tant que la terre durera - tome 3
- Автор: Труайя Анри
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: tome 3
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «tant que la terre durera - tome 3». Краткое содержание книги:
Les journaux clandestins le menaçaient régulièrement des plus terribles vengeances. Mais il n’en avait cure. Il habitait, entre sa femme et sa fille, un hôtel particulier d’apparence modeste, dans le quartier de l’Amirauté, à Saint-Pétersbourg, ne sortait que pour se rendre aux séances des commissions, et une demi-douzaine de mouchards étaient attachés à ses pas. Malgré la surveillance de la police, Zagouliaïeff avait juré de « liquider » Koudriloff, et Nicolas l’encourageait à tenter cette affaire avant celle de l’expropriation.
Il y eut des conférences nombreuses au logis de Nicolas. Les moindres détails de l’exécution y furent discutés avec fièvre. Fallait-il user de la bombe ou du revolver ? Fallait-il se présenter au domicile de Koudriloff avec une fausse pétition ou l’attaquer dans la rue ? Fallait-il que toute la compagnie prît part à l’attentat ou charger un seul de le perpétrer à ses risques et périls ? Zagouliaïeff tempérait l’ardeur de ses hommes. Il les avait choisis avec discernement, suivant leurs qualités et leurs défauts, comme on choisit les chiens d’une meute. Nicolas était le rêveur aux mains soignées, qui pouvait emporter la décision d’une affaire dans un moment d’enthousiasme mystique, mais on ne devait pas l’employer à des tâches de longue haleine qui lui eussent donné l’occasion de s’interroger. Il trouvait son adjuvant naturel en la personne de Bloch, petit Juif ratiocineur, méthodique et patient. Alleluïeff, lui, était une brute énorme, un ancien boucher, tueur exemplaire, que Zagouliaïeff réservait pour les grosses besognes. Gédéonoff, chimiste de la compagnie, s’occupait de la fabrication des bombes, mais la vue du sang le rendait malade. Quant à Dora Rouboff, l’exaltée, la folle, elle entretenait, parmi ces hommes sacrifiés d’avance, une sorte d’émulation funèbre. Bloch, Gédéonoff et Alleluïeff étaient vaguement amoureux d’elle. Et Zagouliaïeff se félicitait de cette passion collective. Car, grâce à Dora, dans le cœur de chaque compagnon, la sotte vanité du mâle s’ajoutait à la vanité sacrée du révolutionnaire.
Nicolas connaissait bien Dora Rouboff pour avoir été recueilli et soigné par elle, un soir, qu’il avait trop bu. Il se souvenait de la chambre, des canaris dans leur cage, de la toile cirée rouge sur la table, du visage pâle penché sur le sien. Il aurait pu, ce jour-là, devenir le maître de cette créature étrange, qui avait tué et qui prétendait encore à l’amour des hommes. Mais une répulsion glacée l’avait détourné de ce corps. Depuis, Nicolas reprochait à Dora d’avoir oublié, l’espace d’un instant, qu’elle était un soldat de la révolution. Et Dora ne pardonnait pas à Nicolas de lui avoir rappelé qu’elle trahissait son rôle. Cette hostilité silencieuse était connue d’eux seuls. Ils avaient leur secret dans le grand secret. Aux réunions, par un accord tacite, ils affectaient de se traiter avec bienveillance. Cependant, leurs rapports manquaient de naturel. Zagouliaïeff disait :
— Il suffit que le camarade Arapoff soit en face d’une femme pour qu’il lui pousse un faux col amidonné autour du cou. J’espère que tu seras moins timide en face de Koudriloff.
Nicolas rougissait. Dora inclinait la tête, et ses yeux étincelaient de façon cruelle. Un jour, pendant une suspension de séance, elle s’approcha de Nicolas et lui dit à voix basse :
— Vous me détestez, n’est-ce pas ?
— Non, dit-il, pourquoi ?
Elle se mit à rire :
— On déteste toujours les femmes qu’on n’a pas pu aimer.
— Je ne sais ce que vous voulez dire, balbutiait Nicolas,
— Autrefois, nous étions séparés par le sang, dit-elle encore. J’avais tué. Vous étiez d’un autre bord. Vous me regardiez avec horreur. Mais, demain, vous aussi serez un assassin. Nous pourrons mieux nous comprendre…
Vers le début du mois de mars, Zagouliaïeff, ayant arrêté son plan, résolut de passer à l’exécution. Les camarades étaient tombés d’accord sur la tactique de l’attentat : surveillance des allées et venues du procureur militaire ; emploi de la bombe ; nécessité d’attendre que Koudriloff se trouvât seul dans sa voiture, afin d’éviter que des innocents fussent frappés en même temps que le coupable. Alleluïeff se laissa pousser la barbe, acheta un cheval et une calèche sur les fonds du groupe de combat, et s’établit cocher à Saint-Pétersbourg. Nicolas se déguisa en vendeur de cigarettes, et Bloch en cireur de bottes. Dora et Gédéonoff partirent pour la Finlande où ils devaient se procurer du fulminate de mercure. Zagouliaïeff centralisait les renseignements.
Des heures entières, Nicolas stationnait devant la villa de Koudriloff, le ministère de la Guerre, le Conseil d’Empire, le palais de Tauride, l’état-major. Coiffé d’une casquette crasseuse, vêtu d’une blouse en peau de mouton, il déambulait dans la boue et criait honteusement sa marchandise. La courroie de l’éventaire lui sciait le cou. Ses doigts étaient gelés. L’eau des flaques clapotait dans ses bottes percées. Parfois, des agents de police ou des portiers lui criaient des injures et le chassaient d’un trottoir à l’autre. Alors, il s’enfuyait, le dos rond, le regard peureux. Et les autres riaient et se claquaient les cuisses. Mais il était payé de son humiliation, lorsqu’il voyait surgir, dans le flot des voitures disparates, la calèche élégante de Koudriloff, avec ses deux chevaux bais, son cocher à la barbe blonde et ses lanternes d’argent. Le procureur n’était jamais seul. Toujours l’accompagnaient sa femme ou sa fille. Les aimait-il au point de ne pouvoir se séparer d’elles ? Ou avait-il deviné que leur seule présence le garantissait de la mort ? Nicolas observait ce petit homme lourd, en manteau gris de général. Il savait la dimension de ses épaulettes et le nombre de ses décorations. Les moindres verrues de son visage lui étaient familières. Même, il imaginait l’odeur de ce corps vieillissant. La nuit, il lui arrivait de rêver à l’affreux Koudriloff, pesant, bilieux, renfrogné, comme un adolescent rêve à sa maîtresse. Koudriloff lui appartenait, était devenu son bien, sa chose, une partie indispensable de lui-même. Il était jaloux de Koudriloff, amoureux de Koudriloff. Et, en même temps, il avait honte de guetter dans l’ombre un ennemi désarmé. Cette besogne n’était-elle pas indigne d’un champion de la liberté ? Le révolutionnaire tue et risque sa vie. Il ne se déguise pas pour épier sa proie derrière une colonne. Mais peut-être fallait-il que le vrai combattant, avant de porter le coup, sacrifiât en lui jusqu’à cette dernière fierté ? Tout s’achète. Même le droit d’exécuter un coupable.