Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
« Que dis-tu ? », demanda le prince.
Mercurio la prit par le bras et l’écarta.
Le prince Contarini le regarda avec plaisir. Comme s’il n’attendait que cela. Il lui montra le bout de sa langue, avec une malice presque sexuelle. « Tu sais que si je t’ordonnais de lécher mes chaussures, il te conviendrait de le faire, joli garçon ? Comment oses-tu te mettre entre moi et cette putain ?
— Ce n’est pas une putain. Elle est vierge », répondit Mercurio instinctivement.
Le jeune homme haussa les sourcils. « La chose devient intéressante. Il est si rare par ces temps de trouver une…
— Ne pose pas tes sales pattes sur elle », gronda Mercurio.
Le regard du prince s’illumina de joie. L’instant d’après, il s’élançait pour frapper.
Mais Mercurio était prêt. Il esquiva le coup, saisit le bras du gentilhomme et le tira vers l’avant, en tendant sa jambe devant lui. Le jeune prince perdit l’équilibre et n’évita de tomber que parce qu’un de ses compagnons, plus rapide, l’avait retenu.
« Cours ! », hurla Mercurio à Benedetta.
Benedetta eut un moment d’hésitation puis courut derrière Mercurio. Ils passèrent au milieu des ivrognes, aussitôt suivis par les hommes du prince.
« Cours ! », hurla de nouveau Mercurio. Ils s’enfilèrent dans une calle étroite et sombre.
Les hommes de Contarini étaient plus rapides que Benedetta, gênée par ses jupes, et allaient les rattraper. Mercurio se jeta d’instinct vers le campo Santo Aponal. Ils n’y étaient pas encore que la calle del Luganegher fut bloquée par une haute silhouette noire et familière.
« Scarabello ! », s’écria Mercurio, hors d’haleine.
Scarabello et ses hommes s’écartèrent pour les laisser passer. Puis ils se resserrèrent les uns contre les autres, bloquant les hommes du prince. Les adversaires se regardaient en silence. Scarabello et les siens se tenaient droits et tranquilles, main sur le pommeau. Les hommes du prince haletaient, les narines dilatées par la course. Personne ne bougeait ni ne parlait.
Après un temps qui parut interminable, on entendit un piétinement irrégulier. Et au fond de la calle apparut le prince difforme, qui avançait péniblement. Il rejoignit ses hommes. Son bras atrophié était écarté, comme l’aile sans plume d’un oiseau. Sa bouche grande ouverte laissait voir ses dents pointues de squale, et un filet de salive lui salissait le menton.
« Nous n’attendions plus que vous, votre Grâce », dit Scarabello, avec une profonde révérence.
Le prince Contarini était essoufflé par l’effort. Il se balançait sur ses jambes inégales et oscillait. De nouveau Mercurio se dit qu’il ressemblait à un crabe.
« Scarabello, tu protèges ce jeune criminel ? demanda le prince de sa voix haut perchée, quand il fut en état de parler.
— Oui, en effet, votre Grâce. Il se trouve que c’est l’un de mes hommes », répondit Scarabello, en ouvrant les mains pour s’excuser.
Le prince Contarini sourit et nettoya sa salive de la manche de son somptueux pourpoint. Dans la pénombre de la ruelle, la soie blanche luisait comme la peau vivante d’un animal fantastique ; seuls émergeaient aussi de cette faible lumière les cheveux albinos de Scarabello. Tout le reste semblait ne pas exister.
Mercurio regardait Scarabello avec admiration. Il se tourna vers Benedetta et vit qu’elle, en revanche, fixait Contarini.
« Je veux ce jeune homme, dit le prince. Il m’a offensé et il doit payer.
