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Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:

Les Essais - Livre II
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Éclipsant tout, comme le soleil éteint,

À son lever toutes les étoiles.

[Lucrèce De la Nature III, 1043-44]

 

Vider et nettoyer la mémoire, n'est-ce pas la voie qui mène à l'ignorance ?

 

L'ignorance est un faible remède pour nos maux.

[Sénèque Œdipe III, 117]

 

169. On connaît plusieurs préceptes du même genre, qui nous invitent à emprunter au peuple des opinions sans consistance quand la raison vive et forte ne parvient pas à s'imposer, pourvu qu'elles nous apportent bien-être et soulagement. Quand on ne peut guérir la plaie, il vaut mieux l'endormir et l'atténuer268. Je crois qu'on ne me dira pas le contraire : si l'on pouvait maintenir un moment de vie plaisant et calme en le rendant stable et réglé, au prix d'une certaine faiblesse et déficience de jugement, on le ferait sans doute.

Je vais me mettre à boire et répandre des fleurs,

Quitte à passer pour un fou.

[Horace Épîtres I, 5, vv 14-15]

 

170. Plus d'un philosophe serait de l'avis de Lycas269. Ayant au demeurant des mœurs bien réglées, vivant tranquillement et paisiblement parmi les siens, ne manquant à aucun de ses devoirs ni envers ses proches ni envers les étrangers, se tenant à l'écart des choses nuisibles, il s'était mis cette idée dans la tête, à la suite d'un dérangement d'esprit, qu'il se trouvait perpétuellement au théâtre en train d'y voir des distractions, des spectacles, et les plus belles comédies au monde. Guéri par les médecins de cette déplorable disposition, il les mit aussitôt en procès, pour qu'ils le rétablissent dans la douceur de ses rêveries.

Hélas, mes amis ! vous m'avez tué au lieu de me guérir !

Vous m'avez dérobé mon bonheur,

Avec cette illusion qui faisait ma joie !

[Horace Épîtres II, 2, vv. 138-140]

 

171. Sa folie ressemblait à celle de Trasylaos, fils de Pythodoros, qui était persuadé que les navires qui abordaient et relâchaient au Pirée étaient tous à son service exclusivement. Et il se réjouissait de sa bonne fortune, les accueillant avec joie. Son frère Criton l'ayant fait soigner pour qu'il retrouve ses esprits, il regrettait cet état dans lequel il avait vécu dans la liesse, et exempt de tout souci. C'est ce que dit ce vers grec ancien

Ne pas penser fait le charme de la vie.

[Sophocle, Ajax v. 554]

qu'il y a bien des avantages à ne pas être très malin. L'Ecclésiaste le dit aussi : « Beaucoup de sagesse, beaucoup de chagrin ; qui acquiert du savoir acquiert aussi peine et tourment. »

172. Les philosophes admettent en général270, comme dernière solution à toute sorte de difficultés, de mettre fin à une vie que nous ne pouvons supporter. « Ça te plaît ? Résigne-toi. Ça ne te plaît pas ? Sors de là comme tu voudras.» [Sénèque Épitres, ou Lettres à Lucilius LXX] « La douleur te pique ? Ou même elle te torture ? Si tu es sans défense, tends la gorge ; mais si tu es revêtu des armes de Vulcain, c'est-à-dire de courage, résiste.» [Cicéron Tusculanes II, 14] Voici encore ce mot des banquets grecs, qu'ils appliquent à ce cas : « Qu'il boive ou qu'il parte », qui sonne mieux dans la langue d'un Gascon, qui change volontiers les « b » en « v », que dans celle de Cicéron271.

Si tu ne sais bien vivre, cède ta place à ceux qui savent.

Assez joué, assez mangé, assez bu ! Il est temps de partir.

Pour ne pas boire plus qu'il ne faut,

Et que la jeunesse en goguette ne se moque et ne te chasse.

