Alex
- Автор: Леметр Пьер
- Серия: Camille Verhœven #2
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Albin Michel
- ISBN: 978-2226218773
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «Alex». Краткое содержание книги:
47
Dans la chambre. Alex a croisé les bras sur sa poitrine. Appeler son frère. Quand il va reconnaître sa voix, il va dire : « Ah, c’est toi ? Qu’est-ce que tu veux encore ? », il sera déjà en colère, dès la première seconde mais tant pis. Elle décroche le téléphone de la chambre, regarde ce qu’il faut faire sur l’autocollant, le 0, pour avoir l’extérieur. Elle a repéré un endroit où elle peut lui donner rendez-vous, tout à côté de la zone industrielle, elle a noté l’adresse sur un papier. Elle la cherche, la trouve, prend sa respiration et compose le numéro. Le répondeur. Surprenant, il n’éteint jamais son portable, même la nuit, il dit que le boulot, c’est sacré. Il passe peut-être sous un tunnel ou il l’a laissé sur le guéridon de l’entrée, allez savoir, au fond, ça n’est pas plus mal, elle laisse un message : « C’est Alex. J’ai besoin de te voir. C’est urgent. 137, boulevard Jouvenel à Aulnay, 23 h 30. Attends-moi si je suis en retard. »
Elle va pour raccrocher, se reprend et ajoute : « Mais ne me fais pas attendre. »
Maintenant, elle est rattrapée par l’atmosphère de la chambre. Allongée sur le lit, elle reste un long moment à rêver, le temps passe lentement, les pensées s’enchaînent toutes seules, mues par leur propre mouvement, elle entend les échos du téléviseur d’à côté, les gens ne se rendent pas compte combien ils écoutent fort, combien ils peuvent gêner. Elle pourrait le faire taire, si elle voulait. Elle sortirait de sa chambre, sonnerait à la porte voisine, l’homme ouvrirait, surpris, ce serait un homme ordinaire comme elle en a tué combien déjà, cinq ? Six ? Davantage ? Elle sourirait comme elle sait le faire, gentiment, elle dirait, je suis votre voisine de chambre en faisant de la tête un petit signe, je suis seule, je peux entrer ? L’homme, abasourdi, s’écarterait, elle dirait aussitôt, vous voulez me voir toute nue ? du même ton que pour dire, vous voulez bien tirer les rideaux ? La bouche de l’homme s’ouvrirait de stupéfaction, il aurait un peu de ventre, forcément, passé trente ans, ils sont tous comme ça, tous ceux qu’elle a tués avaient un peu de ventre, même Pascal Trarieux, la bière, lui, que le diable le torture en Son Infinie Cruauté. Elle écarterait aussitôt les deux pans de son peignoir et demanderait : vous me trouvez comment ? Ce serait vraiment le rêve de pouvoir faire ça, une fois, juste une fois. D’écarter son peignoir, et nue de demander comment me trouvez-vous en étant certaine de la réponse, certaine qu’on va ouvrir les bras et qu’elle pourra s’y blottir. Dans la réalité, elle dirait : d’abord, vous ne voulez pas éteindre le téléviseur ? L’homme se précipiterait en balbutiant des excuses, tu parles, il farfouillerait maladroitement pour trouver le bouton, tellement excité, cette survenue si miraculeuse. Bon, il est de dos, penché en avant, elle n’a plus qu’à saisir la lampe de chevet en aluminium et à lui en asséner un coup, à deux mains, juste derrière l’oreille droite, rien de plus facile, une fois qu’il est groggy, c’est un jeu d’enfant, elle sait où frapper pour estourbir pendant quelques secondes et avoir le temps nécessaire pour aligner les coups suivants, là-dessus, les draps pour faire les liens, un demi-litre d’acide concentré dans le cornet et l’affaire est pliée, le téléviseur ne fait plus aucun bruit, le client n’est pas près de remonter le son, on peut enfin passer une soirée tranquille.
