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La Louve de France

Электронная книга - «La Louve de France». Краткое содержание книги:

Philippe V le Long vient de mourir avant d'avoir atteint trente ans et, comme son frère Louis X le Hutin, sans descendance mâle. Le troisième fils du Roi de fer, le faible Charles IV le Bel, succède à Philippe V. Une évasion de la tour de Londres ; la chevauchée cruelle conduite par une reine française d'Angleterre pour chasser du trône son époux ; un atroce assassinat perpétré sur un souverain... La relance de l'Histoire vient d'Angleterre. La Louve de France , c'est le tragique surnom que les chroniqueurs donnèrent à la reine Isabelle, fille de Philippe le Bel, qui semblait avoir transporté outre-Manche la malédiction des templiers.
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— Non, quand nous reviendrons, car à présent tu te salirais. Rappelle-toi bien ce que je t’ai enseigné. Ne parle à la reine que si elle t’adresse la parole ; et puis tu t’agenouilleras pour lui baiser la main.

— Comme à l’église ?

— Non, pas comme à l’église. Viens, je vais te montrer, mais moi j’ai du mal à le faire à cause de ma jambe blessée.

Ils étaient curieux à voir, vraiment, pour les passants, cet étranger de petite taille, au teint sombre, et cet enfant tout blond qui, dans une encoignure de porte, s’entraînaient à la génuflexion.

— … Et puis tu te relèves, rapidement ; mais ne bouscule pas la reine !

L’hôtel du Temple était fort modifié, depuis l’époque de Jacques de Molay ; et d’abord il avait été morcelé. La résidence de la reine Clémence ne comprenait que la grande tour carrée à quatre poivrières, quelques logis secondaires, remises, écuries, autour de la cour pavée, et un jardin partie potager et partie d’agrément. Le reste de la commanderie, les habitations des chevaliers, les armureries, les chantiers des compagnons, isolés par de hauts murs, avaient été affectés à d’autres usages. Et cette cour gigantesque, destinée aux rassemblements militaires, paraissait à présent déserte et comme morte. La litière d’apparat, à rideaux blancs, qui attendait la reine Clémence, y semblait un bateau arrivé par mégarde ou détresse dans un port désaffecté. Et bien qu’il y eût autour de la litière quelques écuyers et valets, tout l’hôtel avait un ton de silence et d’abandon.

Guccio et Giannino pénétrèrent dans la tour du Temple par la porte même d’où Jacques de Molay, extrait de son cachot, était sorti douze ans plus tôt pour être conduit au supplice.[42] Les salles avaient été remises à neuf ; mais, en dépit des tapisseries, des beaux objets d’ivoire, d’argent et d’or, ces lourdes voûtes, ces étroites fenêtres, ces murs où les bruits s’étouffaient, et les proportions mêmes de cette résidence guerrière, ne constituaient pas une demeure de femme, d’une femme de trente-deux ans. Tout y rappelait les hommes rudes, portant le glaive sur la robe, qui avaient un moment assuré à la chrétienté la suprématie totale dans les limites de l’ancien empire romain. Pour une jeune veuve, le Temple semblait une prison.

Madame Clémence fit peu attendre ses visiteurs. Elle apparut, vêtue déjà pour la cérémonie à laquelle elle se rendait, en robe blanche, gorgière de voile sur la naissance de la poitrine, manteau royal sur les épaules et couronne d’or en tête. Une reine vraiment comme on en voit peintes aux vitraux des églises. Giannino crut que les reines étaient vêtues de cette sorte tous les jours de la vie. Belle, blonde, magnifique, distante et le regard un peu absent, Clémence de Hongrie offrait un sourire qui n’était que de commande, le sourire qu’une reine sans pouvoir, sans royaume, se doit de laisser tomber sur le peuple qui l’approche.

Cette morte sans tombeau trompait ses jours trop longs par des occupations inutiles, collectionnait les pièces d’orfèvrerie, et c’était là tout l’intérêt qui lui restait au monde, ou qu’elle feignait d’avoir.

L’entrevue fut plutôt décevante pour Guccio qui attendait davantage d’émotion, mais non pour l’enfant qui voyait devant lui une sainte du ciel en manteau d’étoiles.

Madame de Hongrie posait ces questions bienséantes qui nourrissent la conversation des souverains lorsqu’ils n’ont rien à dire. Guccio avait beau tenter d’orienter l’entretien vers leurs communs souvenirs, vers Naples, vers la tempête, la reine éludait. Tout souvenir, en vérité, lui était pénible : elle repoussait les souvenirs. Et quand Guccio, cherchant à mettre en valeur Giannino, précisa : « Le frère de lait de votre infortuné fils, Madame », une expression presque dure passa sur le beau visage de Clémence. Une reine ne pleure pas en public. Mais c’était trop d’inconsciente cruauté, vraiment, que de lui présenter bien vivant, blond et frais, un enfant de l’âge qu’aurait eu le sien, et qui avait sucé le même lait.

