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La Vie rêvée d'Ernesto G.

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La Vie rêvée d'Ernesto G.
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Oui, Joseph était de retour et jamais de toute sa vie il ne se sentit autant pragois qu’en ce drôle de mois de mai.

Combien de temps faut-il pour devenir amis, quelques mois ou quelques années ? À eux, il leur fallut deux jours à peine pour qu’ils se sentent indispensables les uns aux autres, comme s’ils s’étaient toujours connus. Pavel revenait avec insistance sur leur bref passé commun, peut-être le besoin de légitimer leur amitié nouvelle, de la rendre inéluctable. Ils avaient fréquenté à la même période la Grande Synagogue et son école, eu les mêmes professeurs et les mêmes camarades. Peu importe si Joseph ne se souvenait de personne, il avait l’impression que son cerveau était ouvert aux courants d’air qui emportaient tout ce qui n’était pas indispensable.

– Tu te souviens du grand Tomas au moins ? … Vous étiez assis côte à côte. Tomas, voyons, son père était dans les assurances.

– Ah oui ! fit Joseph pour lui faire plaisir.

Pavel essaya aussi de se trouver des souvenirs communs avec Christine. Elle, par contre, avait une mémoire de mille-feuilles. Malgré leurs efforts, ils ne se découvrirent aucune relation ou connaissance à partager. Pavel n’était jamais allé en Algérie et n’avait fait que passer par Paris ; malgré ses efforts, il n’avait jamais réussi à s’y faire muter, son rêve était de devenir ambassadeur à Paris.

– C’est sûr, un jour j’y représenterai mon pays.

Joseph refusa que Pavel le dépose devant chez son père ; il y a des choses qu’on ne peut faire que seul et sans témoin. Pavel se gara sur la place Malé Năměstí, non loin de l’hôtel de ville. Joseph descendit de la Fiat et parcourut à pied les deux cents mètres jusqu’à l’angle des rues Kaprova et Valentinska ; il avançait tranquillement, les mains dans les poches, comme n’importe quel habitant du quartier, sans un regard pour les décorations Art nouveau des façades ternies surchargées d’arabesques racoleuses et d’imitations de Mucha.

Il fut presque surpris que l’immeuble soit toujours là, il n’aurait pas été étonné de trouver un immense trou à la place, mais rien n’avait bougé, sauf la plaque professionnelle de son père qui n’était plus sur le mur de l’entrée ni celles du dentiste du troisième et des autres médecins, on voyait encore la trace noircie des rectangles enlevés et les trous dans la pierre. Au coin, le magasin d’antiquités était toujours là avec les mêmes croûtes autrichiennes. La loge de la concierge était fermée, la liste des résidents derrière la vitre avait disparu. Il monta les escaliers sans allumer la lumière, les marches en bois craquaient sous son poids. Il s’arrêta sur le large palier du deuxième étage, tendit l’oreille sans entendre le moindre bruit puis il tira la sonnette, deux coups longs. Il recommença au bout de trente secondes. C’était sûr, il n’y avait personne dans l’appartement familial.

Devait-il attendre, laisser un mot ou revenir ?

Il redescendit, et arrivait au rez-de-chaussée quand la porte de l’immeuble s’ouvrit, une vieille femme courbée, très maquillée et aux cheveux blancs recouverts d’une voilette noire entra avec peine, un sac à provisions dans une main et une canne dans l’autre. Joseph lui tint le battant, elle avança, se redressa avec un sourire pour le remercier et soudain, se figea comme si elle avait vu le diable, les yeux exorbités, la lèvre tremblante, la respiration coupée. Puis elle tendit le bras avec une infinie lenteur, posa sa main sur le menton de Joseph, palpa ses lèvres, ses joues, et enfin, une lumière apparut dans ses yeux, elle se détendit.

– Merci mon Dieu, merci, murmura-t-elle. Oh, Édouard, je suis si heureuse de te revoir.

– Je ne suis pas Édouard, madame, je suis Joseph, son fils.

Elle le fixa avec son sourire épanoui, acquiesça plusieurs fois de la tête.

