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L'homme au ventre de plomb

Электронная книга - «L'homme au ventre de plomb». Краткое содержание книги:

Fin de l’année 1761 : la guerre de Sept Ans prend une tournure de plus en plus désastreuse, l’expulsion des jésuites est en discussion et la marquise de Pompadour vit ses derniers temps de faveur. Nous retrouvons Nicolas Le Floch à la première des Paladins de Rameau à l’Opéra, à laquelle assiste Madame Adélaïde, une des filles de Louis XV. Durant la représentation, le comte et la comtesse de Ruissec, qui accompagnaient la princesse, sont informés du suicide de leur fils, et Nicolas suit son maître Sartine jusqu’à l’hôtel des malheureux parents, où il va faire de bien curieuses constatations. Nicolas découvre bientôt que ces meurtres paraissent liés à un complot jésuite. Mais ne s’agit-il pas là de fausses apparences, d’une manipulation compliquée des divers partis qui s’affrontent secrètement à la Cour ?
« Les aventures de ce nouveau limier se distinguent par leurs qualités littéraires et la singularité du personnage et de son siècle. »
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— Docteur, criait Bourdeau, surtout n’écrasez pas les marrons. On doit en retrouver de gros morceaux qui se brisent encore légèrement sous la dent. Veillez-y !

— Ne voilà-t-y pas le Châtelet qui voudrait en remontrer à la Faculté ! Découpez vos lardons et faites-les-moi suer gentiment. Qu’ils chantent, les bougres ! Et pour les précautions, prenez garde à ne pas roussir l’ail ! Quant au chou…

Nicolas intervint en imitant Catherine et son accent.

— Zurdout, brenez garde à le bien ébouillanter et à jeter l’eau première ! Ensuite, à betit bouillon de telle sorte que le tout resde un heu croquant !

Les deux compères se retournèrent.

— Mais c’est Nicolas qui prend la recette en marche !

— J’espère, renchérit Bourdeau, qu’il n’a pas faim. Je doute que nous en ayons jamais assez !

Ils éclatèrent de rire. Semacgus servit du vin. Nicolas s’enquit du menu.

— Nous avons des perdrix à l’étouffée, une longe de porc à la broche et des choux fricassés aux lardons et aux marrons : un mélange que j’ai mis au point et dont vous vous pourlécherez. La suavité du marron liée à la légère amertume du chou, relevée de poivre et de girofles et enveloppée dans le gras du lard. Le moelleux ajouté au tendre. Et Bourdeau nous a apporté un panier de bouteilles de Chinon…

— Vous m’en direz tant, fit Nicolas. À cela, il faudra ajouter une tarte aux poires et au massepain de la bonne Catherine.

Le souper fut bientôt prêt et servi par Awa, qui avait revêtu pour l’occasion un éclatant boubou de damas de son Saint-Louis natal. La table dressée dans le cabinet de travail de Semacgus paraissait un havre de lumière et de gaieté au milieu des livres, des squelettes, des fossiles, des bocaux et des mille curiosités rapportées par le maître de maison de ses expéditions lointaines. Nicolas avait rarement vu Bourdeau aussi joyeux, rubicond et l’œil éméché. Il ne laissait sa place à personne pour conter des grivoiseries, à la satisfaction du chirurgien, grand amateur d’histoires salaces. Le sommet fut atteint dans le rire gargantuesque qui suivit le récit par Semacgus de l’histoire du koumpala farci.

— Imaginez, disait-il, l’évêque nous conviant à dîner, moi et le gouverneur, et tellement impatient de nous faire apprécier les talents de sa cuisinière, une signare du plus bel effet et d’un âge fort peu canonique. Elle avait prévu de faire du koumpala.

— Qu’est-ce que cet animal-là ? dit Bourdeau.

— Imaginez un crabe qui monte aux arbres.

— Je crois que c’est le Chinon qui monte à la tête ! dit Bourdeau.

— Nullement. Le koumpala monte au cocotier durant la nuit. C’est là qu’on le surprend. Il faut ensuite le faire jeûner comme les escargots pour le purger des mauvaises plantes qu’il aurait pu manger. Ensuite, on l’ébouillante, on le travaille avec des herbes locales et du piment, le plus fort que l’on trouve. On passe le tout au four et c’est un plat qui…

— … rend les hommes debout ! cria Awa, en montrant ses belles dents blanches.

