tant que la terre durera - tome 3
- Автор: Труайя Анри
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: tome 3
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «tant que la terre durera - tome 3». Краткое содержание книги:
— Svétlana ! Ma chérie !
L’acrobate s’était rattrapé à un autre trapèze et se balançait en souriant à quelques mètres du sol.
Svétlana était molle et contente, parce que l’acrobate n’était pas mort, parce que Volodia se montrait si gentil avec elle, parce que les jeux terribles avaient pris fin, et que, de nouveau, entraient en piste les chevaux savants, aux larges selles de pierreries, et les clowns cabrioleurs. Des mots de confiance et d’amitié bourdonnaient à ses oreilles. Son cœur remontait dans sa gorge. Elle battait des mains à contretemps. Elle riait. Puis, soudain, elle eut envie de dormir.
À la fin du spectacle, comme Volodia et Svétlana quittaient leur loge, Volodia reconnut dans la foule Ruben Sopianoff, son ami d’autrefois, le témoin de ses anciennes folies. Jouant des coudes, Ruben Sopianoff se rapprochait de lui et criait :
— Volodia ! Vieille crapule ! Tu hantes les coulisses des cirques, maintenant ? C’est l’écuyère à panneau qui t’a ensorcelé, sans doute ? Quel râble !
Volodia, furieux, tentait de lui faire comprendre, par une mimique désespérée, qu’il n’était pas seul et que ces propos n’étaient pas du goût de sa compagne. Mais Ruben ne voulait rien entendre et vociférait, par-dessus deux ou tois rangées de têtes :
— Tu nous as laissé tomber, cochon ! C’est bon de rompre avec les femmes, mais pas avec les copains ! Je ne suis pas une Varlamoff, moi…
Il aperçut enfin Svétlana, tira son gilet, claqua des talons, cligna de l’œil à Volodia et dit :
— Mes compliments. Elle est ravissante.
Ruben Sopianoff avait engraissé depuis sa dernière rencontre avec Volodia. Énorme, noir, velu, rigolard, il écrasait la jeune fille de toute sa taille et répétait :
— Par exemple, par exemple, sacré farceur !
Volodia sentit qu’il fallait à tout prix abréger l’entretien.
— Nous sommes pressés, dit-il. Je dois reconduire mademoiselle.
— Faisons route ensemble, dit Sopianoff.
— Non.
— Et moi qui avait tant de choses à te dire ! Sais-tu que je me lance dans le théâtre ?
— Comme jeune premier ?
— Non. Je commandite une nouvelle entreprise. C’est un dénommé Prychkine qui m’en a donné l’idée.
— Quel Prychkine ?
— L’acteur. Celui qui est avec la sœur de Tania Danoff. Tu dois le connaître.
— Vaguement, dit Volodia.
— Eh bien, voilà, s’écria Sopianoff. À Moscou, on est écœuré par les spectacles de gala, l’or, le velours, les fauteuils confortables et la bonne société. Pour réagir contre ces fastes officiels, nous avons eu l’idée de créer un tout petit théâtre, avec des bancs de bois, une scène en miniature, des spectacles gais. Pendant la soirée, on pourra manger, boire de la bière. On sera très mal assis. Les places coûteront horriblement cher. Et tout le monde se ruera pour nous applaudir.
— C’est astucieux, dit Volodia.
Ruben Sopianoff éclata de rire :
— N’est-ce pas ? Si tu as de l’argent à placer, ou si tu veux faire débuter mademoiselle…
Svétlana, qui ne comprenait rien à cette discussion, regardait les deux hommes à tour de rôle et souriait d’un air ahuri.
— Elle a sûrement une nature artistique, dit Sopianoff en claquant des doigts.
— Je ne le crois pas, dit Volodia sèchement.
À la sortie du cirque, des commissionnaires criaient :
— La voiture du baron Stoff ! La voiture du prince Baranoff !
Ruben Sopianoff gémissait en s’accrochant au bras de Volodia :
— Toute la bande s’est décollée… Stopper s’est marié… Elle a dix ans de plus que lui et elle fume le cigare… Khoudenko est dans sa propriété, sans un rond… Toi, tu cours les cirques…
Il ajouta à voix basse :
— Où l’as-tu dénichée ? Elle est fraîche comme une petite pomme !
— Ça ne te regarde pas, dit Volodia avec humeur. Et je te conseille de ne parler à personne de notre rencontre.
Ruben Sopianoff haussa ses larges épaules :
— Dieu, qu’il est compliqué ! On les a tous changés, ma parole ! Il n’y a plus d’hommes !
Sur ces mots, il baisa galamment la main de Svétlana et fonça, tête en avant, dans la nuit.
