La vieille qui marchait dans la mer
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 2010
- Язык: французский
- ISBN: 978-2-265-08954-9
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «La vieille qui marchait dans la mer». Краткое содержание книги:
Un romancier ne l'a jamais, il obéit au papier, un point c'est tout !
Pour ma part, lorsque j'ai commencé ce livre, j'avais l'intention d'écrire une histoire cocasse, haute en couleur : celle d'une vieille aventurière qui se donne un dauphin avant de raccrocher, et le forme à l'arnaque.
Je ne me doutais pas, à cet instant, que j'allais commettre l'ouvrage le plus grinçant de ma carrière, m'enfoncer dans un conte de fées noir à vous en flanquer le vertige, et peut être même dépasser certaines limites.
Mais je ne regrette rien. Quand on est capable de tout il faut le prouver.
Elle s’endormit.
Lambert récupéra sa main qu’elle pressait, sans la réveiller. Il alluma le projecteur propre à son siège, dont le discret faisceau éclairait sa lecture sans importuner sa voisine. Le gros murmure continu des réacteurs devenait obsédant lorsqu’on lui prêtait l’oreille. Il avait acheté un roman policier à l’aéroport de Malaga dont la librairie était pauvre en ouvrages français, mais le polar ne l’intéressait pas. Ce voyage à New York l’épouvantait et il était rongé par un sale pressentiment. Le suicide de Pompilius l’avait traumatisé. Il se sentait désormais en charge de Milady. Lambert comprenait que le disparu, avec ses façons protocolaires, sa dégaine de vieux marcheur et ses paroles toujours mesurées, constituait la seconde béquille de Lady M. La satisfaction que causait à cette dernière la mort tragique du Roumain l’effrayait. Les années et les aventures que les deux vieux avaient vécues ensemble ne pouvaient s’achever sur cette joie sinistre de Milady. Certes, la présence de Lambert seule comptait pour elle dorénavant, mais pouvait-elle justifier un tel cynisme tranquille ? Il coula son livre dans le vide-poches et se tourna vers la dormeuse.
« Un monstre ! Je regarde le sommeil d’un monstre. Même dans cette provisoire inconscience, vous devez continuer de fomenter des coups tordus, Milady ! Qu’allez-vous tenter à New York ? Votre ultime opération, dites-vous ? Je ne sais rien d’elle. Serez-vous capable d’affronter des professionnels du crime ? Vous êtes si vieille, si fragile, si démunie malgré vos richesses ! »
Sur une carte lumineuse, un appareil de projection, incorporé dans le plafond, permettait de suivre le cheminement de l’avion. Celui-ci empruntait une route assez directe ; il venait de survoler les Açores et piquait à travers l’Atlantique. Lambert imagina ce qui se passerait si une avarie se manifestait dans l’appareil. L’énorme vaisseau filait imperturbablement, souverain. Il suffirait d’un bruit alarmant pour que soit mise en cause sa majestueuse sécurité.
Comme pour répondre à ses craintes, la voix du commandant de bord retentit. Il demandait aux passagers de rester attachés pour traverser une zone de turbulences imminente. Lambert fixa la ceinture de Milady, ce faisant, il la réveilla. Elle arracha son bandeau brun, prit son sac à main et recoiffa ses maigres cheveux platinés ; puis elle rechargea son maquillage tapageur.
L’avion s’agita, assez faiblement au début, mais ses soubresauts devinrent de plus en plus forts. Ils atteignirent bientôt à un tel paroxysme que l’appareil exécutait des plongées qui arrachaient des cris aux passagers. Lambert reprit la main de Milady, laquelle semblait s’amuser.
— C’est la foire du Trône, plaisanta-t-elle ; tu n’aimes pas le grand huit ?
Elle ajouta, baissant la voix :
— Tu as peur ?
— Je crains, éluda Lambert, les dents crispées.
Il ajouta :
— Vous croyez qu’Espartaco n’aurait pas peur ?
Il se remit à songer au retour de la corrida de Puerto Banus, revivant l’instant où il avait enfoncé la porte de Pompilius et heurté son cadavre raide. Il continuait de percevoir l’atroce contact dans tout son être. Le vieux était mort de jalousie, à cause de lui. Cela faisait deux hommes qu’il tuait au cours d’une même semaine : le type à la grosse mâchoire et Pompilius. Pour le premier il s’était agi de légitime défense, quant au second…
— Ne pense pas toujours à lui ! chuchota Milady à son oreille.
Sa clairvoyance le sidéra :
— A qui ? fit Lambert.
— Au vieux, naturellement. Je sens qu’il t’obsède, mon amour. Tu te culpabilises ; il ne faut pas. Chacun sa vie. Lui, il a cru bon de tirer un trait sur la sienne, c’était son problème, petit d’homme. L’existence, c’est des gens que le destin réunit. Des gens, des gens, encore des gens. Pendant un temps tout se passe bien, et puis leurs relations se grippent et ça casse d’une manière ou d’une autre ; inévitablement. Ça casse ! Parfois, ils font semblant de rien et continuent de vivre ensemble ; dans ce cas, c’est encore plus grave. Les lézardes qu’on dissimule aux autres et qu’on se cache à soi-même sont plus difficiles à charrier que des cancers. Pompilius en a eu marre. Il a essayé de s’en aller dans un premier temps, mais il s’est aperçu que ça n’était pas la bonne solution ; il a sauté alors sur le premier prétexte pour revenir. Malgré tout il était de trop, définitivement. Que fais-tu quand tu ne peux plus demeurer sur place, ni t’en aller ? Tu te tues ! Peut-être te tueras-tu un jour, mon bébé.