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L'apprenti [Prentice Alvin - fr]

Электронная книга - «L'apprenti [Prentice Alvin - fr]». Краткое содержание книги:

Au bord de la rivière Hatrack, près des forêts profondes où règne encore l’homme rouge, un enfant va naître en des circonstances tragiques. Un enfant au destin exceptionnel. Septième fils d’un septième fils, il détiendra, dit-on, les immenses pouvoirs d’un « Faiseur ! ». Si les forces du mal ne parviennent à le détruire. Car il existe un autre pouvoir, obscur, prêt à tout pour l’empêcher de vivre et de grandir.
Nous sommes dans les années 1800, sur la terre de pionniers américains. Mais dans ce monde parallèle opèrent charmes et sortilèges, on y possède des « talents » à la dimension de pouvoirs et, les ombres de présences bienveillantes ou maléfiques rôdent dans la nature. Un récit magique et flamboyant où l’enjeu n’est rien moins que le destin du monde.
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« À votre avis, le buraliste ne court aucun danger pour nous avoir aidés, n’est-ce pas ? » demanda la lady. Alvin constatait avec plaisir qu’elle avait perdu son ton arrogant, même si elle parlait toujours aussi clairement et uniment que le tintement du marteau sur le fer.

« Non, dit Alvin. Ils connaissent tous que s’il arrivait quèque chose à un buraliste, les coupables seraient forcés de quitter leur ouvrage sus la rivière, ou alors ils survivraient pas à une nuit à terre.

— Et vous ?

— Oh, moi, j’ai pas d’garantie comme ça. Alors m’est avis que j’vais pas revenir à La Bouche avant une couple de semaines. À ce moment-là, tous ces gars auront trouvé de l’ouvrage et seront à cent milles en amont ou en aval d’icitte. » Puis il se rappela ce qu’avait dit le buraliste. « Vous êtes la nouvelle maîtresse d’école ? »

Elle ne répondit pas. Pas directement, en tout cas. « J’imagine qu’il existe aussi des gens de cet acabit dans l’Est, mais on ne les rencontre pas ainsi au grand jour.

— Eh ben, ça vaut joliment mieux d’les rencontrer au grand jour qu’en pleine nuit ! » fit Al en rigolant.

Elle ne rigola pas.

« J’attendais le docteur Physicker. Il croyait que mon bateau arriverait plus tard dans l’après-midi, mais il est peut-être en chemin.

— Y a pas d’aut’ route, m’dame, fit Alvin.

— Mademoiselle, corrigea-t-elle. Pas madame. Ce titre est normalement réservé aux femmes mariées.

— Comme j’disais, y a pas d’aut’ route. Alors s’il est en ch’min, on pourra pas l’manquer, l’docteur et ses pommades… moiselle. »

Cette fois, Alvin évita de rire de sa plaisanterie. En revanche, il crut, du coin de l’œil, surprendre un sourire furtif sur le visage de l’institutrice. Peut-être qu’elle n’est pas aussi hautaine qu’elle en a l’air, se dit-il. Peut-être qu’elle est presque humaine. Peut-être même qu’elle acceptera de donner des leçons particulières à certain petit bougre à moitié noir. Peut-être qu’elle valait la peine que je lui remette la resserre en état.

Comme il regardait devant lui pour conduire le chariot, il n’aurait pas été naturel, et encore moins correct, de se tourner vers elle et de la détailler comme il en avait envie. Il envoya donc sa bestiole, son étincelle, cette partie de lui-même qui « voyait » ce qui restait invisible à tous les autres. C’était pour lui comme une seconde nature désormais que d’explorer ce que les gens avaient, comme qui dirait, dans la peau. Mais attention, ça n’était pas comme regarder avec les yeux. Il pouvait bien sûr dire ce qu’il y avait sous leurs vêtements, mais il ne les voyait quand même pas tout nus. Il entrait plutôt en contact étroit avec la surface de leur épiderme, presque comme s’il élisait domicile dans l’un des pores. Ça n’était donc pas comme s’il espionnait en douce par les fenêtres ni rien ; seulement une autre façon d’observer les gens et de les comprendre. Il ne voyait pas la forme et la couleur des individus, mais il voyait s’ils transpiraient, s’ils avaient chaud, s’ils étaient en bonne santé ou crispés. Il voyait les marques de coups, les blessures cicatrisées. Il voyait l’argent caché ou les papiers secrets – mais s’il devait lire les papiers, il fallait qu’il trouve l’encre à la surface et qu’il suive sa trace jusqu’à parvenir à se représenter les lettres en esprit. C’était très lent. Beaucoup plus que de voir directement, dame oui.