La voix du sang ne parlait guère, mais seulement celle du malheur.

Et puis le jour était peut-être mal choisi, alors que Clémence allait assister au couronnement d’une troisième reine de France depuis elle ! Elle s’obligea par politesse à demander :

— Que fera-t-il quand il sera grand, ce bel enfant ?

— Il tiendra banque, Madame, je l’espère du moins, comme nous tous.

La reine Clémence croyait que Guccio venait lui réclamer une créance ou le paiement de quelque coupe d’or, de quelque joyau dont elle se fût fournie chez son oncle. Elle avait une telle habitude de ces réclamations de fournisseurs ! Elle fut surprise quand elle comprit que ce jeune homme s’était dérangé seulement pour la voir. Existait-il donc encore des gens qui la venaient saluer sans rien avoir à requérir d’elle, ni remboursement ni service ?

Guccio dit à l’enfant de montrer à Madame la reine le reliquaire qu’il portait au cou. La reine ne se souvenait plus, et Guccio dut lui rappeler la visite qu’elle lui avait faite à l’hôtel-Dieu de Marseille. Elle pensa : « Ce jeune homme m’a aimée. »

Consolation illusoire des femmes dont la destinée amoureuse s’est arrêtée trop tôt, et qui ne sont plus attentives qu’aux signes des sentiments qu’elles ont pu inspirer autrefois !

Elle se pencha pour embrasser l’enfant. Mais Giannino se ragenouilla aussitôt, et lui baisa la main.

Elle chercha autour d’elle, d’un mouvement presque machinal, un cadeau à faire, aperçut une boîte de vermeil et la tendit à l’enfant en disant :

— Tu aimes sûrement les dragées ? Conserve ce drageoir et que Dieu te garde !

Il était temps de se rendre à la cérémonie. Elle monta en litière, ordonna de clore les rideaux blancs, et puis fut prise d’un mal d’être qui lui venait de tout le corps, de la poitrine, des jambes, du ventre, de toute cette beauté inutile ; elle put enfin pleurer.

Dans la rue du Temple la foule était nombreuse qui se dirigeait vers la Seine, vers la Cité, pour aller saisir quelques bribes du couronnement, et qui ne verrait sans doute rien d’autre qu’elle-même.

Guccio, prenant Giannino par la main, se mit à la suite de la litière blanche, comme s’il faisait partie de l’escorte de la reine. Ils purent ainsi franchir le Pont-au-Change, pénétrer dans la cour du Palais, et là s’arrêter pour voir passer les grands seigneurs qui entraient, en costume d’apparat, dans la Sainte-Chapelle. Guccio les reconnaissait pour la plupart et pouvait les nommer à l’enfant : la comtesse Mahaut d’Artois, encore grandie par sa couronne, et le comte Robert, son neveu, qui la dépassait en taille ; Monseigneur Philippe de Valois, maintenant pair de France, avec à son côté sa femme qui boitait ; et puis Madame Jeanne de Bourgogne, l’autre reine veuve. Mais quel était ce jeune couple, dix-huit et quinze ans environ, qui venait ensuite ? Guccio se renseigna auprès de ses voisins. On lui répondit que c’était Madame Jeanne de Navarre et son mari Philippe d’Évreux. Eh oui ! La fille de Marguerite de Bourgogne avait maintenant quinze ans, et elle était mariée, après tant de drames dynastiques autour et à cause d’elle suscités.

La presse devint telle que Guccio dut hisser Giannino sur ses épaules ; il y pesait lourd le petit diable !

Ah ! voici que s’avançait la reine Isabelle d’Angleterre, rentrée du Ponthieu. Guccio la trouva étonnamment peu changée depuis qu’il l’avait entrevue autrefois à Westminster, le temps de lui délivrer un message de Robert d’Artois. Pourtant il se la rappelait plus grande… Sur le même rang marchait son fils, le jeune Édouard d’Aquitaine. Et toutes les têtes se tendaient parce que la traîne du manteau ducal du jeune homme était portée par Lord Mortimer, comme si celui-ci eût été le grand chambellan du prince. Un défi de plus lancé au roi Édouard. Lord Mortimer présentait un visage victorieux, mais moins toutefois que le roi Charles le Bel, auquel on n’avait jamais vu figure si resplendissante, parce que la reine de France, cela se chuchotait, était enceinte de deux mois, enfin ! Et son couronnement officiel, jusque-là différé, constituait un remerciement.

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42

Louis XVI devait sortir, par cette même porte, de la tour du Temple, 467 ans plus tard, et pour aller à l’échafaud. On ne peut s’empêcher d’être frappé de cette coïncidence, et du lien fatidique entre le Temple et la dynastie capétienne.

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