La vieille qui marchait dans la mer
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 2010
- Язык: французский
- ISBN: 978-2-265-08954-9
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «La vieille qui marchait dans la mer». Краткое содержание книги:
Un romancier ne l'a jamais, il obéit au papier, un point c'est tout !
Pour ma part, lorsque j'ai commencé ce livre, j'avais l'intention d'écrire une histoire cocasse, haute en couleur : celle d'une vieille aventurière qui se donne un dauphin avant de raccrocher, et le forme à l'arnaque.
Je ne me doutais pas, à cet instant, que j'allais commettre l'ouvrage le plus grinçant de ma carrière, m'enfoncer dans un conte de fées noir à vous en flanquer le vertige, et peut être même dépasser certaines limites.
Mais je ne regrette rien. Quand on est capable de tout il faut le prouver.
L’avion retrouvait son calme et cessa de gigoter.
— Vous m’expliquez, pour New York ? demanda Lambert. Nous y serons dans quelques heures et j’aimerais bien savoir ce qui nous y attend.
— Pas le moment !
— C’est jamais le moment ! protesta le jeune homme.
— Quand nous serons à pied d’œuvre, ça le sera ! De quoi aimerais-tu que je te parle en dehors de cela ?
— De vous, fit Lambert. Je n’en connais pas grand-chose. Lorsque vous évoquez le passé, c’est toujours de façon anecdotique : une aventure amoureuse avec un homme, une opération d’arnaque bien juteuse, un grave danger surmonté, des pays parcourus, vous me projetez des diapos, mais c’est le film que j’aimerais voir.
Elle porta la main de Lambert à sa bouche et la lécha, la marquant d’une traînée rouge.
— Si je t’intéresse, c’est que tu m’aimes, alors ?
— Vous le savez bien. Tenez, votre enfance, Milady. Vous ne m’en avez jamais dit un mot. Pas la moindre évocation, rien. J’ignore où vous êtes née et qui furent vos parents.
— C’est si loin…
— Mais non. Bien que je sois jeune, je sais déjà que notre enfance ne s’éloigne jamais de nous. Il paraît même qu’elle se fait de plus en plus présente et insistante au fur et à mesure qu’on prend de l’âge.
— Hum, méfie-toi des on-dit. Bon : mon enfance. Tu l’imagines comment ?
— Je ne l’imagine pas, assura Lambert, c’est pour cela que je vous demande de me la raconter.
— D’accord. Sache que mon père était notaire dans une petite ville de la Drôme, pas loin du Rhône. Quel fleuve ! Tu l’aurais vu avant qu’ils ne le bricolent pour le rendre navigable à grand renforts de digues et d’écluses. Un fauve ! Quand il était en crue, je passais des journées à le regarder charrier des arbres, des vaches mortes et des noyés. J’ai fait ma secondaire à Valence qui est une ville agréable. J’étais l’unique fille d’une portée de cinq enfants. J’aurais dû être la chouchou de mes parents ; au contraire, ils me considéraient comme une intruse, tant ils étaient fiers de leurs petits mâles à la gomme. Il faut dire que c’était des tronches, mes frangins. Pour eux, les études furent une simple formalité. Deux ont été tués à la guerre de Quatorze : les aînés. L’un des deux autres a repris l’étude de papa, le quatrième a fait sa médecine et il est devenu une sommité de l’hôpital Grange Blanche de Lyon ; cela dit ils sont morts aussi. Tu suis, petit d’homme ? Es-tu certain que ça t’intéresse ? Rien de plus chiant qu’une famille, mon amour fou ! Partout c’est le même microcosme. Des mâles, des femelles, des vieux, des jeunes, des morts, des vivants, des gentils, des méchants, des génies, des demeurés !
— Et vous, dans tout cela, Milady ?
