Alex
- Автор: Леметр Пьер
- Серия: Camille Verhœven #2
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Albin Michel
- ISBN: 978-2226218773
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «Alex». Краткое содержание книги:
Ça se voit qu’elle est épuisée, dans le miroir de l’ascenseur, à peine si elle se reconnaît.
Troisième étage. La moquette, elle aussi, commence à s’épuiser. La chambre échappe à toute description. Le nombre de voyageurs qui sont passés ici est incalculable, le nombre de soirées solitaires, le nombre de nuits agitées ou lourdes. Combien de couples illégitimes sont entrés ici, tout fièvre et flamme, ont roulé sur le lit et sont ressortis avec le sentiment d’avoir gâché leur vie. Alex à son tour lâche son sac près de la porte et regarde ce décor écœurant en se demandant par quel bout le prendre.
Il est pile vingt heures, pas besoin de regarder sa montre, il suffit d’entendre l’amorce du journal télévisé qui vient de la chambre de droite. La douche sera pour plus tard, elle ôte sa perruque blonde, prend dans sa valise son nécessaire de toilette, retire ses lentilles outremer qu’elle jette dans la cuvette des W-C. Elle se change ensuite, un jean sans forme et un pull à même la peau. Elle vide toutes ses affaires sur le lit, enfile son sac à dos vide et quitte la chambre, emprunte le couloir puis l’escalier. Elle attend quelques secondes en haut des dernières marches que le réceptionniste s’éloigne de son comptoir pour se faufiler vers le parking et gagner sa voiture. Elle trouve qu’il fait un froid de loup subitement. La nuit est déjà noire. Elle a la chair de poule. Au-dessus du parking, on entend des avions dont le ronflement arrive amorti par les lourds nuages qui courent dans le ciel comme des fous.
Elle a acheté un rouleau de sacs-poubelle. Elle ouvre le coffre de sa voiture. Des larmes montent qu’elle ne veut pas voir. Elle ouvre les deux petits cartons marqués PERSONNEL et, s’interdisant de réfléchir, elle empoigne tout ce qui s’y trouve, sans regarder, des sanglots se pressent qu’elle ne veut pas entendre, elle fourre tout ce qui lui tombe sous la main dans les sacs-poubelle, les cahiers de collège, les lettres, les morceaux de journal intime, les pièces de monnaie mexicaines, de temps en temps elle s’essuie les yeux du revers de sa manche, renifle mais elle ne veut pas s’arrêter, elle ne peut plus, c’est impossible, il faut aller au bout, quitter tout ça, les bijoux fantaisie, les photos, tout abandonner, sans compter, sans se souvenir, les pages de romans, tout jeter, tout, la petite tête de nègre en bois noir, la mèche de cheveux blonds serrée dans un élastique rouge, le porte-clés, c’est un cœur avec « Daniel » imprimé dessus, son premier grand amour à l’école primaire, l’inscription est presque effacée, enfin, voilà, Alex ferme le troisième sac avec la ligature blanche mais tout ça est un peu trop pour elle, trop fort, trop violent, alors elle se tourne, s’assoit pesamment, s’effondre quasiment sur le coffre ouvert de la voiture et prend sa tête dans ses mains. Ce qu’elle voudrait maintenant, c’est hurler. Hurler. Si elle pouvait. Si elle en avait encore la force. Une voiture avance au pas dans l’allée du parking, Alex se relève précipitamment, fait mine de fouiller dans le coffre, la voiture passe, se gare plus loin, plus près de la réception, c’est toujours mieux quand on a moins à marcher.
Les trois sacs-poubelle sont au sol. Alex ferme son coffre à clé, ramasse les sacs et quitte le parking à grandes enjambées résolues. La grille coulissante censée en fermer l’accès n’a pas dû être manipulée depuis des années, elle rouille sous l’épaisse peinture autrefois blanche. La rue dans la zone industrielle, peu de passage, quelques voitures égarées à la recherche d’un hôtel sosie, puis un scooter, pas de piétons, pourquoi voulez-vous marcher dans ce désert si vous n’êtes pas quelqu’un comme Alex. Où peut-on aller d’ailleurs à partir de l’une de ces rues qui conduisent à une autre, aussi parfaitement identique ? Les conteneurs d’ordures sont alignés sur les trottoirs, en face de la grille de chaque entreprise, il y en a des dizaines. Alex marche plusieurs minutes puis d’un coup, elle se décide. Celui-là. Elle ouvre le conteneur, jette les sacs à l’intérieur, se défait de son sac à dos qui part les rejoindre, elle rabat violemment le couvercle et revient vers l’hôtel. Ci-gît la vie d’Alex, fille malheureuse, meurtrière souvent, organisée, faible, séductrice, perdue, inconnue des services de police, Alex qui est cette nuit une grande fille, Alex qui sèche ses larmes, qui respire profondément au rythme de sa marche décidée, qui regagne son hôtel, passe cette fois sans précaution devant le réceptionniste absorbé par le téléviseur, Alex qui remonte à sa chambre, se déshabille et vient fondre entièrement sous une douche chaude, puis très chaude, la bouche grande ouverte sous le jet.