— Elle connaît l’histoire, dit Semacgus.

— Et alors ? dit Nicolas qui ne comprenait pas.

— Et alors, dit Semacgus, eh bien, on retrouva l’évêque dans le lit de sa servante le lendemain matin : c’est un plat qui aurait fait bander M. de Gesvres !

La soirée se termina fort tard devant le traditionnel carafon de vieux rhum. Bourdeau fut porté à sa couche par ses deux amis mais, au moment de sombrer dans l’inconscience, il essaya de parler à Nicolas. L’œil éteint et levant un doigt, il tenta de s’expliquer.

— Nicolas…

— Oui, mon ami.

— J’ai vu le cocher. Le cocher du ministre de Bavière.

— C’est très bien, mon ami.

— Il en a vu de belles… La face… La face…

Il s’écroula sans terminer sa phrase. Bientôt la maison retentit de trois ronflements, tandis qu’Awa s’affairait tard dans la nuit à tout remettre en ordre.

X

LE LABYRINTHE

Quels étaient mes égarements !

Tous passent la fatale barque,

Dit-il. Plus ces lieux sont charmants

Plus on y doit craindre la Parque.

Henri Richer
Mercredi 31 octobre 1761

Le réveil fut un peu embarrassé, même si les excès de la veille ajoutés au vigoureux traitement de Catherine avaient fait disparaître, comme par miracle, les contusions et courbatures de Nicolas. Il se contenta pourtant de son chocolat coutumier, totalement sourd aux propositions tentatrices de Semacgus et de Bourdeau. Eux demeuraient les fervents tenants du verre de vin blanc sec comme du meilleur adjuvant pour dégager les humeurs au lendemain d’un souper bien arrosé. La voiture était là, le cocher ayant couché dans le foin de la remise après avoir été gorgé de nourriture et de boisson par l’accueillante Awa.

Le matin était frais et clair, et le soleil accompagna Nicolas sur le chemin de Versailles. Cette mission serait-elle aussi mouvementée que la précédente ? Découvrirait-il de nouveaux éléments susceptibles de faire progresser son enquête ? Il se rappela après coup qu’il n’avait pas interrogé Bourdeau sur ses propos incohérents de la veille. N’avait-il pas été question du cocher du ministre de Bavière ?

L’essentiel, pour le moment, était de parvenir à s’introduire chez Madame Adélaïde pour y rencontrer le personnage qui lui fournirait les renseignements sur les bijoux dérobés. Nicolas observait généralement chez les grands un mépris absolu des détails et des contingences. Laissaient-ils tomber un ordre ou une instruction, qu’il vous revenait de vous débrouiller seul : la manière de faire ou l’information banale, qui auraient pu vous faciliter la tâche, ne participaient pas de leurs préoccupations. Il pourrait toujours s’adresser à M. de La Borde, mais il nourrissait quelques scrupules d’avoir encore recours à lui. Peut-être le dégourdi garçon bleu qui paraissait tout savoir et tout connaître pousserait-il la complaisance jusqu’à le guider chez Madame ?

Route de Paris, dans la grande perspective du château, Nicolas songea qu’un coup d’œil à la maison de Mlle de Sauveté lui dégourdirait les jambes. Les visites inopinées donnaient parfois lieu à des découvertes inattendues. Il fit arrêter le fiacre et s’approcha en empruntant l’air dégagé et insouciant d’un promeneur matinal. Il fut pourtant immédiatement repéré par la vieille femme qui s’était déjà adressée à lui, quatre jours auparavant. Il n’avait pas voulu la croire alors, mais, de fait, sa surveillance s’exerçait en permanence. Il sourit en pensant que c’était là une bien innocente manie, qui ne faisait de mal à personne. Les petits yeux bleus le fixaient avec gentillesse.

— Je vous l’avais bien dit ! Je vous l’avais bien dit ! Avouez que la dame vous intrigue… Mais elle n’est pas au logis. Pour sûr, nous l’avons vue partir, cette fois-ci !

Nicolas ne chercha pas à feindre un désintérêt peu crédible.

— Et quand est-elle partie ?

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