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L'homme au ventre de plomb

Электронная книга - «L'homme au ventre de plomb». Краткое содержание книги:

Fin de l’année 1761 : la guerre de Sept Ans prend une tournure de plus en plus désastreuse, l’expulsion des jésuites est en discussion et la marquise de Pompadour vit ses derniers temps de faveur. Nous retrouvons Nicolas Le Floch à la première des Paladins de Rameau à l’Opéra, à laquelle assiste Madame Adélaïde, une des filles de Louis XV. Durant la représentation, le comte et la comtesse de Ruissec, qui accompagnaient la princesse, sont informés du suicide de leur fils, et Nicolas suit son maître Sartine jusqu’à l’hôtel des malheureux parents, où il va faire de bien curieuses constatations. Nicolas découvre bientôt que ces meurtres paraissent liés à un complot jésuite. Mais ne s’agit-il pas là de fausses apparences, d’une manipulation compliquée des divers partis qui s’affrontent secrètement à la Cour ?
« Les aventures de ce nouveau limier se distinguent par leurs qualités littéraires et la singularité du personnage et de son siècle. »
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— Monsieur, prenez garde, je ne me laisserai pas impunément insulter.

— Répondez plutôt à mes questions, fit sèchement Nicolas. Je vais d’ailleurs être franc avec vous et vous prie de prendre en considération mon ouverture. J’enquête aussi et surtout sur la mort de votre frère, dont votre père, le comte de Ruissec, a réussi à camoufler le meurtre. Non seulement le sien, mais celui de votre mère.

Il entendit comme un sanglot.

— Ma mère ?

— Oui, votre mère, sauvagement étranglée et jetée dans le puits des morts au couvent des Carmes. Votre mère, qui souhaitait me confier son tourment et qui est morte à cause de ce secret. Certains avaient intérêt à la faire taire avant qu’elle ne parle. Voilà, monsieur, ce qui m’autorise à vous traiter comme je le fais, moi, Nicolas Le Floch, commissaire de police au Châtelet.

— Vous m’accablez, je n’ai rien de plus à vous dire.

Nicolas remarqua que la nouvelle de l’assassinat de sa mère n’avait pas paru constituer une surprise pour le jeune homme.

— Ce serait trop facile. Vous avez au contraire beaucoup à me confier. Et tout d’abord, connaissez-vous Mlle Bichelière ?

— Je la sais maîtresse de mon frère.

— Ce n’est pas là ce que je vous demande. La connaissez-vous personnellement ?

— Point du tout.

— Que faisiez-vous alors chez elle, hier en début d’après-midi ? Ne niez pas, on vous y a vu. Et trois témoins de bonne foi sont prêts à en jurer devant un magistrat.

Nicolas crut que le jeune homme allait se mettre à pleurer. Il se mordait les lèvres jusqu’au sang.

— Ne l’ayant pas vue au service funèbre de mon frère, j’allais…

— Allons, à qui ferez-vous croire que cette jeune femme eût été admise à la cérémonie de funérailles de votre frère et de votre mère ? Trouvez-moi quelque chose de plus probant.

Le vidame se tut.

— J’ajouterai, reprit Nicolas, que des témoins affirment vous avoir rencontré à plusieurs reprises à ce même domicile de ladite demoiselle. Vous ne me ferez pas accroire que vous ne la connaissez pas. Veuillez vous en expliquer.

— Je n’ai rien à dire.

— Libre à vous. Autre chose, pouvez-vous m’indiquer vos occupations le jour de la mort de votre frère.

— Je me promenais à Versailles.

— À Versailles ! C’est grand, Versailles. Dans le parc ? Au château ? Dans la ville ? Seul ? En compagnie ? Il y a du monde à Versailles, et vous avez dû croiser quelqu’un de votre connaissance ?

Nicolas souffrait de se montrer aussi brutal, mais il souhaitait faire réagir le jeune homme.

— Non, personne. Je souhaitais être seul.

Nicolas hocha la tête. Le vidame était en train d’accumuler sur sa tête toutes les présomptions. Il ne pouvait décemment le laisser libre de ses mouvements. Quelque incertitude qui subsistât sur son éventuelle culpabilité, sa mise à l’écart permettrait de faire bouger les choses. Sous les yeux effarés du jeune homme, il sortit de sa poche une des lettres de cachet que lui avait confiées M. de Saint-Florentin. Il y inscrivit sans hésitation le nom du vidame. C’était la deuxième fois dans sa vie de policier qu’il conduirait un prévenu à la Bastille. Le premier avait été le docteur Semacgus, mais il s’agissait alors surtout de le protéger et il en était sorti lavé de tout soupçon. Ce précédent renforçait l’impassibilité de Nicolas face à l’acte grave d’emprisonner son semblable.