46
C’est parfois mystérieux, les décisions. Celle-ci par exemple, Camille serait incapable de l’expliquer.
Au début de la soirée, il a pensé à l’affaire, au nombre de crimes que cette fille va encore accomplir avant qu’on la mette hors d’état de nuire. Mais il a surtout longuement pensé à la fille elle-même, à son visage qu’il a mille fois dessiné, à tout ce qu’elle a ranimé dans sa vie. Ce soir, il sait où est son erreur. Cette fille n’a rien à voir avec Irène, il a simplement confondu la personne et la situation. Son enlèvement, bien sûr, l’a reliée immédiatement à Irène et Camille ensuite n’a cessé de les associer parce qu’il retrouvait, tellement proches de la réalité, des émotions et des terreurs similaires qui faisaient naître en lui une culpabilité assez ressemblante. C’est tout ce qu’on craint quand on préconise qu’un flic ne doit pas enquêter sur une affaire affectivement trop proche. Mais Camille voit bien qu’en réalité, il n’est pas tombé dans un piège, il l’a provoqué. Son ami Le Guen n’a fait que lui proposer de se confronter enfin à la réalité. Camille aurait pu passer la main, il ne l’a pas fait. Ce qui lui arrive, il l’a voulu. Il en avait besoin.
Camille enfile ses chaussures, met sa veste, prend ses clés de voiture et, une heure plus tard, il aborde au ralenti les rues endormies qui conduisent en bordure de la forêt de Clamart.
Une rue à droite, une autre à gauche puis la ligne droite qui s’enfonce entre les grands arbres. La dernière fois qu’il est venu ici, il avait posé son arme de service entre ses cuisses.
À une cinquantaine de mètres apparaît le bâtiment. La lumière des phares se reflète sur les vitres sales. Ce sont des petites vitres verticales, serrées les unes contre les autres, comme sur les toits en pente de certaines usines. Camille arrête la voiture, le moteur, laisse les phares allumés.
Ce jour-là, il a un doute. Et s’il s’était trompé ?
Il éteint les phares et sort de la voiture. La nuit ici est plus fraîche qu’à Paris, c’est peut-être lui qui a froid. Il laisse sa portière ouverte et marche vers le pavillon. Il devait être à peu près ici quand l’hélicoptère a soudainement percé la cime des arbres. Camille en a été presque renversé, du bruit, du souffle, il s’est mis à courir. Il ne se souvient plus s’il avait encore son arme à la main. Sans doute, oui, c’est loin, difficile de se souvenir des détails.
L’atelier est un bâtiment sans étage, le pavillon de gardien d’une propriété aujourd’hui disparue et, de loin, il ressemble un peu à une isba, avec une véranda à claire-voie sur laquelle on attend un rocking-chair. Le chemin que Camille suit est le même exactement qu’il a emprunté des centaines de fois, enfant, adolescent, lorsqu’il venait rejoindre sa mère, la voir travailler, travailler auprès d’elle. Enfant, il n’était pas attiré par la forêt, il y faisait tout juste quelques pas, il disait qu’il préférait rester à l’intérieur. C’était un garçon solitaire. Nécessité fait vertu, parce que c’était difficile de trouver des camarades de jeux, à cause de sa taille. Il ne voulait pas être un objet perpétuel de plaisanteries. Il préférait ne jouer avec personne. En réalité, il avait peur de la forêt. Aujourd’hui encore, ces grands arbres… Il a cinquante ans, Camille, ou pas loin. Alors le coup du Roi des Aulnes, il a passé l’âge. Mais il est haut comme à treize ans et, du plus fort qu’il y résiste, cette nuit, cette forêt, ce pavillon esseulé, ça lui fait de l’effet. Il faut dire, c’est là que travaillait sa mère et c’est là aussi qu’Irène est morte.