Les Essais - Livre II
- Автор: Монтень Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:
178. Les chrétiens savent particulièrement bien à quel point la curiosité est un mal naturel et originel chez l'homme. C'est avec le souci de devenir plus savant et plus sage que commença le déclin du genre humain ; c'est par là qu'il s'est voué à la damnation éternelle. L'orgueil est la cause de sa perte et de sa corruption. C'est l'orgueil qui jette l'homme hors des chemins ordinaires, qui lui fait aimer la nouveauté, et préférer être le chef d'une troupe errante et dévoyée sur le sentier de la perdition, préférer être maître et professeur d'erreur et de mensonge, plutôt que d'être un disciple de l'école de la vérité, se laissant conduire par d'autres mains sur les sentiers fréquentés, sur la bonne voie. C'est peut-être là qu'il faut voir le sens de ce mot grec ancien disant que « la superstition suit l'orgueil, et lui obéit comme à son père276 ».
179. Ô orgueil, comme tu nous entraves ! Quand Socrate apprit que le dieu de la sagesse lui avait attribué le nom de Sage, il en fut saisi d'étonnement, et il avait beau s'examiner et se secouer, il ne trouvait aucun fondement à ce décret divin. Il savait qu'il y en avait d'autres qui étaient justes, modérés, courageux et savants tout comme lui, et de plus éloquents, plus beaux, et plus utiles à son pays. Il conclut finalement qu'il ne se distinguait des autres et n'était sage que parce qu'il ne se considérait pas comme tel ; que pour son dieu c'était une bêtise propre à l'homme que de se croire savant et sage, que la meilleure doctrine était celle de l'ignorance, et la simplicité la meilleure façon d'être sage.
180. La Parole Sainte déclare misérables ceux d'entre nous qui ont une haute opinion d'eux-mêmes : « Boue et cendre, leur dit-elle, comment peux-tu te glorifier ? ». Et ailleurs : « Dieu a fait l'homme semblable à l'ombre ; et qui la jugera quand, la lumière s'étant éloignée, elle se sera évanouie ? » Nous ne sommes rien ; nos forces sont bien incapables de concevoir l'élévation divine, et des œuvres de notre créateur, celles qui portent le mieux sa marque, celles qui sont le plus évidemment les siennes, sont celles que nous comprenons le moins. C'est pour les chrétiens un motif de croire que de rencontrer une chose incroyable : elle est d'autant plus rationnelle qu'elle est contraire à la raison humaine, car si elle relevait de la raison, ce ne serait plus un miracle ; et s'il y en avait déjà un exemple, ce ne serait plus une chose extraordinaire. « Dieu est mieux connu si l'on est ignorant » dit saint Augustin. Et Tacite : « Il est plus saint et plus respectueux de croire aux actions des dieux que de les connaître eux-mêmes. » [Tacite Vie d'Agricola, La Germanie XXXIV] Et Platon estime qu'il y a quelque impiété vicieuse à trop s'interroger sur Dieu et sur le monde, et sur les causes premières des choses. « En vérité il est difficile de connaître le père de cet univers, et si on y parvient, il est impie de le révéler au vulgaire. » dit Cicéron277.
181. Certes, nous employons les mots « puissance », « vérité », « justice » : ce sont des mots qui évoquent quelque chose de grand ; mais ce « quelque chose », nous ne le voyons nullement, et nous ne pouvons le concevoir. Nous disons que Dieu craint, que Dieu s'irrite, que Dieu aime,
Mettant des mots de mortel sur des choses immortelles.
[Lucrèce De la Nature V, v. 122]
Ce sont là des sensations et des émotions que nous ne pouvons placer en Dieu avec la forme qu'elles ont pour nous, et nous ne pouvons pas non plus les imaginer avec la forme qu'elles ont pour lui. C'est à Dieu seul qu'il appartient de se connaître et d'interpréter ses œuvres. Et c'est imparfaitement qu'il le fait dans notre langage, pour s'abaisser et descendre jusqu'à nous qui demeurons attachés à la terre278.
