, et d’où on apercevait la Vltava boueuse, était assez grand pour que tous y logent. Joseph lui proposa de partager le loyer et les charges, il accepta volontiers. Entre son congé sans solde pour finir son livre, commencé pendant son exil suisse, et l’à-valoir misérable de son éditeur tchèque, Pavel n’avait plus un rond mais il avait des espérances.