L'assommoir
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #7
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «L'assommoir». Краткое содержание книги:
-Oui, n'est-ce pas! ma biche, il y a la un cadet de notre connaissance. Faut pas me prendre pour un jobard... Que je te pince a te balader encore, avec tes yeux en coulisse!
Et il lacha des mots crus. Ce n'etait pas lui qu'elle cherchait, les coudes a l'air, la margoulette enfarinee; c'etait son ancien marlou. Puis, brusquement, il fut pris d'une rage folle contre Lantier. Ah! le brigand, ah! la crapule! Il fallait que l'un des deux restat sur le trottoir, vide comme un lapin. Cependant, Lantier paraissait ne pas comprendre, mangeait lentement du veau a l'oseille. On commencait a s'attrouper. Virginie emmena enfin Coupeau, qui se calma subitement, des qu'il eut tourne le coin de la rue. N'importe, on revint a la boutique moins gaiement qu'on n'en etait sorti.
Autour de la table, les invites attendaient avec des mines longues. Le zingueur donna des poignees de main, en se dandinant devant les dames. Gervaise, un peu oppressee, parlait a demi-voix, faisait placer le monde. Mais, brusquement, elle s'apercut que, madame Goujet n'etant pas venue, une place allait rester vide, la place a cote de madame Lorilleux.
-Nous sommes treize! dit-elle, tres emue, voyant la une nouvelle preuve du malheur dont elle se sentait menacee depuis quelque temps.
Les dames, deja assises, se leverent d'un air inquiet et fache. Madame Putois offrit de se retirer, parce que, selon elle, il ne fallait pas jouer avec ca; d'ailleurs, elle ne toucherait a rien, les morceaux ne lui profiteraient pas. Quant a Boche, il ricanait: il aimait mieux etre treize que quatorze; les parts seraient plus grosses, voila tout.
-Attendez! reprit Gervaise. Ca va s'arranger.
Et, sortant sur le trottoir, elle appela le pere Bru qui traversait justement la chaussee. Le vieil ouvrier entra, courbe, roidi, la face muette.
-Asseyez-vous la, mon brave homme, dit la blanchisseuse. Vous voulez bien manger avec nous, n'est-ce pas?
Il hocha simplement la tete. Il voulait bien, ca lui etait egal.
-Hein! autant lui qu'un autre, continua-t-elle, baissant la voix. Il ne mange pas souvent a sa faim. Au moins, il se regalera encore une fois... Nous n'aurons pas de remords a nous emplir, maintenant.
Goujet avait les yeux humides, tant il etait touche. Les autres s'apitoyerent, trouverent ca tres bien, en ajoutant que ca leur porterait bonheur a tous. Cependant, madame Lorilleux ne semblait pas contente d'etre pres du vieux; elle s'ecartait, elle jetait des coups d'oeil degoutes sur ses mains durcies, sur sa blouse rapiecee et deteinte. Le pere Bru restait la tete basse, gene surtout par la serviette qui cachait l'assiette, devant lui. Il finit par l'enlever et la posa doucement au bord de la table, sans songer a la mettre sur ses genoux.
Enfin, Gervaise servait le potage aux pates d'Italie, les invites prenaient leurs cuillers, lorsque Virginie fit remarquer que Coupeau avait encore disparu. Il etait peut-etre bien retourne chez le pere Colombe. Mais la societe se facha. Cette fois, tant pis! on ne courrait pas apres lui, il pouvait rester dans la rue, s'il n'avait pas faim. Et, comme les cuillers tapaient au fond des assiettes, Coupeau reparut, avec deux pots, un sous chaque bras, une giroflee et une balsamine. Toute la table battit des mains, Lui, galant, alla poser ses pots, l'un a droite, l'autre a gauche du verre de Gervaise; puis, il se pencha, et, l'embrassant:
-Je t'avais oubliee, ma biche... Ca n'empeche pas, on s'aime tout de meme, dans un jour comme le jour d'aujourd'hui.
-Il est tres bien, monsieur Coupeau, ce soir, murmura Clemence a l'oreille de Boche. Il a tout ce qu'il lui faut, juste assez pour etre aimable.
