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L'homme au ventre de plomb

Электронная книга - «L'homme au ventre de plomb». Краткое содержание книги:

Fin de l’année 1761 : la guerre de Sept Ans prend une tournure de plus en plus désastreuse, l’expulsion des jésuites est en discussion et la marquise de Pompadour vit ses derniers temps de faveur. Nous retrouvons Nicolas Le Floch à la première des Paladins de Rameau à l’Opéra, à laquelle assiste Madame Adélaïde, une des filles de Louis XV. Durant la représentation, le comte et la comtesse de Ruissec, qui accompagnaient la princesse, sont informés du suicide de leur fils, et Nicolas suit son maître Sartine jusqu’à l’hôtel des malheureux parents, où il va faire de bien curieuses constatations. Nicolas découvre bientôt que ces meurtres paraissent liés à un complot jésuite. Mais ne s’agit-il pas là de fausses apparences, d’une manipulation compliquée des divers partis qui s’affrontent secrètement à la Cour ?
« Les aventures de ce nouveau limier se distinguent par leurs qualités littéraires et la singularité du personnage et de son siècle. »
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À la Comédie-Italienne, laveurs et frotteurs achevaient de s’échiner dans les grandes eaux du nettoyage du matin. Le père Pelven dressait sa haute silhouette au-dessus de cette marée, lui qui avait si souvent manié le faubert sur les ponts des vaisseaux où il avait servi. Son visage buriné s’éclaira à la vue de Nicolas. Il voulut l’entraîner aussitôt pour arroser ces retrouvailles avec quelques verres de son breuvage favori, ou même en partageant son mangement dont la fumée odorante flottait déjà dans les couloirs du théâtre.

Nicolas, pressé, et qui se rappelait où l’avait mené sa précédente incursion dans la gastronomie matelotière, déclina aimablement la proposition, sans que le portier s’en formalisât outre mesure. Il s’enquit de ce qui l’amenait et répondit aussitôt à ses questions.

Non, bien sûr, la Bichelière n’avait pas mis les pieds au théâtre samedi de toute la journée, ni depuis d’ailleurs. Elle abusait, et le directeur excédé ne laissait pas de vitupérer en la menaçant d’une mise à l’amende au taux redoublé pour ses absences réitérées. La ponctualité de la comédienne péchait très souvent et ses manquements se répétaient à tel point qu’ils désorganisaient les spectacles et qu’on était contraint d’avoir recours à des doublures souvent mal préparées et moins goûtées du public, N’eussent été ses charmes et le fait qu’ils attiraient les gandins, il n’y avait pas la largeur d’une étraque[23] pour qu’on la jette à la rue, retrouvant ainsi l’élément d’où elle était issue ! Voilà ce qu’il en coûtait de fatrasser sans rime ni raison !

À une autre question, Pelven assura qu’un petit collet s’était présenté samedi dans l’après-midi pour demander la belle. Fort dépité d’apprendre son absence, il avait insisté de si déplaisante façon que la grille lui avait été claquée au nez. Le vieux marin ajouta que l’accueil avait été d’autant plus froid qu’aucune substance n’était venue adoucir l’humeur rugueuse de l’autorité portière. Cette allusion ne tomba pas dans l’oreille d’un sourd, et Nicolas récompensa comme il se devait la précision et l’abondance des renseignements apportés. Il écourta les démonstrations d’amitié de Pelven en lui demandant s’il pouvait sortir par l’arrière du bâtiment, ayant donné à sa voiture l’ordre de l’attendre rue Française, devant la halle aux cuirs. L’endroit était fort animé et sa présence y passerait inaperçue. Il fut conduit jusqu’à une petite porte qui donnait sur un couloir débouchant lui-même sur un passage entre les maisons. Grand collectionneur de traverses parisiennes, Nicolas mémorisa l’itinéraire.

Il franchit à nouveau la Seine pour rejoindre la rue de l’Hirondelle. Il s’inquiétait de la manière dont il aborderait le vidame, jusqu’au moment où il estima que la meilleure attitude était celle qui apparaîtrait la plus vraisemblable. Truche de La Chaux lui avait involontairement soufflé la solution : se faire passer pour un représentant de la police des jeux et interroger le jeune homme sur sa fréquentation du Dauphin couronné.

Le vidame avait-il été mis en garde contre lui ? C’était peu probable, compte tenu de ses mauvaises relations avec son père. Nicolas devrait s’appuyer sur ces dissensions familiales afin de pousser un coin et d’inciter à parler le fils cadet, désormais promis à un autre destin par la disparition de son frère.

La maison où habitait le vidame était sans apparence, ni cossue ni pauvre. Une maison bourgeoise et banale dans une me banale. Pas de portier pour barrer la route à Nicolas, qui gagna en quatre enjambées l’entresol. Il frappa à une porte en ogive qui s’ouvrit presque aussitôt, encadrant un jeune homme plus intrigué que fâché de son incursion. En culottes et en chemise sans cravate et sans manchettes, une main sur la hanche, il interrogea Nicolas d’une levée du menton. Les sourcils fournis et arqués se dressèrent au-dessus des yeux d’un bleu profond et la bouche s’avança en une sorte de moue. Les cheveux étaient juste noués par un nœud sur le point de se défaire. À cette première impression agréable succéda une seconde, plus inquiétante. Nicolas nota la pâleur du visage aux pommettes saillantes et empourprées et les cernes des paupières, le tout baignant dans une sueur de fatigue. Des taches violacées accentuaient encore le caractère défait d’un homme qui, pour Nicolas, n’avait pas fermé l’œil depuis longtemps.

— Monsieur de Ruissec ?

— Oui, monsieur. À qui ai-je l’honneur ?

— Je suis policier, monsieur, et souhaiterais vous entretenir.

Le visage s’empourpra, puis pâlit. Le vidame s’effaça et invita Nicolas à entrer. Le logis était composé d’une vaste pièce, basse de plafond et sans clarté. Deux ouvertures en arc de cercle au ras du plancher ouvraient sur la rue. L’ameublement était élégant sans excès, et rien n’évoquait la vocation religieuse de l’occupant. C’était la garçonnière d’un jeune homme voué davantage à une vie de plaisirs qu’aux méditations spirituelles. Le vidame demeura debout à contre-jour et n’invita pas Nicolas à s’asseoir.

— Eh bien, monsieur, puis-je vous aider ?

Nicolas décida de frapper d’emblée un grand coup.

— Avez-vous remboursé M. de La Chaux du prêt qu’il vous a consenti, ou plutôt du gage qu’il vous a confié ?

Le vidame rougit à nouveau.

— Monsieur, c’est une question personnelle entre lui et moi.

— Savez-vous que vous fréquentez un lieu dans lequel le jeu est interdit, et par conséquent que vous êtes passible des lois ?

Le jeune homme releva la tête avec un mouvement de défi.

— Je ne suis pas le seul à Paris à courir les tripots. Je ne sache pas que, pour autant, la police du royaume en fasse toute une affaire.

— C’est que, monsieur, tous vos semblables ne se destinent pas à la prêtrise, et l’exemple que vous donnez…

— Je ne me destine nullement à l’état religieux. Cela, c’est du passé.

— Je vois que la mort de votre frère vous ouvre la carrière !

— Ce propos, monsieur, est bien inutilement offensant.

— C’est que tous vos semblables ne bénéficient pas non plus de la mort d’un proche.

Le vidame fit un pas en avant. Sa main gauche se porta instinctivement à son côté droit pour y chercher la poignée d’une épée absente. Nicolas nota le mouvement.

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23

Largeur du bordage d’un navire.

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