L'homme au ventre de plomb
- Автор: Паро Жан-Франсуа
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: 10-18 Editions Jean-Claude, Lattes
- ISBN: 2-264-03176-X
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «L'homme au ventre de plomb». Краткое содержание книги:
« Les aventures de ce nouveau limier se distinguent par leurs qualités littéraires et la singularité du personnage et de son siècle. »
Télé Journal
Nicolas eut une soudaine inspiration. Puisqu’il fallait plonger dans le passé de ses suspects, il ordonna à son cocher de le conduire à l’hôtel de Noailles, rue Saint-Honoré, face au couvent des Jacobins, demeure de M. de Noailles, le plus ancien des maréchaux de France. C’était là que se trouvaient les bureaux du tribunal du Point d’Honneur, que cette illustre assemblée avait formé pour juger des cas litigieux. Sous la présidence de leur doyen, les maréchaux, dont la compétence s’étendait à tous les gentilshommes civils ou militaires, avaient à connaître des injures, menaces, voies de fait, dettes de jeux ou provocations en duel. Leur connaissance du personnel militaire était des plus approfondie. Le secrétaire de cette institution, M. de La Vergne, appréciait Nicolas. Alors que celui-ci travaillait encore sous les ordres du commissaire Lardin, il avait réussi, grâce à l’active mobilisation de ses mouches et du réseau de ses informateurs dans le monde des receleurs, à retrouver une tabatière dérobée au maréchal de Belle-Isle, secrétaire d’État à la Guerre, mort en janvier de la même année. M. de la Vergne lui avait fait des offres de service et lui avait promis de lui rendre la pareille si l’occasion venait à se trouver.
L’homme possédait une science approfondie des carrières des officiers généraux : nul mieux que lui ne pouvait renseigner Nicolas sur le comte de Ruissec. Il parvint sans difficulté jusqu’à son bureau. Par chance, M. de La Vergne était là et le reçut sur-le-champ. C’était un petit homme fluet au visage lisse et pâle, avec des yeux rieurs, mais que sa perruque blonde ne parvenait pas à rajeunir. Il accueillit Nicolas avec chaleur.
— Monsieur Le Floch. Quelle surprise ! Monsieur le commissaire, devrais-je dire, en vous présentant mon compliment. Que me vaut votre visite ?
— Monsieur, je dois recourir à vos lumières sur une affaire bien délicate.
— Il n’y a rien qui soit délicat entre nous, et mon aide vous est acquise comme à un ami et comme à un protégé de M. de Sartine.
Nicolas se demandait parfois si ses propres qualités suffiraient un jour à justifier l’aide qu’on lui apportait. Quand cesserait-il d’être prisonnier de son image ? Il s’en voulut de cette réaction puérile. M. de La Vergne ne disait pas cela en mauvaise part ; c’était une manière de compliment. Chacun marquait son rang dans cette société par sa naissance, ses talents, mais aussi ses alliances ou ses protections. M. de La Vergne appartenait à cette société dans laquelle il était impossible de n’être point sensible à de telles considérations. Eh bien, il allait lui en donner.
— Le ministre, M. de Saint-Florentin…
Le secrétaire des maréchaux s’inclina.
— … m’a chargé de démêler une affaire des plus confidentielles, concernant un ancien officier général, le comte de Ruissec, qui vient…
— De perdre sa femme et son fils. La rumeur va bon train, mon cher. Il est vrai que l’homme était peu aimé.
— Justement. Auriez-vous la bonté de m’éclairer sur sa carrière ? Je me suis laissé dire qu’il avait quitté le service dans des conditions un peu particulières.
M. de La Vergne désigna de la main les cartons qui tapissaient les murs de son bureau.
— Inutile de consulter mes archives. C’est une histoire dont j’ai entendu parler. Vous savez que nous recevons beaucoup d’informations. Cela peut quelquefois servir dans les affaires que nous traitons. Votre Ruissec était bien brigadier général et ancien colonel de dragons ?
— C’est précisément cela.
— Eh bien, mon cher, en 1757, année terrible, nos troupes sous le commandement du prince de Soubise avaient envahi le Hanovre. Des plaintes se sont multipliées contre votre homme. Il passait pour avoir partie liée avec des munitionnaires et des trafiquants. Cela n’était pas nouveau et il n’était pas le seul. On rogne sur les vivres et sur la viande, on ajoute de l’ordure à la farine pour faire bon poids. Résultat, les hôpitaux sont les plus mal lotis et les soldats y pourrissent inhumainement. Bouillon infâme, viande pourrie et charogne non écumée, le tout pour faire des économies, sinon des profits. Chose plus grave encore, pendant des mois, le trésorier versa à M. de Ruissec un paiement réel en argent tant pour les hommes que pour les chevaux au prétexte d’effectifs en fait inexistants. Cela aussi est malheureusement fréquent. Il en aurait réchappé.