La bonne maniere du patron retablit la gaiete, un moment compromise. Gervaise, tranquillisee, etait redevenue toute souriante. Les convives achevaient le potage. Puis les litres circulerent, et l'on but le premier verre de vin, quatre doigts de vin pur, pour faire couler les pates. Dans la piece voisine, on entendait les enfants se disputer. Il y avait la Etienne, Nana, Pauline et le petit Victor Fauconnier. On s'etait decide a leur installer une table pour eux quatre, en leur recommandant d'etre bien sages. Ce louchon d'Augustine, qui surveillait les fourneaux, devait manger sur ses genoux.
-Maman! maman! s'ecria brusquement Nana, c'est Augustine qui laisse tomber son pain dans la rotissoire!
La blanchisseuse accourut et surprit le louchon en train de se bruler le gosier, pour avaler plus vite une tartine toute trempee de graisse d'oie bouillante. Elle la calotta, parce que cette satanee gamine criait que ce n'etait pas vrai.
Apres le boeuf, quand la blanquette apparut, servie dans un saladier, le menage n'ayant pas de plat assez grand, un rire courut parmi les convives.
-Ca va devenir serieux, declara Poisson, qui parlait rarement.
Il etait sept heures et demie. Ils avaient ferme la porte de la boutique, afin de ne pas etre mouchardes par le quartier; en face surtout, le petit horloger ouvrait des yeux comme des tasses, et leur otait les morceaux de la bouche, d'un regard si glouton, que ca les empechait de manger. Les rideaux pendus devant les vitres laissaient tomber une grande lumiere blanche, egale, sans une ombre, dans laquelle baignait la table, avec ses couverts encore symetriques, ses pots de fleurs habilles de hautes collerettes de papier; et cette clarte pale, ce lent crepuscule donnait a la societe un air distingue. Virginie trouva le mot: elle regarda la piece, close et tendue de mousseline, et declara que c'etait gentil. Quand une charrette passait dans la rue, les verres sautaient sur la nappe, les dames etaient obligees de crier aussi fort que les hommes. Mais on causait peu, on se tenait bien, on se faisait des politesses. Coupeau seul etait en blouse, parce que, disait-il, on n'a pas besoin de se gener avec des amis, et que la blouse est du reste le vetement d'honneur de l'ouvrier. Les dames, sanglees dans leur corsage, avaient des bandeaux empates de pommade, ou le jour se refletait; tandis que les messieurs, assis loin de la table, bombaient la poitrine et ecartaient les coudes, par crainte de tacher leur redingote.
Ah! tonnerre! quel trou dans la blanquette! Si l'on ne parlait guere, on mastiquait ferme. Le saladier se creusait, une cuiller plantee dans la sauce epaisse, une bonne sauce jaune qui tremblait comme une gelee. La dedans, on pechait les morceaux de veau; et il y en avait toujours, le saladier voyageait de main en main, les visages se penchaient et cherchaient des champignons. Les grands pains, poses contre le mur, derriere les convives, avaient l'air de fondre. Entre les bouchees, on entendait les culs des verres retomber sur la table. La sauce etait un peu trop salee, il fallut quatre litres pour noyer cette bougresse de blanquette, qui s'avalait comme une creme et qui vous mettait un incendie dans le ventre. Et l'on n'eut pas le temps de souffler, l'epinee de cochon, montee sur un plat creux, flanquee de grosses pommes de terre rondes, arrivait au milieu d'un nuage. Il y eut un cri. Sacre nom! c'etait trouve! Tout le monde aimait ca. Pour le coup, on allait se mettre en appetit; et chacun suivait le plat d'un oeil oblique, en essuyant son couteau sur son pain, afin d'etre pret. Puis, lorsqu'on se fut servi, on se poussa du coude, on parla, la bouche pleine. Hein? quel beurre, cette epinee! quelque chose de doux et de solide qu'on sentait couler le long de son boyau, jusque dans ses bottes. Les pommes de terre etaient un sucre. Ca n'etait pas sale; mais, juste a cause des pommes de terre, ca demandait un coup d'arrosoir toutes les minutes. On cassa le goulot a quatre nouveaux litres. Les assiettes furent si proprement torchees, qu'on n'en changea pas pour manger les pois au lard. Oh! les legumes ne tiraient pas a consequence. On gobait ca a pleine cuiller, en s'amusant. De la vraie gourmandise enfin, comme qui dirait le plaisir des dames. Le meilleur, dans les pois, c'etaient les lardons, grilles a point, puant le sabot de cheval. Deux litres suffirent.