Couleurs de l'incendie
- Автор: Леметр Пьер
- Серия: Trilogie de l’entre deux-guerres #2
- Год: 2018
- Язык: французский
- Год: Éditions Albin Michel
- ISBN: 978-2226392121
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Couleurs de l'incendie». Краткое содержание книги:
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l'Europe.
Joubert était sidéré. En 1928, Bentley avait sorti un modèle de voiture six cylindres, la Speed Six, avec laquelle Barnato avait fait la course contre le rapide Cannes-Calais. À l’issue d’un inénarrable périple, il était arrivé avec quatre minutes d’avance ! Pour commémorer l’événement, la six-cylindres suivante de chez Bentley avait été surnommée la Blue Train Special et n’avait été produite qu’en… un seul exemplaire. Personne ne savait réellement où elle se trouvait. Avec sa cylindrée de 6 597 cm3 développant 180 CV, c’était une voiture mythique.
L’ingénieur italien passa.
— Il faudrait prendre le candidat suivant, monsieur Joubert, le temps presse…
Gustave, presque fiévreux, ne put s’empêcher de se tourner vers Robert.
— Et cette Blue Train, alors… c’était comment ?
Robert ouvrit la bouche, chercha ses mots :
— Vous imaginez pas, m’sieur…
C’est de cette manière que Robert échoua à devenir ouvrier spécialisé à l’Atelier de la Renaissance française, mais se vit proposer un emploi de balayeur.
Il y avait plus de deux mois que Madeleine venait retrouver M. Dupré chez lui pour faire le point sur ses investigations. Il n’omettait aucun détail sur les gens qu’il avait vus, qu’il avait interrogés, les lieux où il s’était rendu, le nombre d’heures qu’il avait attendu, l’argent qu’il avait dépensé. Madeleine s’impatientait, mais elle se sentait moins le droit d’interrompre cet ouvrier qu’autrefois le fondé de pouvoir de la banque familiale, aussi les soirées duraient-elles longtemps, le café refroidissait-il dans les tasses.
Si M. Dupré était parvenu à d’excellents résultats concernant Léonce, il était également parfaitement informé des faits et gestes de Charles. La concierge de l’immeuble et la secrétaire du dentiste avaient été dûment soudoyées, un huissier du Parlement se montrait volontiers bavard au troisième Cinzano, M. Dupré raconta à Madeleine la visite d’Alphonse Crémant-Guérin qui avait été un fiasco. Il avait aussi consacré un temps fou à André Delcourt, mais en vain, cette fois. Il se rendait au journal, dans des dîners en ville, ne jouait pas. Rentré chez lui, il écrivait tard.
— Rien à faire ? insista Madeleine.
Dupré ne voulait pas le dire, mais il craignait bien que chez cet homme-là les failles soient difficiles à trouver.
— Je ne pense pas non plus qu’il soit corruptible, ajouta-t-il, comme si Madeleine avait eu les moyens d’acheter qui que ce soit. Il ne fréquente pas les établissements spécialisés. Il ne regarde pas beaucoup les femmes…
— Ce n’est peut-être pas de ce côté qu’il faut chercher.
La phrase était osée, Madeleine en rougit. M. Dupré était assez scrupuleux et prudent pour s’être renseigné. Sans doute savait-il que Madeleine avait été naguère la maîtresse d’André, ce qui donnait à cette remarque la couleur d’une confession intime.
M. Dupré, sceptique, haussa les épaules. Le sang de Madeleine ne fit qu’un tour.
— Écoutez, monsieur Dupré, je peux v…
— Il se fouette.
— Pardon ?
M. Dupré était entré chez lui.
— Comment avez-vous fait ?
— Je suis serrurier de profession.
— Ah… Et vous dites qu’il…
— Il a un fouet chez lui, un objet colonial, exotique. Usagé.
Madeleine fut surprise, mais pas étonnée. Cela ressemblait bien à André. Et s’il trouvait dans cet exutoire un moyen suffisant pour calmer ses pulsions, il serait difficile à attraper.