— Monsieur, dit-il, par ordre du roi, je dois vous mener à la Bastille où vous aurez tout loisir pour méditer sur les inconvénients qu’il y a à demeurer muet. Sans doute, je l’espère pour vous, serez-vous plus loquace la prochaine fois que nous nous rencontrerons.

Le vidame s’approcha de lui, le regardant dans les yeux.

— Monsieur, je vous implore de m’entendre. Je suis innocent de ce que l’on pourrait m’imputer.

— Je vous ferai observer que si vous vous déclarez innocent, c’est que vous savez qu’il y a eu crime. Je pourrais relever votre propos à votre détriment. Ne vous méprenez pas ; nul plus que moi ne souhaite que vous soyez innocent. Mais vous devez me donner les moyens d’approcher la vérité. Je suis sûr que vous en détenez un morceau.

Il crut que cette exhortation prononcée sur un ton sensible allait bousculer les défenses du jeune homme et qu’il parlerait enfin. Mais ce fut peine perdue. Le vidame parut sur le point de céder, mais il se reprit, secoua la tête et commença à s’habiller.

— Je suis à votre disposition, monsieur.

Nicolas le prit par le bras. Il tremblait. Il mit un scellé à la porte du logis, où des perquisitions seraient effectuées, puis ils descendirent pour rejoindre la voiture. Le cocher reçut l’ordre de gagner la prison d’État. Pendant tout Je trajet, le jeune homme demeura silencieux, et Nicolas respecta son mutisme. Il n’y avait rien de plus à en obtenir. Quelques jours dans la solitude d’un cachot réduiraient peut-être son obstination et l’amèneraient à mesurer la gravité des charges qui pesaient sur lui faute de consentir à s’expliquer.

À la Bastille, Nicolas fit accomplir les formalités d’écrou du prisonnier. Il prit à part le geôlier en chef pour lui recommander le jeune homme. D’une part, le secret de son incarcération devait être rigoureusement respecté, et, d’autre part, aucune visite n’était autorisée sans l’avis de Nicolas. Enfin, et il insista tout particulièrement sur ce point, il convenait de ne pas laisser le prévenu sans surveillance, qu’il n’en vienne pas à s’homicider par négligence de ses gardiens. Nicolas avait en mémoire la mort d’un vieux soldat qui s’était pendu au Châtelet, faute qu’on lui ait ôté sa ceinture. Il laissa une petite somme afin que des repas puissent être apportés de l’extérieur au prisonnier.

Il quitta avec soulagement la vieille forteresse. Cette masse de pierres grises l’oppressait. À l’intérieur, le labyrinthe des escaliers et des galeries, humides et noires, le grincement des clefs dans les serrures et le claquement des guichets aggravaient encore son malaise. L’animation souriante de la rue Saint-Antoine avec sa foule et ses voitures le rasséréna.

Nicolas réfléchissait aux suites de l’arrestation du vidame. On verrait bien si le comte de Ruissec interviendrait pour faire libérer son dernier fils avec autant de vigueur qu’il l’avait fait pour récupérer le corps de son aîné assassiné. Nicolas ressentait comme un doute : trop de présomptions pesaient sur le vidame. Les mobiles crevaient les yeux : rivalité amoureuse, ambition contrariée et peut-être d’autres encore, plus matériels. Que Lambert, le valet, ait été le complice s’acceptait sans trop de difficultés. Là où l’incertitude gagnait Nicolas, et où les questions s’accumulaient, c’était dans la vision du frère tuant le frère. Sans doute, la chose n’était-elle pas sans précédent. Il y avait quelques mois une affaire avait défrayé la chronique. Un chevalier du nom d’Aubarède avait tué son frère aîné. Il l’avait abattu d’un coup de pistolet dans la tête et l’avait achevé à coups de poignard et de barre, avant de s’enfuir pour s’engager dans les armées ennemies. M. de Choiseul avait fait écrire à l’ambassadeur à Rome avec description du meurtrier afin qu’on l’arrête.

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