[Horace Épîtres II, 2, vv. 213-216]

Mais pour la philosophie, n'est-ce pas ici l'aveu de son impuissance ? Est-ce autre chose qu'un simple renvoi à l'ignorance, pour qu'on y soit à couvert, mais donc à la stupidité elle-même, à l'insensibilité, au non-être ?

Averti par son grand âge du déclin de sa mémoire

Et de ses facultés, Démocrite, de lui-même,

Alla offrir sa tête à son destin.

[Lucrèce De la Nature III, 1052 sq]

 

173. C'est bien là ce que disait Antisthène : « Il faut faire provision de bon sens pour comprendre, ou de corde pour se pendre. » Et Chrysippe de renchérir en citant ce propos du poète Tyrtée : « De la vertu, ou de la mort, s'approcher272 ». Et Cratès, quant à lui, disait que l'amour se guérissait par la faim, sinon par le temps. Et pour celui à qui ces deux moyens ne plairaient : la corde pour se pendre !

174. Sextius, dont Sénèque et Plutarque parlent si favorablement, s'étant jeté, toutes affaires cessantes, dans l'étude de la philosophie, décida de se jeter dans la mer parce qu'il trouvait trop longues ses études et ses progrès trop lents. À défaut de pouvoir atteindre la science, il courut vers la mort. Voici ce que dit la Loi273 à ce propos : « S'il arrive quelque grave inconvénient auquel on ne puisse remédier, le port est proche : on peut se sauver à la nage hors de son corps, comme on le ferait d'un esquif qui prend l'eau ; car c'est la crainte de mourir, et non le désir de vivre, qui tient le sot attaché à son corps. »

175. La simplicité rend la vie plus agréable, et la rend aussi plus candide et meilleure, comme j'ai déjà commencé à le dire plus haut. Les simples et les ignorants, dit saint Paul274, s'élèvent vers le ciel et l'atteignent ; nous autres, avec tout notre savoir, nous plongeons dans les abîmes infernaux. Je ne m'attarderai pas sur Valentian275, ni sur Licinius, tous deux empereurs romains, ennemis déclarés de la science et des lettres qu'ils appelaient le venin et la peste de tout état politique. Non plus qu'à Mahomet qui, comme je l'ai entendu dire, interdit la science à ses fidèles. Mais l'exemple de ce grand Lycurgue, avec son prestige, doit certes peser dans la balance, de même que l'admiration que l'on peut éprouver pour cette cité de Lacédémone, si grande, si admirable, et si longtemps florissante dans la vertu et le bonheur, sans que les lettres y soient enseignées ni pratiquées.

176. Ceux qui reviennent de ce monde nouveau, découvert du temps de nos pères par les Espagnols, peuvent témoigner que ces peuples sans magistrats ni lois vivent de façon mieux réglée et plus honnêtement que les nôtres, où il y a plus d'officiers de justice et de lois qu'il n'y a d'hommes ordinaires et d'actions en justice.

D'assignations et de requêtes,

D'informations et de procurations,

Ils ont les mains et poches pleines,

Et des liasses de gloses, de consultations et procédures.

Avec eux, les pauvres gens ne sont jamais tranquilles,

Cernés de partout par les notaires,

Les procureurs et les avocats.

[L'Arioste Roland Furieux XIV, 84]

177. Un sénateur romain des derniers siècles disait que l'haleine de leurs prédécesseurs puait l'ail, que leur estomac était parfumé de bonne conscience, et qu'à l'inverse, ceux de son temps ne sentaient que le parfum au dehors, et qu'ils puaient au-dedans de toutes sortes de vices. Il me semble qu'ils étaient très savants et avaient bien du talent, mais manquaient cruellement de vertu. La rusticité, l'ignorance, la sottise, la rudesse, s'accompagnent volontiers de l'innocence ; la curiosité, la subtilité, le savoir, traînent après eux la méchanceté ; l'humilité, la crainte, l'obéissance, la bienveillance (qui sont les qualités principales pour la pérennité de la société humaine), demandent qu'on ait une âme vierge, docile et peu présomptueuse.

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