— Votre Grâce, vous savez que je suis votre dévoué serviteur, répondit Scarabello. Mais, si vous voulez bien me pardonner, je dois vous refuser cette requête. Mes hommes ne répondent qu’à moi de leurs actions. » Il regarda intensément le prince, nullement intimidé. « Et moi seul en réponds au monde. Aussi, votre Grâce, nous devrions discuter vous et moi, si vous avez des doléances qui ne peuvent pas être satisfaites ou reportées. »
Contarini lui adressa un regard impassible. Mais il se mordait férocement la lèvre inférieure, jusqu’à la faire saigner. Quand il parla, sa voix était encore plus stridente. « Dis à ton homme qu’il ne se promène pas tout seul. Sa tête m’appartient, et si l’occasion se présente, je la prendrai. » Il se tourna et fit signe aux siens de le suivre. « Retrouvons ce moine. Il me plaît. Il est dévoré par le mal-être. Il annonce le sang », se mit-il à rire hystériquement.
« Zolfo… », commença Benedetta.
Mercurio lui posa la main sur le bras. « On ne peut rien faire. »
Scarabello les rejoignit.
« Merci, dit Mercurio.
— Je ne l’ai pas fait pour toi, répondit-il. Le prince est fou. Si je lui laisse la bride sur le cou, il prend tout. Mais j’ai une amitié très haut placée, plus haut placée que Contarini. Si haut que seul le doge est au-dessus. Le prince le sait. Il est fou, mais il n’est pas idiot.
— Merci quand même, répéta Mercurio.
— Il t’oubliera, continua Scarabello. Il trouvera quelqu’un d’autre à qui s’en prendre. Mais pour le moment, disparais de la circulation.
— Je vais m’arranger, minimisa Mercurio. Je sais me débrouiller seul.
— Oui, j’ai vu ça », sourit Scarabello. Puis il lui planta son index contre la poitrine. « C’est pas un conseil. C’est un ordre.
— Écoute, Scarab…
— Non, toi, écoute-moi. » L’index de Scarabello le poussa si fort que Mercurio dut reculer de deux pas. « Je te l’ai déjà dit une fois. Je vais te l’expliquer autrement. Si je te donne l’ordre de rentrer dans le trou du cul d’une baleine, tu y rentres, c’est clair ?
— D’accord.
— Tu iras sur la terre ferme. Je te trouverai un endroit. Et tu y resteras au moins deux semaines. Je n’aimerais pas voir les pantegane[12] trimballer ta tête dans les canaux pour te manger les yeux. Car c’est exactement à ça que tu dois t’attendre avec le prince. Quand il t’aura bien fait souffrir, évidemment. » Scarabello remit ses longs cheveux en place derrière ses oreilles, les rassembla en une queue-de-cheval et les attacha par un ruban rouge, en soie, tombant jusqu’au milieu du dos. Il lui sourit. « T’as peur d’être tout seul pendant quelques heures ?
— Je vais essayer d’y arriver, répondit Mercurio, passant les pouces dans sa ceinture.
— Comique », dit Scarabello en s’en allant, avec un rire.
Dès qu’il eut tourné le coin de la rue, Benedetta prit Mercurio par la main. « Allons à l’auberge. »
Mercurio regarda ses lèvres. Il la suivit docilement.
Ils montèrent dans la chambre.
« Ferme la porte », dit Benedetta.
Mercurio obéit.
Elle s’étendit sur le lit et déboutonna sa robe, découvrant ses petits seins d’albâtre et ses mamelons roses. Elle avait le souffle court. Elle ne pensait pas au premier baiser qu’elle avait donné à Mercurio. Elle pensait à la peur que lui avait causée le prince Contarini. À la sensation qu’elle avait éprouvée. À cette attirance vers le précipice. Elle regarda Mercurio et pensa qu’il ne ressemblait à aucun des monstres auxquels sa mère l’avait vendue. Elle tendit le bras vers lui. Jamais elle ne pourrait lui faire du mal.
Mercurio s’étendit auprès d’elle, immobile, ahuri. Il n’avait jamais embrassé une fille jusqu’à ce jour.
12
Nom donné aux très gros rats de Venise.