— Moi, dans tout cela ? Le cul, mon fils ! Le cul, le cul, le cul et encore le cul ! A quatorze ans je me faisais sauter par un ami de papa, un architecte très sérieux, père de huit enfants. Il construisait un cinéma. Un dimanche, je lui ai demandé qu’il me fasse visiter le chantier. Un cinéma ! A l’époque, tu parles d’un événement ! Un des frères Lumière, je ne me rappelle plus si c’était Auguste ou Louis, est venu l’inaugurer. Donc, l’ami architecte m’a fait les honneurs du Caméo. On ne l’avait pas encore peint et il n’y avait pas de fauteuils. Ce copain de mon père, quel âge pouvait-il avoir à l’époque ? Quarante et des poussières. Une assez belle gueule. Il portait la barbe et ressemblait à Jules Grévy. Ne ratait pas une messe, non plus que les vêpres ; c’est d’ailleurs en en sortant que je m’étais risquée à lui demander cette visite accompagnée de son ciné. Je l’ai violé dans la cabine de projection. Il me montrait les trous par lesquels passerait le projecteur. Notre promiscuité le mettait mal à l’aise. Il parlait, dos à moi, sa voix flageolait un peu. Alors, sais-tu ce que j’ai fait ? J’ai posé ma petite culotte bateau ! Tu n’as pas connu ça. toi, les culottes bateau ? Un rêve ! La culotte de la petite fille honnête. Puis j’ai retroussé ma jupe et, les jambes écartées, voilà que je me suis caressée comme une folle. Le barbu s’est retourné. C’est idiot, impossible de me rappeler son nom ! Si tu avais vu son expression stupéfaite ! Il balbutiait « Gabrielle ! Oh ! Gabrielle ! »
— Parce que vous vous prénommez Gabrielle ? interrompit Lambert.
— Oui, pas très ronflant, n’est-ce pas ?
— Les prénoms deviennent ce qu’on en fait.
— C’est vrai, tu parles toujours avec sagesse, pour un gosse.
— Sans doute parce que je ne suis plus un gosse, Milady.
Sur la carte de l’Atlantique, le petit avion en silhouette surgissait sporadiquement, puis disparaissait une seconde pour réapparaître, traînant un peu plus loin le pointillé de sa trajectoire.
— Et alors, Milady, ce viol de l’architecte ?
— Berluret ! s’exclama Lady M. Il s’appelait Stephan Berluret !
Elle paraissait très contente d’avoir retrouvé le nom.
— Pendant un instant, j’ai eu peur qu’il soit vraiment vertueux et me reconduise à la maison pour faire part à mes parents de mes instincts dépravés. Alors j’ai levé une jambe, tu sais, comme dans la cassette porno japonaise où une fille s’offre ainsi ? Il n’a pu résister à la tentation de ma petite chatte. Il s’est avancé sur moi, hagard, en bredouillant : « Oh non ! ma petite Gabrielle, ce n’est pas sérieux ! » Ensuite, il s’est mis à me presser, à me tripoter. Il larmoyait. Il s’écriait « Oh ! Seigneur ! » C’était moi, la novice intégrale, qui le guidais. Il m’a prise à la n’importe comment, contre une grosse planche inclinée qui se trouvait là. Je ne ressentais aucun plaisir, sinon celui de pervertir ce prude père de famille. Quand ç’a été fini, je lui ai demandé son mouchoir pour m’essuyer. Le mois suivant, je suis allée le voir à son atelier d’architecture pour lui raconter que je devais être enceinte. J’ai cru qu’il allait dégueuler sur ses calques. Je lui ai dit qu’une copine à la page connaissait une faiseuse d’anges, mais qu’il fallait de l’argent ; s’il ne m’en donnait pas, je devrais tout raconter à mes parents… Il m’a donné ce que j’ai voulu et je me suis acheté une bicyclette.
Elle éclata de rire.
— Vous avez été douée très jeune, Milady.
— Quand on est doué, c’est de naissance, mon petit d’homme.
La carte géographique disparut et le personnel de bord diffusa un film américain sous-titré en espagnol. Il s’agissait d’une comédie avec Eddy Murphy. Lady M. interrompit là ses confidences. Elle chaussa ses lunettes pour regarder le film, puis se réempara de la main de Lambert et l’enfouit dans le creux de sa jupe, entre ses jambes.
Lambert qui comprenait mal l’anglais-américain et pas du tout l’espagnol se prit à somnoler. C’est sur la fin du film qu’elle le secoua :
— As-tu pris les clés ? lui demanda-t-elle.
Il se mit sur son séant et la regarda sans comprendre.
— Que dites-vous, Milady ?
— Je te demande si tu as pris les clés avant de partir au cinéma.
La stupeur de Lambert s’accrût.
— Mais quelles clés, Milady ?
— Celles de l’appartement !
Une pointe d’agacement perçait dans la réponse de la vieille femme.