— Mais alors ?
— J’y viens. Un lieutenant protesta de ces manquements et voulut même les dénoncer. Ruissec réunit sur-le-champ un conseil de guerre. Nous étions face à l’ennemi. L’accusé fut condamné pour lâcheté et aussitôt pendu. Mais il avait des amis et, pour le coup, la rumeur grossit. Des informations concordantes parvinrent à Versailles. Sa Majesté en fut avisée, mais demeura silencieuse. Chacun comprit alors que d’autres influences s’exerçaient et que le roi n’en ferait pas plus. Le comte, cependant, quitta le service. C’est toujours pour moi un étonnement de l’avoir vu s’insinuer et se faire une position à la Cour auprès du dauphin, ce prince si vertueux, et auprès de Madame par sa femme !
— Vous rappelez-vous le nom de ce lieutenant ?
— Certes non, mais je le chercherai et vous le ferai tenir. Mais mon histoire n’est pas achevée. On raconte que des preuves accablantes ont été rassemblées contre M. de Ruissec. De temps à autre, une pièce arrive chez le ministre de la Guerre ou ici, au tribunal des maréchaux. Mais le tout si décousu et si parcellaire qu’il serait impossible de l’utiliser. Il appert qu’un correspondant inconnu s’évertue à maintenir cette affaire vivante dans les mémoires. Pour quels motifs ? Nous l’ignorons. On dit aussi que Ruissec lui-même disposerait d’autres preuves compromettantes pour le prince de Soubise lui-même. Que dites-vous de cela ? Et qui dit Soubise…
Il baissa la voix.
— … dit Paris-Duverney, le financier. Et qui dit Paris-Duverney dit Bertin, le secrétaire d’État aux Finances, le rival de Choiseul, et l’ami de… de…
— D’une bonne dame.
— Vous l’avez dit, ce n’est pas moi ! Le père de la même personne, M. Poisson, était commis chez les Paris-Duverney.
— Voilà qui éclaire et obscurcit tout à la fois.
Le petit homme agita les mains.
— Affaire à prendre avec des pincettes, mon cher. Avec des pincettes. Le Ruissec est une pièce à plusieurs avers !
Il se rengorgea puis gloussa, satisfait de sa plaisanterie. Nicolas, perplexe, quitta le secrétariat des maréchaux. La conversation avec M. de La Vergne ouvrait bien des pistes. Tout portait à croire que l’énigme pouvait revêtir une dimension et une complexité plus considérables que tout ce que Nicolas aurait pu imaginer. Ce qu’il y avait de réconfortant, c’était que le secrétaire des maréchaux de France avait fait preuve d’une amicale complaisance, et Nicolas mesurait encore une fois l’utilité de posséder, dans l’exercice de ses fonctions, une liste de connaissances dans des milieux différents, portefeuille de nature à être feuilleté pour y puiser dans les cercles concentriques des relations utiles.
Il décida de passer rue Montmartre avant de gagner Vaugirard. Cette partie prévue de longue date l’emplissait de plaisir à l’avance. À l’hôtel de Noblecourt, Catherine le pria d’emporter avec lui une tarte aux poires et au massepain qu’elle destinait à Awa, la cuisinière de Semacgus. Elle l’entêta de recommandations et lui fit promettre de bien rappeler à sa consœur d’avoir à l’attiédir à l’entrée du four du potager juste avant le service, mais sans excès sinon elle dessécherait, et de ne pas oublier enfin de servir une jatte de crème battue dont elle couvrirait sans parcimonie le dessus du gâteau. Enfin, elle se rappela que le maître de maison souhaitait voir Nicolas, ne fût-ce qu’un instant. Cyrus montrait déjà le chemin, en infatigable estafette entre le poste de commandement de son maître et les dépendances de l’hôtel. Quand il entra dans la chambre, M. de Noblecourt, le teint reposé et fleuri, jouait aux échecs, acagnardé dans son grand fauteuil d’où il surveillait d’un œil l’animation de la rue. Il fixait une pièce avec attention.