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Couleurs de l'incendie

Электронная книга - «Couleurs de l'incendie». Краткое содержание книги:

Février 1927. Le Tout-Paris assiste aux obsèques de Marcel Péricourt. Sa fille, Madeleine, doit prendre la tête de l’empire financier dont elle est l’héritière, mais le destin en décide autrement. Son fils, Paul, d’un geste inattendu et tragique, va placer Madeleine sur le chemin de la ruine et du déclassement.
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l'Europe.
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C’est vrai qu’au cours de sa vie, Madeleine n’avait pas fréquenté beaucoup d’ouvriers, mais celui-ci ne ressemblait pas du tout à l’idée qu’elle s’en faisait. Ce foulard autour de la gorge, ce pantalon à pinces, ces chaussures vernies… Léonce sentit cela très bien.

— Robert n’est plus vraiment ouvrier depuis qu’il est… rentier. Mais il a fait son apprentissage !

Madeleine croisa les mains devant elle, racontez-moi ça.

— Chez Dumont, dit Robert, à Vincennes.

En face de lui, M. Dupré reposa son bock d’un geste las. Il fixait la carte d’identité établie au nom de Roger Delbecq. Il la jeta devant Robert.

— Pour faire fabriquer ça, on t’a donné six cents francs. Combien tu nous as carotté pour obtenir cette saloperie ?

Robert fit une petite lippe. C’est vrai qu’il avait un peu exagéré. René Delgas lui avait fait ça pour cent trente francs. Léonce vola à son secours :

— Oui, le résultat n’est pas très bon, mais c’est à cause du délai. Forcément, dans la précipitation… Mais on va la faire refaire ! Hein, poussin ?

Poussin était d’accord, mais ça ne voulait pas dire grand-chose, il était toujours d’accord sur tout. Si elle avait eu un passeport et suffisamment d’argent pour s’enfuir de France, elle aurait dû considérer Robert comme une valise supplémentaire.

Madeleine, elle, pensait aux échéances. Les entretiens d’embauche se feraient dans deux ou trois jours. Elle sentait l’affaire mal emmanchée.

— Dites-moi, monsieur Ferrand, qu’est-ce que vous y faisiez exactement chez Dumont, à Vincennes ?

Robert fit une petite grimace.

— Bah, un peu de tout, vous voyez…

Madeleine ne voyait pas très bien. M. Dupré prit une large inspiration. On crut un court instant qu’il allait se lever et le gifler. Léonce préféra intervenir :

— Chéri, Mlle Péricourt te demande plus précisément en quoi consistait ton travail.

— Ah…! Bah, on changeait les moteurs, on effaçait les numéros à l’acide, on repeignait les voitures, des choses comme ça.

— Et cela remonte à quand ?

Embarrassé, Robert se frotta le menton, voyons voir…

— Je dirais bien vingt ans… Bah oui, je suis rentré de voyage en 13, je suis parti à la guerre en 14, faites le compte…

Madeleine regarda Léonce, puis M. Dupré, puis elle revint à Robert.

— Je peux vous demander un instant, monsieur Ferrand ?

— Pas de problème, dit Robert en croisant les bras.

— Chouchou, dit Léonce avec patience, Mlle Péricourt aimerait que tu nous laisses seuls un moment, s’il te plaît.

— Ah, d’accord !

Chouchou se leva et hésita. Le zinc ? Le billard ? Il opta pour le billard.

Léonce dut elle-même en convenir :

— Oui, je sais, il a un peu perdu pied avec le métier…

Elle était bien consciente que la candidature de Robert était assez difficile à défendre. Il n’était bon qu’au lit. Ça valait de l’or, mais il fallait reconnaître que ça avait peu à voir avec la mécanique.

M. Dupré ne disait rien, il épluchait une nouvelle fois le document que Léonce avait recopié, d’une belle écriture, la nuit précédente. Papier volé dans le dossier de Gustave pendant son sommeil. La liste, non exhaustive, des questions que l’on poserait aux candidats à l’embauche.

Madeleine avait espéré faire entrer Robert Ferrand dans les ateliers de la Renaissance française, mais elle voyait mal ses chances face à des ouvriers réellement qualifiés et dont l’expérience ne remontait pas à l’avant-guerre.

L’accablement saisit le petit groupe. On entendit dans la salle de billard un grand éclat de rire, celui de Robert qui hurlait :

— Ah ! Deux bandes, t’as vu ça ! Champion, hein !

M. Dupré regarda Léonce.

— Je ne veux pas être désagréable, mademoiselle Picard, mais… qu’est-ce que vous voulez qu’on en fasse de votre jules ? C’est une équipe d’ingénieurs d’élite à la recherche d’ouvriers spécialisés très expérimentés, très pointus. Si on lui demande une figure au billard, à la rigueur, il peut s’en tirer. Sinon… il n’a pas vu une machine-outil depuis plus de vingt ans, on va lui rire au nez.

Et c’est exactement ce qui se passa.

L’ingénieur italien, le premier, pouffa de rire dans sa manche. Sa gaieté se communiqua à ses deux collègues, même Gustave ne put réprimer un sourire.

— Allons, messieurs, dit-il. Un peu de compassion.

Ce type est-il totalement idiot ? se demandait Gustave. Il nous a présenté un curriculum truffé de références invérifiables et n’a pas su répondre, même de travers, à une question sur huit. Était-il charitable de le conduire devant une machine pour un essai et de le voir s’humilier davantage ? Il y avait encore huit candidats à recevoir, Gustave referma le dossier avec un geste d’impuissance.

— Vous comprenez que pour cet emploi…

Robert plissa les lèvres et leva les épaules, bah oui, forcément…

Gustave était dans un bon jour. Un bon jour qui durait depuis des semaines, il n’avait jamais été plus heureux de sa vie, il réussissait tout ce qu’il touchait.

Le turboréacteur qui allait sortir de ses ateliers, il le voyait déjà.

Il avait vécu un grand moment deux mois plus tôt, le 10 février 1933, devant les ministres de l’Industrie et de l’Aéronautique venus en visite, accompagnés de journalistes et de reporters. Il avait présenté un à un les membres de l’équipe, voici le spécialiste de l’aérodynamisme, l’expert en combustion, le géant de l’allumage, le seigneur des souffleries, le dieu du profilé, le Vulcain de l’alliage, c’était lassant, cette litanie, mais Joubert y tenait. Deux jours plus tard, le gouvernement annonçait qu’il « participerait activement » au projet, comment l’éviter… Les subventions allaient tomber. Et, au fil des mois, Gustave avait bien l’intention de siphonner la plus grande partie du budget dont l’État disposait en la matière. C’était l’euphorie.

Deux mois après la mise sur orbite de l’équipe, il fallait des ouvriers capables de réaliser les pièces qui avaient été dessinées.

Joubert se leva, bon allez, au suivant. Robert serra les mains du jury, sans rancune, il souriait toujours, on imaginait mal ce qui pouvait l’atteindre.

Gustave, d’humeur débonnaire, le raccompagna à la porte.

— Bon… Au moins, on sait que vous aimez les voitures.

— Ça oui…

— Je suis comme vous, les automobiles… Et vous, c’est quoi, votre voiture de rêve ?

— Bah, vous savez, j’ai conduit la Blue Train Special, alors après ça…

Gustave resta une seconde en arrêt.

— Vous… Mais, comment… Quand ça ?

— En 29. J’avais un copain en carrosserie. Il avait fait un raccord de peinture et il a fallu l’emmener à Mantes-la-Jolie, c’est moi qui ai pris le volant…

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