Bref, il envoya sa bestiole « explorer » cette lady aux grands airs qu’il ne pouvait pas regarder franchement. Et ce qu’il découvrit le prit au dépourvu. Parce qu’elle usait d’un sortilège tout autant que Mike Fink.

Non, bien davantage. Elle en était bardée, depuis des amulettes qui lui pendaient au cou jusqu’à des charmes cousus dans ses vêtements ; il y en avait même un, en fil de fer, noyé dans son chignon. Un seul avait pour but de la protéger et il n’était pas moitié aussi puissant que celui dont avait bénéficié Mike Fink. Tous les autres servaient… à quoi ? Alvin n’avait encore jamais rien vu de tel, et il lui fallut un certain temps de réflexion et d’exploration pour comprendre la destination de tous ces réseaux de charmes qui la couvraient. Autant qu’il pouvait en juger tout en conduisant son chariot, les yeux braqués sur la route devant lui, ces charmes créaient une puissante illusion, ils la faisaient apparaître ce qu’elle n’était pas.

Sa première idée, quoi de plus naturel ? fut d’essayer de découvrir ce qu’elle était en réalité sous son déguisement. Les habits qu’elle portait étaient bien réels ; le sortilège modifiait seulement le son de sa voix, le teint et le grain de sa peau. Mais Alvin n’y connaissait pas grand-chose en apparences, et pas du tout en apparences créées à partir de charmes. La plupart des gens faisaient ça d’un mot ou d’un geste, en rapport avec une image de ce dont ils voulaient avoir l’air. Ça agissait sur l’esprit des gens, mais dès qu’on l’avait percé à jour, ça ne prenait plus. Comme Alvin les perçait régulièrement à jour, pareils sortilèges d’apparence n’avaient aucun effet sur lui.

Mais celui de la maîtresse d’école était différent. Il changeait la façon dont elle recevait et réfléchissait la lumière, si bien que l’illusion ne venait pas du fait qu’on croyait voir ce qui n’était pas là. Non, on la voyait réellement différemment, la lady, les yeux percevaient directement l’image qu’elle donnait d’elle. Comme l’illusion n’agissait pas sur l’esprit d’Alvin, connaître la supercherie ne l’aidait pas à découvrir la vérité. Même en se servant de sa bestiole, il ne pouvait pas dire grand-chose sur la femme qui se dissimulait derrière les charmes, sauf qu’elle n’était pas aussi ridée ni maigre qu’il y paraissait, ce qui l’amena à penser qu’elle devait être plus jeune.

Ce fut seulement lorsqu’il cessa de chercher ce qui se cachait sous le déguisement qu’il en vint à la vraie question : pourquoi une femme disposant du pouvoir de se transformer et de se donner tous les airs qu’elle voulait déciderait-elle de prendre une allure pareille ? Froide, sévère, vieille, maigre, austère, pincée, agressive, distante. Tout ce qu’une femme espérait ne jamais devenir, cette institutrice avait choisi de l’être.

Peut-être s’agissait-il d’un fugitif déguisé ? Mais sous les charmes se cachait nettement une femme, et Alvin n’avait jamais entendu parler de femme hors-la-loi, alors ce n’était pas ça. Peut-être était-elle simplement jeune et se figurait-elle qu’on ne la prendrait pas au sérieux si elle n’avait pas l’air plus âgée. Alvin connaissait bien ça. Ou peut-être était-elle jolie, et les hommes n’arrêtaient pas de nourrir de mauvaises pensées envers elle – Alvin tenta d’imaginer ce qui se serait passé avec les rats de rivière s’ils avaient eu affaire à une réelle beauté. Mais à vrai dire, les bateliers l’auraient probablement traitée poliment comme ils savaient le faire, si elle avait été jolie. C’étaient seulement les femmes laides qu’ils ne se privaient pas de charrier ; sans doute leur rappelaient-elles leurs mères. Le physique ingrat de l’institutrice ne la protégeait donc pas vraiment. Et il ne visait pas non plus à dissimuler une cicatrice, car Alvin voyait bien qu’elle n’avait pas la peau grêlée, ni flétrie, ni abîmée.

La vérité, c’était qu’il ne comprenait pas pourquoi elle se cachait sous tant de couches de menteries. Elle pouvait être n’importe qui ou n’importe quoi. Il n’avait même pas la possibilité de lui demander, car avouer qu’il voyait à travers son déguisement reviendrait à avouer son talent, et comment la savoir digne d’une pareille confidence quand il ignorait qui elle était réellement ou pour quelle raison elle avait choisi de vivre dans le mensonge ?

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