– Édouard, quel bonheur tu me fais !

Elle se rapprocha, attira Joseph contre elle et le serra du plus fort qu’elle pouvait. Ils restèrent ainsi, l’un contre l’autre, enlacés.

– J’avais tellement peur qu’ils t’aient fait du mal, je le redoutais, mais tu es là, sain et sauf, c’est la volonté de Dieu.

Elle lui tapota l’omoplate et desserra son étreinte. Joseph fut envahi par un sentiment bizarre.

– Vous… vous êtes madame Marchova ?

– Anna, voyons.

– Cela fait si longtemps, madame Marchova, je ne vous aurais pas reconnue.

– Tu me vouvoies maintenant ? Je t’ai pourtant fait sauter sur mes genoux et j’ai bien connu ton père, un homme d’une grande distinction qui connaissait l’empereur. Ne fais pas cette tête ahurie, Édouard, ton père Gustav, tu t’en souviens encore j’espère, tu lui ressembles d’ailleurs, on pourrait te confondre avec lui.

Madame Marchova était la propriétaire de ce bel immeuble de rapport, de celui d’à côté et d’un autre à Podoli. Contre vents et marées, surtout contre son ingrate belle-fille, son incapable de fils n’ayant pas droit au chapitre, elle se maintenait dans ces lieux. De constitution fragile, elle avait pris soin de sa santé, enterré son mari adoré depuis un demi-siècle déjà (le temps passe si vite) et louait ses appartements à des médecins renommés qu’elle consultait sans rendez-vous quand elle se sentait patraque. Elle venait de fêter son quatre-vingt-seizième printemps et, si elle mélangeait les personnages et les souvenirs de sa vie, en oubliait beaucoup et ressuscitait des visages du temps glorieux de l’Empire, elle avait bon pied bon œil, riait pour un rien et se portait comme un charme, à part ce mal de dos vicieux qui lui transperçait les reins et la cuisse. Son fils aîné, qui était le premier homme de la famille à atteindre l’âge de soixante-dix-sept ans, désespérait de jamais hériter ; ses tentatives pour faire admettre sa chère maman dans une maison de santé s’étaient heurtées à un obstacle imprévisible, elle pratiquait les meilleurs spécialistes de la ville et aucun n’aurait osé attester que cette vieille dame si délicieuse était un peu accrochée aux étoiles, pour reprendre l’expression effrontée de ce fils cupide. Ils concluaient : de la fatigue, de la distraction tout au plus, et les juges classaient le dossier. Madame Marchova refusait d’admettre que sa mémoire lui jouait des tours car elle se souvenait de détails que personne ne se rappelait ; elle était capable de réciter par cœur la liste complète des souverains autrichiens et de leurs épouses depuis Otton Ier, ce qui était pour sa belle-fille la preuve de sa sénilité. Elle restait donc dans son appartement trop grand et eut la dernière joie de sa vie en voyant revenir cet Édouard Kaplan qui la soignait si bien de sa sciatique et dont elle avait eu toutes les raisons de croire qu’il avait disparu corps et âme.

Elle invita Édouard à fêter son retour et à finir le fond de madère qui avait traversé la guerre. Joseph, qui n’en avait pas bu depuis très longtemps, renonça à revenir sur cette méprise. Elle lui avait gardé son appartement et lui donna une clé ; personne n’avait pénétré chez lui depuis deux ans, à part Irina, la femme de ménage qui, une fois par mois, venait aérer et faire la poussière, c’est fou comme ça se salissait à Prague même avec les fenêtres fermées. Elle lui faisait cadeau des deux années de loyers impayés, tant pis pour la couleuvre et la vipère, elle maintenait le montant du loyer à son niveau d’avant-guerre, un cadeau quand on voyait les prix pratiqués aujourd’hui.

– Des bons locataires comme toi et ton père, on n’en fait plus, c’est un tel bonheur de te savoir revenu. Avec une mine superbe, en plus.

Christine et Pavel attendaient dans un café enfumé situé sous les voûtes de la place, ils commençaient à s’inquiéter et s’apprêtaient à partir à sa recherche.

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