Alex
- Автор: Леметр Пьер
- Серия: Camille Verhœven #2
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Albin Michel
- ISBN: 978-2226218773
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «Alex». Краткое содержание книги:
Les choses se passent curieusement. Comme on a interdit l’accès à la chambre en attendant les techniciens de l’Identité, que Louis est resté au rez-de-chaussée pour contenir le patron, Camille entre seul dans cette pièce, comme quelqu’un de la famille, comme s’il venait au chevet d’un proche et que, par pudeur, on respectait son intimité en le laissant seul quelques secondes auprès de la dépouille.
Dans les lieux sans grandeur, la mort est toujours assez triviale. La jeune femme n’a pas échappé à cela. Elle s’est enroulée dans le drap, les convulsions ensuite l’y ont entortillée, on dirait le corps d’une Égyptienne promis à la momification. Sa main pend en dehors du lit, languide, terriblement humaine et féminine. Son visage, lui, est marqué. Le regard figé se perd vers le plafond. À la commissure des lèvres, des traces des vomissures dont on devine que l’essentiel est retenu par les lèvres. Il y a beaucoup de douleur dans tout cela.
Comme devant tous les morts, on sent dans la pièce la présence d’un mystère. Camille reste à l’entrée de la chambre. Il a pourtant l’habitude des cadavres, il en a vu beaucoup, vous parlez, vingt-cinq ans de carrière, un jour il faudrait compter, l’équivalent d’un village. Il y a ceux qui lui font quelque chose et ceux qui ne lui font rien. L’inconscient fait le tri. Or celui-là lui fait du mal. Le fait souffrir. Il ne sait pas pourquoi.
Il a d’abord pensé que décidément, il arrivait toujours trop tard. C’est à cause de ça qu’Irène est morte, il n’a pas eu le bon réflexe, il s’est entêté, il est arrivé trop tard, elle était morte. Mais non, maintenant qu’il est là, il sait que ce n’est pas ça, que l’histoire ne se répète pas bêtement, que n’importe quelle morte ne peut pas prendre la place d’Irène. Et d’abord parce que Irène était innocente et qu’ici, c’est loin d’être le cas.
Pourtant, il reste inquiet. Incapable d’expliquer.
Il sent, il sait qu’il y a quelque chose qu’il n’a pas compris. Depuis le début, peut-être même. Or cette fille a certainement emporté ses secrets avec elle. Camille aimerait pouvoir s’approcher, la regarder de plus près, se pencher sur elle, comprendre.
Il a couru après elle vivante, il la voit morte et il ne sait toujours rien d’elle. Quel âge a-t-elle ? D’où vient-elle ?
Au fait, comment s’appelle-t-elle réellement ?
Près de lui, sur la chaise, le sac à main. Il sort de sa poche des gants de caoutchouc et les enfile. Il prend le sac, l’ouvre, un sac à main de fille, tout ce qu’il peut y avoir là-dedans, c’est incroyable, il trouve la carte d’identité, l’ouvre.
Trente ans. Les morts ne ressemblent jamais aux vivants qu’ils ont été. Il regarde la photo officielle puis la jeune femme morte, sur le lit. Aucun de ces deux visages ne ressemble aux innombrables portraits qu’il a faits d’elle au cours des dernières semaines en se fiant au portrait-robot. Du coup, le visage de cette femme reste insaisissable. Lequel est le bon ? Celui, daté, de la photo d’identité ? Elle a peut-être vingt ans, la coiffure est démodée, elle ne sourit pas et regarde en face de soi sans intention. Ou le portrait-robot de la tueuse en série, froid, fixe, lourd de menaces et dupliqué à des milliers d’exemplaires ? Ou le vrai est-il celui, inhabité, de la jeune morte allongée là, dont le corps, comme détaché d’elle, est habité par des douleurs incommunicables ?
Camille la trouve étrangement ressemblante à La Victime de Fernand Pelez ; l’effet sidérant que fait la mort quand elle s’abat.