Volodia fut heureux de le voir partir. Il avait redouté, de la part de Sopianoff, une de ces gaffes irréparables dont son ami avait le génie. Mais, sauf les allusions à l’écuyère et à la Varlamoff, tout s’était bien passé.
Craignant une nouvelle rencontre, Volodia se hâta de pousser la jeune fille dans un traîneau.
— Dimanche, si vous le voulez bien, nous recommencerons, dit-il.
— Mais peut-être que Marie Ossipovna ne me laissera pas sortir, dimanche prochain.
— Celle-là !
Volodia grinça des dents.
— Vous avez l’air méchant, dit-elle.
— Non. Je réfléchis.
Svétlana soupira :
— C’est égal, Marie Ossipovna sera bien étonnée quand elle apprendra que j’ai passé la journée avec vous !
— Vous n’allez pas le lui dire ? s’écria Volodia.
— Pourquoi pas ?
Volodia, troublé, ne savait que répondre. Tant d’innocence le désarmait.
— Ce n’est pas bien de mentir, reprit Svétlana. On n’a pas le droit. Et que faisons-nous de mal, de quoi nous cacherions-nous ?
Après une brève hésitation, Volodia opta pour une attitude mystérieuse.
— C’est exact, dit-il, nous ne faisons rien de mal, mais il est des choses que je ne peux vous expliquer, et qui, en quelque sorte, m’obligent à vous demander le secret le plus absolu sur nos entrevues. Si vous avez de l’amitié pour moi, il faut vous conformer à cette consigne. Vous me rendriez un mauvais service en parlant. Ne me questionnez pas davantage.
Elle le regardait, inquiète :
— Mon Dieu, vous m’effrayez…
— Il ne faut pas vous effrayer. Plus tard, vous comprendrez tout.
Svétlana baissa la tête.
— Je n’ai jamais menti, dit-elle. Mais, pour vous je le ferai.
— Merci, dit-il avec sentiment.
Et il en profita pour lui baiser la main.
Elle ne se défendait pas, mais semblait inerte, absente. Des flocons de neige fondaient sur ses joues. Elle murmura enfin :
— La fête est finie.
— Ma petite fille, mon enfant chérie, bredouillait Volodia. Nous irons encore au cirque. Souvent, souvent ! Et ailleurs. Où vous voudrez. Je vous abandonne tous mes loisirs. Je ne vis que pour vous… Je vous…
— Nous sommes arrivés, dit Svétlana.
Comme d’habitude, ils arrêtèrent le traîneau à quelque distance de la maison. Svétlana fit le chemin à pied jusqu’à la porte des Danoff. Marie Ossipovna l’attendait dans le vestibule. Dès qu’elle vit sa demoiselle de compagnie, elle se mit à crier :
— J’avais dit minuit, il est minuit et quart ! Tu n’as pas tenu parole ! Tu ne sais pas reconnaître les bienfaits ! Rends-moi le manchon que je t’ai donné ! Tu ne l’auras plus ! Et pour faire quoi ! Un imbécile quelconque et elle est folle ! Crachat ! Voilà, ce que c’est !
Svétlana gagna sa chambre en courant, se coucha vite, et rêva toute la nuit de patineurs phosphorescents, de chevaux marins aux narines de feu et d’acrobates aux cuisses mordorées. Mais c’était Volodia qui devenait tour à tour patineur, cheval, acrobate. Elle le reconnaissait facilement à travers ces métamorphoses.
CHAPITRE VIII
À la fin du mois de février 1913, la compagnie indépendante de combat, sous les ordres de Zagouliaïeff, groupait cinq membres actifs et deux agents de renseignements. Tous, ayant rompu avec le parti et sa politique prudente, avaient juré de risquer leur vie pour hâter le triomphe de la révolution. Pour les débuts de l’association, Zagouliaïeff cherchait une entreprise audacieuse et spectaculaire. Deux affaires le séduisaient également : une expropriation dans un bureau de poste et l’assassinat d’un dénommé Koudriloff, procureur militaire et député de la droite constitutionnaliste-démocrate à la Douma. Le général Koudriloff était détesté par tous les révolutionnaires, à quelque groupement qu’ils appartinssent. Lors des interpellations relatives aux atrocités commises dans les prisons, en 1906, il avait défendu les administrateurs pénitentiaires et déclaré que le seul moyen de sauver l’empire était d’exécuter, séance tenante, les condamnés politiques et leurs avocats. Il avait été lui-même, autrefois, directeur de prison, et s’était signalé par des mesures d’une cruauté maniaque envers les détenus. À présent, vieillard vicieux, chancelant, hébété, il protégeait ouvertement tous ceux qui rêvaient d’étouffer dans le sang la révolution naissante. On citait de lui des répliques célèbres. « Un homme arrêté est un homme condamné… » « Un soufflet de plus sur la face d’un détenu, c’est un soufflet de moins sur la face du Christ… »