Voilà le genre de rêve éveillé que fait Alex, allongée sur son lit, les mains derrière la tête. Elle s’abandonne à elle-même. Des souvenirs de sa vie remontent. Vraiment, ils sont sans regret. Tous ses morts, d’une certaine manière, il les lui fallait, elle en avait besoin. Besoin de les faire souffrir, de les faire mourir, oui c’est sans regret vraiment. Il aurait même pu y en avoir plus, bien plus. L’histoire s’est écrite ainsi.
Voici venue l’heure de goûter un peu d’alcool. Elle pense à se servir une rasade de Bowmore dans le verre à dents en plastique mais elle se ravise et boit directement au goulot. Alex regrette, elle aurait dû acheter des cigarettes aussi. Puisque c’est fête. Il y a près de quinze ans qu’elle n’a pas fumé. Elle ne sait pas pourquoi elle en aurait acheté ce soir parce qu’au fond elle n’a jamais aimé ça. Elle voulait faire comme tout le monde, elle poursuivait le rêve de toutes les jeunes filles, être comme les autres. Elle est assez sensible au whisky, il lui en faut peu pour tanguer. Elle chantonne des airs dont elle ignore les paroles, et tout en fredonnant, elle reprend toutes ses affaires, plie ses vêtements un à un, avec application, et entreprend de faire soigneusement son sac de voyage. Elle aime que les choses soient nettes, son appartement, fallait voir, tous ses appartements du reste, toujours impeccables. Dans la salle de bains, sur la petite étagère branlante en plastique crème tachée de brûlures de cigarette, elle range ses produits de toilette, dentifrice, brosse à dents. De sa trousse de toilette, elle extrait son tube de molécules du bonheur. Un cheveu est pris sous le couvercle, elle ouvre le tube, saisit le cheveu, lève la main bien haut et le fait tomber comme une feuille morte, elle adorerait qu’il y en ait une poignée, pour faire comme une pluie, comme une neige, chez une amie autrefois, elles jouaient souvent à ça, sur la pelouse, à s’arroser en pluie avec le tuyau d’arrosage. C’est le whisky. Parce que tout en faisant ainsi son petit ménage, elle a continué de siroter à même la bouteille mais aussi gentiment qu’elle s’y soit prise, ça tourne vite.
Le rangement est terminé, Alex titube légèrement. Elle n’a rien mangé depuis longtemps, un petit peu trop d’alcool et c’est tout de suite la descente en piqué. Pas pensé. Ça la fait rire, un rire nerveux, tendu, un rire inquiet, elle est toujours ainsi, l’inquiétude est sa seconde nature, avec la cruauté. Petite, elle ne se serait jamais crue capable de tant de cruauté, se dit-elle en rangeant son beau sac de voyage dans l’armoire murale, elle réfléchit à cela. Elle a été une enfant tout ce qu’il y a de plus gentil, les gens disaient même toujours : Alex est très mignonne, vraiment adorable. Il faut dire qu’elle était assez laide, petite, et que les gens se ruaient volontiers sur son caractère pour trouver un compliment à faire.
Ainsi, la soirée passe. Les heures.
Et Alex a siroté, siroté, et finalement beaucoup pleuré aussi. Elle ne pensait pas qu’elle avait encore une telle réserve de larmes.
Parce que cette nuit est une grande solitude.
48
Comme un coup de pistolet dans la nuit. Le craquement de la marche en bois qui casse dès qu’il pose le pied dessus. Camille manque de tomber, se rattrape, reste quand même debout, le pied droit prisonnier de la planche cassée. Il s’est fait mal. Il peine à se dégager, obligé de s’asseoir. Et du coup, le voici dos à l’atelier, face à sa voiture tous phares allumés, c’est ainsi qu’il a vu arriver les secours. Il n’était plus lui-même, on l’a ramassé hagard à peu près là où il se trouve, assis, comme aujourd’hui. Ou peut-être était-il plutôt là, debout près de la rambarde.