Fasciné par ce visage, Camille en a oublié qu’il ne sait comment l’appeler. Il se repenche sur la carte d’identité.
Alex Prévost.
Camille se répète ce nom.
Alex.
Donc plus de Laura, de Nathalie, de Léa, ni d’Emma.
C’est Alex.
Enfin, c’est… C’était.
Partie III
51
Il est très content, le juge Vidard. Ce suicide est le résultat logique de son analyse, de son habileté, de son opiniâtreté. Comme toujours les hommes vaniteux, ce qu’il doit à la chance, aux circonstances, il l’attribue à son talent. Contrairement à Camille, il exulte. Mais avec calme. Plus il est réservé, plus on le sent intensément victorieux. Camille le voit à ses lèvres, à ses épaules, à sa manière concentrée d’enfiler les protections, ça lui fait une drôle de touche, à Vidard, le bonnet de chirurgien et les chaussons bleus.
Il aurait pu se contenter de regarder tout ça du couloir puisque les techniciens sont déjà au travail mais non, une multimeurtrière de trente ans, surtout morte, c’est comme un tableau de chasse, ça s’observe de près. Il est satisfait. Quand il entre dans la chambre, c’est un empereur romain. Au-dessus du lit, il a un petit mouvement des lèvres, genre bien, bien, bien et quand il ressort il a une tête qui signifie, affaire classée. Il désigne à Camille les techniciens de l’Identité :
— Il me faut les conclusions rapidement, vous comprenez…
Ça veut dire qu’il veut communiquer. Vite. Camille est d’accord. Vite.
— Il faudra tout de même faire toute la lumière, n’est-ce pas ? ajoute le juge.
— Bien sûr, dit Camille, toute la lumière.
Le juge s’apprête à partir. Camille entend la cartouche monter dans le canon.
— Il était vraiment temps que ça se termine, dit le juge. Pour tout le monde.
— Vous voulez dire, pour moi ?
— Pour dire les choses sincèrement, oui.
Disant cela, il retire ses protections. Le bonnet, les chaussons ne sont pas conformes à la dignité de son propos.
— Dans cette affaire, reprend-il enfin, vous avez manqué singulièrement de lucidité, commandant Verhœven. Vous avez couru derrière les événements, à plusieurs longueurs. Vous vous rendez compte, même l’identité de la victime, ce n’est pas à vous qu’on la doit mais à elle. Vous êtes sauvé par le gong mais vous étiez vraiment loin et, sans cet… « incident » heureux (il désigne la chambre), je ne suis pas certain que vous auriez conservé l’affaire. Je pense que vous n’étiez pas…
— À la hauteur ? propose Camille. Si, si, monsieur le juge, dites-le, vous l’avez sur les lèvres.
Le juge, vexé, fait quelques pas dans le couloir.
— C’est bien de vous, ça, commente Camille. Pas assez de courage pour dire ce que vous pensez, pas assez de sincérité pour penser ce que vous dites.
— Alors, je vais vous dire le fond de ma pensée…
— J’en tremble.
— Je crains que vous ne soyez plus fait pour les affaires lourdes.
Il prend un temps pour souligner qu’il réfléchit, qu’en homme intelligent, conscient de son importance, il ne dit rien à la légère.
— Votre reprise d’activité n’est pas très concluante, commandant. Vous devriez peut-être reprendre un peu de distance.
52
Tous les objets sont d’abord passés au Labo. Ensuite, on les a entreposés dans le bureau de Camille. On ne se rend pas compte au premier coup d’œil mais, en fait, ça fait du volume. On a dû faire venir deux grandes tables qu’Armand a recouvertes d’une nappe, pousser le bureau, le portemanteau, les chaises, les fauteuils, et on a tout étalé. C’est difficile d’avoir devant soi des choses si infantiles et de penser qu’elles appartenaient à une femme de trente ans. Impression qu’elle n’avait pas grandi. À quoi bon garder si longtemps une barrette de pacotille, rose, avec du strass, tout usée ou un ticket de cinéma.