L'homme au ventre de plomb
- Автор: Паро Жан-Франсуа
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: 10-18 Editions Jean-Claude, Lattes
- ISBN: 2-264-03176-X
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «L'homme au ventre de plomb». Краткое содержание книги:
« Les aventures de ce nouveau limier se distinguent par leurs qualités littéraires et la singularité du personnage et de son siècle. »
Télé Journal
— Ah ! Nicolas… Je joue contre moi-même, main gauche contre main droite. Je n’y tiens pas longtemps, je me connais trop bien. L’issue est sans surprise, c’est adresse contre paresse ! Que tenteriez-vous avec ce cavalier-ci ?
Nicolas se garda bien de se livrer à un de ces gestes rapides, plus intuitifs que raisonnes, bien que quelquefois opportuns, qui agaçaient le vieux magistrat, tenant d’une manière plus réfléchie et plus lente.
— J’attaquerais. Il menace à la fois un fou et un de ses semblables. Les deux pièces sont prises en tenaille, et lui demeure doublement protégé.
M. de Noblecourt clignait des yeux en se mordant un coin des lèvres.
— Mouais… Il me reste ma dame. Voilà justement pourquoi je vous ai demandé. La dame avec la dame, elle est des deux côtés.
— Vous voilà bien mystérieux, que voulez-vous dire ?
— J’ai longuement songé à tout ce qui vous est advenu. La Cour… Dissimulation et défiance… Le fléau de tout enthousiasme vertueux… Les grands sont polis mais durs ; cela n’exclut d’ailleurs pas une franchise brutale qui peut dissimuler la fausseté… Le philosophisme ajouté à la méchanceté naturelle, une froide atrocité !
— Vous m’inquiétez de plus en plus. Est-ce la pythie qui vaticine devant ses trépieds ? Cette humeur noire… Cette amertume qui ne vous ressemble pas. La goutte qui monte, sans doute ? J’ai tort de vous fatiguer avec mon enquête, je m’en veux.
Le vieux procureur sourit.
— Que non, que non ! Je me porte comme un charme, comme un if, comme un chêne ! Mais je suis inquiet, Nicolas. Comme le dit mon vieil ami de Ferney, l’esprit le plus atrabilaire quand on cherche à lui plaire, « ce n’est pas vous qui m’entêtez, ce sont les soucis que je me fais pour vous dans cette conjoncture délicate ». Quant à la goutte, cette gueuse, elle m’a bel et bien oublié !
— Et donc ?
— Et donc, monsieur le toujours pressé, j’ai réfléchi une bonne partie de la nuit.
— Voyez !
— Non, une nuit sans douleurs est une bonne nuit pour un vieillard. Il s’y trouve l’esprit dispos et prêt à la réflexion.
Nicolas songea soudain que chaque homme était isolé en lui-même et que son vieil ami dissimulait plus souvent qu’à son tour les atteintes de l’âge, comme une apparente coquetterie, mais en réalité par dignité et par l’effet de cette exquise politesse qui entendait qu’on dissimulât ces choses à ses amis. Seule la goutte ne se pouvait cacher.
— Et l’insomnie bien tempérée et bien utilisée n’est pas du temps perdu, mais du temps regagné. Je pensais à la dame, à celle de Choisy et à celle de Versailles. Et puis à votre Truche. Bien sûr de lui, celui-là ! Votre bonne dame, je la voyais nouer et dénouer à distance, mais ne levant pas le petit doigt dans une conjoncture où le faire serait se hasarder elle-même. Quant à cette momerie de jésuites, de deux choses l’une : ou bien elle émane d’eux et, pour le coup, elle prouve leur affolement, mais pas forcément leur culpabilité ; soit elle n’émane pas d’eux et c’est encore plus grave, et l’opacité se renforce, le danger se précise. Que vous vous en soyez sorti sain et sauf me surprend.
— Comment ! Que dites-vous là ?
— Ne vous méprenez pas. Votre conversion forcée peu convaincante aux exigences de votre vieux maître n’a dû tromper personne. Mais d’évidence, cette puissance mystérieuse qui vous tenait dans les liens n’a pas souhaité vous réduire. Pour dire les choses de manière plus directe : la pression exercée contre vous me paraît bien empreinte de faiblesse. D’ailleurs, vous n’avez sans doute pas modifié vos recherches dans un sens différent ?
— J’ai continué dans la direction prise. J’ai arrêté ce matin le vidame de Ruissec. Les présomptions qui pèsent sur lui et son refus de s’expliquer m’ont paru justifier son emprisonnement provisoire à la Bastille.
— Hé, hé, fit Noblecourt en secouant la tête d’un air de doute.
— Suggérez-vous par là que mes actions m’auraient été dictées ?
— Je ne suggère rien. Ce qu’il vous reste à découvrir vous indiquera si ce dernier acte de justice complaît ou dérange vos étranges intervenants. Aurons-nous la joie de vous avoir à notre table ce soir ?
— Hélas non, je suis engagé avec Semacgus. Je passais justement vous en informer. Je coucherai à Vaugirard et demain, à la première heure, rejoindrai Versailles où je dois rencontrer quelqu’un de la maison de Madame Adélaïde.
— Je me répète, Nicolas : prenez garde. Le monde de la Cour est périlleux. Décidément, je jouerai ce fou.
Nicolas quitta son vieil ami et courut jeter le nécessaire dans un portemanteau. En redescendant, il y déposa avec précaution la précieuse préparation de Catherine. Dès le matin, il avait demandé qu’une voiture l’attendît, impasse Saint-Eustache. Tout paraissait tranquille mais, par surcroît de précaution, Rabouine avait été dépêché sur les lieux pour avoir l’œil, avec l’ordre formel de se mettre en travers de toute tentative de filature.
Pour la première fois depuis le début de son enquête, Nicolas laissait son esprit vagabonder. Même les propos décousus et inquiétants de M. de Noblecourt n’avaient pas réussi à le faire changer d’humeur. Sans oser les mettre sur le compte de l’âge, il n’y attachait guère d’importance, même si certains d’entre eux ne laissaient pas d’éveiller chez lui des échos et des réflexions. Il s’abandonna vite, bercé par le rythme de la voiture et s’endormit.
Quand il s’éveilla, il avait franchi les barrières et un ciel rose et or marquait à l’ouest la fin du jour sur un horizon que coupaient çà et là les hautes silhouettes sombres des moulins à vent. Une averse était tombée entre-temps et de sa banquette, il voyait la terre et le sable percutés par l’impact des gouttes. Le sol était sillonné de ravines et de canaux minuscules. Bientôt, la demeure massive de Semacgus se profila avec son grand mur sur la rue, sa porte cochère et ses ailes symétriques autour du bâtiment central d’habitation. Elle offrait une impression de solidité encore accentuée par l’absence d’étage. Les pièces centrales étaient brillamment éclairées. Par les fenêtres de l’office, il reconnut la silhouette trapue de Bourdeau et celle, plus haute, du docteur ; en chemise, ils s’affairaient autour d’une table. Dans le corridor d’entrée, il tomba sur Awa, la servante noire de Semacgus. Dans un grand rire en cascade, elle lui sauta au cou en lui demandant de sa voix gutturale et chaude des nouvelles de son amie Catherine. L’offrande de la tarte lui permit de se libérer et de rejoindre ses amis. Il s’approcha de l’office. Les deux compères discutaient en riant.