182. Comment la sagesse pourrait-elle lui convenir, elle qui est un choix entre le bien et le mal, puisqu'aucun mal ne peut l'atteindre ? Et que dire de la raison ou de l'intelligence, dont nous nous servons pour rendre visibles les choses obscures, puisque rien n'est obscur pour Dieu ? Et la justice, qui attribue à chacun ce qui lui appartient, et que l'on a instituée pour les besoins de la société humaine, quelle forme a-t-elle en Dieu ? Et la tempérance, qui n'est que la modération de plaisirs charnels qui n'ont pas leur place en lui ? Le courage pour supporter la douleur, l'effort, les dangers, tout cela lui appartient aussi peu : ces trois choses ne peuvent parvenir jusqu'à lui. C'est pourquoi Aristote279 considère qu'il est également exempt de vertu et de vice. « La bienveillance et la colère lui sont étrangers, ces passions ne concernent que les âmes faibles.» [Cicéron De natura deorum I, 17]
183. La connaissance que nous avons de la vérité, quelle qu'elle soit, ce n'est pas avec nos propres forces que nous l'avons acquise. C'est Dieu qui nous l'a apprise, entièrement, par l'intermédiaire de ceux qu'il a choisis comme témoins dans le peuple, simples et ignorants, pour nous communiquer ses admirables secrets : notre foi n'est pas quelque chose que nous avons acquis par nous-mêmes, c'est un pur présent dû à la libéralité d'autrui. Ce n'est pas par notre raisonnement ou notre intelligence que nous avons reçu notre religion, mais par une autorité et une injonction extérieures. La faiblesse de notre jugement y contribue mieux que sa force, et notre aveuglement plus que la clairvoyance. C'est par notre ignorance, plus que par notre science que nous sommes savants du divin savoir. Ce n'est pas étonnant si nos capacités naturelles et terrestres ne peuvent concevoir cette connaissance surnaturelle et céleste. Contentons-nous d'y apporter notre obéissance et notre sujétion, car, comme il est écrit dans l'Évangile : « Je détruirai la sagesse des sages, et j'abattrai l'intelligence des intelligents. Où est le sage ? Où est l'homme cultivé ? Où est le raisonneur de ce temps ? Dieu n'a-t-il pas abêti la sagesse de ce monde ? Puisque le monde n'a pas connu Dieu par la sagesse, c'est par la simple prédication qu'il lui a plu de sauver les croyants280. »
184. Aussi me faut-il donc examiner finalement s'il est dans le pouvoir de l'homme de trouver ce qu'il cherche, et si cette quête, qu'il poursuit depuis tant de siècles, l'a enrichi de quelque nouvelle force, et de quelque solide vérité.
185. Je crois qu'il m'avouera, s'il parle sincèrement, que tout ce qu'il a pu tirer d'une si longue chasse, c'est d'avoir appris à reconnaître sa faiblesse. L'ignorance qui est naturellement en nous, nous l'avons vérifiée et confirmée par cette longue étude. Il est advenu à ceux qui sont véritablement savants ce qui advient aux épis de blé : ils s'élèvent et dressent fièrement la tête tant qu'ils sont vides, mais quand ils sont pleins et lourds de grain, dans leur maturité, ils commencent à s'humilier et à baisser les cornes. Ainsi des hommes qui, ayant tout essayé et tout sondé, mais n'ayant trouvé en cet amas de science et de ressources de toutes sortes, rien de solide ni de ferme, mais seulement de la vanité, ont renoncé à leur présomption, et ont accepté leur condition naturelle.
186. C'est ce que Velleius fit remarquer à Cotta et à Cicéron : qu'ils avaient appris de Philon « qu'ils n'avaient rien appris ». Phérécide, l'un des sept sages, alors qu'il était mourant, écrivit à Thalès : « J'ai ordonné à mes proches, quand ils m'auront enterré, de te porter mes écrits. S'ils vous plaisent, à toi et aux autres sages, publie-les ; sinon, détruis-les. Ils ne contiennent aucune certitude qui puisse me satisfaire moi-même ; je ne prétends pas connaître la vérité, ni même y atteindre. J'ouvre les choses plus que je ne les découvre281. » L'homme le plus sage qu'il y eut jamais, Socrate, quand on lui demanda ce qu'il savait, répondit qu'il savait qu'il ne savait rien. Il confirmait ainsi ce que l'on dit : la plus grande part de ce que nous savons est la moindre de celles que nous ignorons. C'est-à-dire que cela même que nous pensons savoir est une partie, et bien petite, de notre ignorance. « Nous savons les choses en songe, dit Platon, et en vérité nous les ignorons282. « Tous les anciens, ou presque, ont dit qu'on ne pouvait rien connaître, rien percevoir, rien savoir, que nos sens étaient limités, notre intelligence faible, et courte notre vie ». [Cicéron Académiques I, 12]