Pour autant, Madeleine restait tranquille. La seule question qui la préoccupait était celle de l’argent. Ce qu’elle avait scrupuleusement économisé fondait vite. Elle pourrait aller jusqu’en décembre s’il n’y avait pas de mauvaise surprise. Après…
Sur Léonce, M. Dupré fit, comme à son habitude, un rapport calme, long et détaillé. Après quoi, Madeleine se leva. Dupré alla chercher son manteau, le lui tendit, elle enfila les manches, elle se tourna vers lui, ils s’embrassèrent, il la porta sur le lit où il la baisa longuement, calmement et en détail.
26
Paul comprenait sa mère. On comptait les sous, on vivait sur un train modeste, un voyage à Berlin était impensable. Mais il avait d’autant plus envie d’entendre Solange de nouveau en récital qu’elle se produisait de moins en moins. « Ton amie est bien fatiguer, mon petit loup, elle a reffusé des dates, elle en a annulé d’autre, c’est une vieille touppie que cette Solange, tu sais… »
Elle aimait se faire plaindre alors Paul la plaignait : « Vous avez raison de vous reposer. Si vous êtes fatiguée, c’est que vous avez voulu faire plaisir à tout le monde, chanter partout où l’on vous demandait. Ce n’est pas une mauvaise chose parfois, de refuser. »
Cette phrase, qu’il avait écrite machinalement, s’était mise à tourner dans son esprit. Quelque chose remuait en lui, il ne savait pas quoi.
Il commença à le comprendre lorsque les journaux annoncèrent qu’un syndicaliste néerlandais du nom de van der Lubbe avait incendié le Reichstag de Berlin dans la nuit du 27 au 28 février, à la veille des élections. Paul vit des images de ce bâtiment en flammes et lut les déclarations vengeresses du haut-commissaire Hermann Goering sur un vaste plan terroriste conçu par des communistes.
Paul ne comprenait pas très bien ce qui se passait là-bas, mais il n’était pas difficile de voir que l’atmosphère était lourde. À quelques jours des élections, la presse sociale-démocrate avait été interdite pour quinze jours, deux cents personnes avaient été arrêtées, des articles de la Constitution concernant les libertés individuelles avaient été suspendus, trente mille auxiliaires à croix gammée avaient été affectés au maintien de l’ordre. On leur donnait le matin un brassard et un pistolet chargé, le soir on leur versait trois marks. Trente mille personnes s’étaient massées au Palais des Sports pour écouter le chancelier Hitler parler de sa politique raciste, visiblement ça bougeait pas mal de ce côté-là de l’Europe.
Curieusement, deux événements mineurs frappèrent Paul. Une comédie théâtrale et un bal costumé organisé par un club hollandais avaient été interdits à Berlin. Il avait du mal à superposer ces informations à l’enthousiasme de Solange qui lui écrivait de Lucerne où elle se reposait : « Je prend des bains, j’y passe mes journée. Mais je continue de travailler, sais-tu ? Il n’est pas trop tart pour préparer ce grand récital de Berlin. À propos, est-tu bien certain que ta chère maman ne te laissera pas venir ? Ce n’est pas une question d’argent, j’espère ! Tu n’aurait pas ce genre de secret pour ta vieille amie, n’est-ce-pas ? Car pour Berlin, je suis en train de caugiter un programme tout ce qu’il y a de plus allemand avec des choses inattendus, que tout le monde n’écoute pas tout les jours. Mais il faut faire vite. Et comander un décor ! »
Elle avait joint à son courrier des pages de journaux français et étrangers qui claironnaient sa venue en Allemagne à l’automne : « La Gallinato chantera pour Hitler », « Solange Gallinato célébrera la musique allemande à Berlin »…
Le doute de Paul se creusa encore à la mi-mars lorsqu’il lut l’annonce d’un décret du Reich qui avait permis de dissoudre un grand nombre d’associations musicales qui n’avaient pas l’heur de plaire au nouveau régime. Que l’on s’attaque à des mouvements qui se consacraient à la musique dans un pays réputé si mélomane, il ne le comprenait pas.
Et c’était précisément là que Solange se faisait une joie d’aller se produire.